Après le soulèvement de 2011, la chute de Kadhafi et la guerre civile qui a suivi, la situation des migrants travaillant en Libye est devenue plus précaire.
Dans un pays miné par un conflit armé entre des gouvernements rivaux, de multiples milices et groupes criminels, et des services publics qui s’effondrent, la majorité d'entre eux n'ont pas accès à des permis de séjour et d’autres documents, ce qui les expose à un risque de détention indéfinie et arbitraire.
Qu’ils considèrent la Libye comme un pays de transit ou de destination, tous deviennent des cibles sur les routes migratoires, de plus en plus dangereuses, coûteuses et fragmentées.
« Cela fait 2 ans que je vis entre les quatre murs du garage où je travaille, dans la peur constante de me faire arrêter et renvoyer en prison.
Moi c’est Moussa. J’ai 26 ans et suis originaire de Kayes au Mali. Je vis à Misrata et ne peux pas prendre le risque de me déplacer, parce que je suis sans papiers.
Après avoir quitté ma ville d’origine, je me suis rendu à Bamako dans l’espoir d’y trouver du travail – sans succès. J’ai alors rejoint l’Algérie où, pendant un an, j’ai travaillé comme soudeur dans la région de l’Adrar. Puis j’ai continué la traversée du Sahara, une route terriblement dangereuse.
Portrait de Moussa, un migrant malien de 26 ans. Octobre 2019. Libye. © Aurelie Baumel/MSF
J’avais peur d’être fait prisonnier ou tué. Arrivé à Deb Deb, je suis passé en Libye. On m’a volé mon sac et mes papiers à la frontière ; on m’a envoyé au centre de détention de Tajoura à Tripoli.
Je suis parvenu à en sortir parce que ma famille s’est cotisée pour payer les 2 500 dinars nécessaires à ma libération. J’ai pu enfin rejoindre mon frère qui se trouvait à Misrata et commencer à travailler en tant que peintre dans le même garage que lui. Je suis payé à la tâche mais le travail se fait de plus en plus rare.
La dernière fois, j’ai passé deux semaines sans qu’on m’en fournisse. Heureusement que je suis logé gratuitement au garage, sinon je ne sais pas comment je pourrais m’en sortir. »
Déjà à l'époque de Kadhafi, l'Union européenne (UE) et l'Italie avaient conclu des accords controversés avec la Libye – fournissant de l'argent contre la promesse de tenir éloignés les migrants et réfugiés indésirables hors de l'Europe.
Lors d'une visite en Italie en 2010, le dirigeant libyen avait d’ailleurs averti que l'Europe pourrait «se transformer en Afrique» si l'UE ne lui donnait pas 5 milliards d'euros par an pour fermer les routes migratoires libyennes.
Le chaos qui s'est installé depuis 2014 en Libye a fourni un terrain fertile pour une économie de guerre basée sur la prédation et les activités illicites telles que le trafic de pétrole, d'armes et d'êtres humains.
Le pays est devenu la principale porte d'entrée de l'Europe pour ceux qui fuient la répression, les conflits et la pauvreté dans la région.
Afin d’empêcher à tout prix ces nouvelles arrivées sur leur territoire, les États européens ont mis en œuvre des politiques brutales de refoulement.
Ils ont démantelé les capacités de recherche et de sauvetage en mer, choisi d’appuyer les garde-côtes libyens pour intercepter les réfugiés et les migrants dans les eaux internationales et les renvoyer de force sur les côtes libyennes en violation du droit international, et conclu des accords avec divers acteurs connus pour leurs liens avec des réseaux criminels et de trafic.
En retour, des activités lucratives liées au trafic d'êtres humains, aux enlèvements, à la détention et à l’extorsion de migrants et de réfugiés ont continué à prospérer en Libye, alors que le risque de mourir en tentant de traverser la Méditerranée atteint des niveaux record.