Après le décès de membres de sa famille, Fatma* a quitté très jeune son pays l’Érythrée avec sa mère et deux sœurs pour s’installer à Khartoum au Soudan. Mais sa mère décède au Soudan peu de temps après, et Fatma se retrouve mariée de force à l’âge de 14 ans.
Des années plus tard, elle décide d’aller en Libye pour tenter de rejoindre l’Europe afin de pouvoir y étudier et vivre en paix.
Une fois arrivé en Libye, chaque tronçon du parcours se monnaie. Certains pensent avoir payé un trajet d’Agadez à Tripoli, mais se retrouvent amenés dans des villes comme Sheba, Shwerif ou Bani Walid, dans lesquelles ils sont retenus captifs jusqu’au versement d’une somme d’argent supplémentaire pour être relâchés ou amenés sur la côte, où ils attendront le moment de tenter la traversée. Des convois sont même attaqués et leurs passagers capturés pour être ensuite rançonnés.
Si le phénomène est répandu, certaines nationalités, comme les Érythréens, semblent plus systématiquement ciblées par ces pratiques visant à extorquer une rançon, à travers un système de transferts d’argent s’étendant sur plusieurs pays. Ils sont en effet perçus comme pouvant mobiliser d’importantes ressources financières grâce au soutien de leur diaspora en Europe et en Amérique du Nord.
Les conditions dans ces hangars et autres bâtiments où des trafiquants retiennent en otage les migrants et réfugiés sont épouvantables.
Dans certains de ces lieux clandestins, des centaines de personnes, ou plus, ne voient pas la lumière du jour, ne peuvent ni bouger ni s’alimenter correctement durant plusieurs mois et subissent les pires sévices, l'objectif des trafiquants étant de les pousser à verser de l’argent.
Ils filmaient régulièrement ces scènes pour les envoyer à ma mère afin qu’elle envoie de l’argent pour que ça s’arrête et que je sois libéré.
Hamza, migrant Somalien, patient MSF
Du plastique brûlant versé sur la peau, des passages à tabac quotidiens, des actes de torture parfois infligés lors d’un appel téléphonique aux proches de la victime pour les convaincre de payer – cela continue de se passer à grande échelle en 2019 en Libye.
Les équipes de MSF en sont témoins : elles prennent en charge les rescapés de prisons clandestines dans la zone de Bani Walid. Il est impossible d’estimer combien de personnes meurent dans le désert – tuées par balle, sous les coups, succombant à leurs blessures, à la tuberculose ou aux maladies qui les terrassent dans de telles conditions.
Nous n’avons pas accès à ces prisons mais soignons une partie de ceux qui parviennent à en sortir après avoir payé la rançon exigée, s’être échappé ou avoir été libéré par des geôliers qui n'espèrent plus rien en tirer. Les soignants de MSF se déplacent dans des foyers pour migrants à Bani Walid pour proposer des soins médicaux à ces survivants aux corps meurtris.
Leur état de santé témoigne du calvaire enduré. Sous le choc, anémiées, polytraumatisées, ces victimes de torture et de violence extrême ont besoin de temps pour se remettre lorsque cela est possible.
En 2019, plus d’une vingtaine de personnes en état critique ont été prises en charge par MSF à Bani Walid et transférées vers des hôpitaux à Misrata et Tripoli. Au total, plus de 750 consultations ont été réalisées sur place.
* Le nom a été changé.
« Je m’appelle Hamza et j’ai 16 ans. J’ai quitté la Somalie en pensant rejoindre l’Europe pour y trouver du travail. Je me disais que travailler en Europe me permettrait d’envoyer un peu d’argent à ma famille pour qu’ils puissent vivre dans de meilleures conditions. Alors j’ai entamé ce long voyage, tout seul. Une fois la frontière libyenne franchie, je suis passé par Kufra, Tarzibu, et puis, tout a basculé.
J’ai été fait prisonnier à Bani Walid. Pendant cinq mois mes ravisseurs m’ont violenté, m’ont torturé. Cinq mois de supplices.
Ils filmaient régulièrement ces scènes pour les envoyer à ma mère afin qu’elle envoie de l’argent pour que ça s’arrête et que je sois libéré. Je ne sais pas comment ma mère s’est débrouillée, sans doute en appelant à la générosité de plusieurs clans et villages, mais elle a réussi à collecter 15 000 dollars (US).
Grâce à cette somme, mes bourreaux ont fini par me relâcher. Aujourd’hui, je souffre de malnutrition sévère et d’anémie, je ne pèse plus que 30 kilos. Les médecins de MSF m’ont soigné à Bani Walid et finalement dans cette clinique à Tripoli.»