× Fermer

Palestine

«Quand je dors, c’est comme si des poignards me transperçaient la jambe»

Toutes les actualités 
Depuis le 30 mars 2018, les manifestations hebdomadaires à Gaza, connues sous le nom de « Grande marche du retour », ont été réprimées de façon meurtrière par l’armée israélienne. Au cours des six derniers mois, plus de 5 000 Gazaouis ont été blessés par les balles israéliennes. MSF a soigné près de quarante pour cent des victimes. Douze pour cent ont moins de 18 ans. Notre plus jeune blessé par balle avait seulement sept ans. Voici quelques-uns des patients que nous rencontrons dans nos cliniques post-opératoires.

    Mohammed et son père ont été blessés par la même balle

    Le 13 avril 2018, Mohammed et son père sont allés assister à une manifestation du vendredi. Alors que Mohammed, neuf ans, et son père se tenaient à l’écart, les violences ont éclaté. Une balle tirée par l’armée israélienne a transpercé la main du père avant de toucher le jeune Mohammed au genou, le traversant d’arrière en avant.

    Le pouce du père a dû être amputé et Mohammed, qui a déjà subi de multiples opérations, a besoin d’autres interventions chirurgicales pour tenter de réparer les lésions nerveuses dans son genou. La blessure lui a causé un pied tombant, ce qui signifie qu’il ne peut plus marcher sans aide. Le petit garçon a également du mal à dormir à cause de la douleur. Le père de Mohammed était chauffeur, mais depuis qu’il s’est fait amputer le pouce, il lui est plus difficile de travailler. Mohammed aimerait être opticien quand il sera grand. Père et fils se rendent trois fois par semaine à la clinique de MSF à Gaza pour recevoir d’importants soins de kinésithérapie.

    « Quand je dors, c’est comme si des poignards me transperçaient la jambe »

    Eyad, 22 ans, s’est fait tirer dans la jambe pendant les manifestations de la « Grande marche du retour » à Gaza, le 14 mai, l’une des journées les plus meurtrières dont ont été témoins les équipes de MSF durant les cinq mois de manifestations. Il nécessite une greffe osseuse et une intervention de chirurgie reconstructive des membres, mais ces services ne sont actuellement pas disponibles dans la bande de Gaza. Le cas d’Eyad a été accepté par l’hôpital chirurgical spécialisé de MSF à Amman, en Jordanie, mais pour les habitants de Gaza, demander l’autorisation de quitter le territoire auprès des autorités israéliennes est un processus long et difficile, qui aboutit souvent à un refus.

    « Je me souviens encore très précisément du jour où je me suis fait tirer dessus : la balle est entrée dans ma jambe comme une piqûre, puis j’ai senti une sensation chaude sur mon autre jambe. Je me suis penché et j’ai vu beaucoup de sang. Je me suis rendu compte que j’avais été blessé. J’avais tellement mal. Après que la balle est entrée dans ma jambe, j’ai commencé à trembler, j’avais l’impression que de l’électricité me traversait le corps. Au début, j’ai été stupéfié par ce que j’ai vu. J’ai cru que j’allais perdre ma jambe et être amputé.

    J’ai été blessé le 14 mai 2018. Comme beaucoup de Palestiniens, j’ai été touché à la jambe. Ça montre bien à quel point l’armée israélienne a été barbare envers nous ce jour-là. Je suis allé aux manifestations parce que j’aime mon pays et que j’essaye de le défendre. Je voulais montrer à tout le monde que nous avons droit à nos terres et le droit de récupérer nos maisons. La manifestation était pacifique. Puis l’armée israélienne a commencé à tirer. Je savais que ça allait être dangereux donc j’y suis allé seul. Je ne voulais pas que mes amis soient blessés ou tués. Je voulais libérer notre terre, nos maisons, nos lieux sacrés. Les Israéliens peuvent prendre ce qu’ils veulent ; je veux juste qu’ils nous rendent notre terre. Ma mère a tenté de me convaincre de ne pas y aller et m’a supplié de rester à la maison. Elle a appelé mes grands-parents pour tenter de me persuader. Mais ils n’ont pas pu m’arrêter. J’étais décidé.

    Depuis que je me suis fait tirer dessus, j’ai du mal à dormir. Quand je dors, c’est comme si des poignards me transperçaient la jambe et de l’électricité me passait dans tout le corps. Je ne bouge pas beaucoup, je ne sors plus, sauf si je suis obligé. Je préfère ne pas trop bouger parce que ça fait trop mal. Mes parents et mes frères et sœurs s’occupent de moi: ils prennent bien soin de moi. Ils m’apportent tout ce dont j’ai besoin. Tout ce que j’espère, c’est que je puisse un jour marcher de nouveau normalement.»

    « Mon espoir pour l’avenir ? Je n’ai pas d’espoir »

    Mohammed, 28 ans, s’est fait tirer dessus durant les manifestations de la « Grande marche du retour » à Gaza. Il attend actuellement de savoir s’il peut se rendre en Jordanie pour recevoir des traitements supplémentaires pour sa blessure par balle à la jambe droite. Les interventions chirurgicales dont il a besoin ne sont actuellement pas disponibles à Gaza. Sans elles, il risque de ne pas retrouver pleinement l’usage de sa jambe et pourrait rester handicapé toute sa vie. Il nous raconte son histoire.

    « J’ai été blessé durant la manifestation de la « Grande marche du retour » le 6 avril. Je savais qu’il était dangereux d’y aller, mais je suis quand même allé manifester, tout le monde y allait. J’étais sur le chemin du travail, puis au dernier moment, j’ai changé d’avis et décidé d’aller à la manifestation. J’étais avec des amis et l’un d’entre eux a aussi été blessé. Mais pas aussi gravement que moi.

    Je me tenais juste debout quand je me suis fait tirer dessus. J’ai senti la balle briser mon os. Mon ami a tenté de retrouver les morceaux d’os manquants, sans succès. J’ai été touché dans le bas de ma jambe droite. Maintenant, je souffre de lésions nerveuses et il me manque des morceaux d’os dans la jambe.

    J’ai déjà subi six opérations, y compris des opérations de débridement et une opération pour refermer la plaie. Puis, après m’avoir refermé la plaie, on m’a annoncé que je devrais peut-être me faire amputer. Au début, je venais tous les jours à la clinique de MSF pour me faire soigner. Maintenant, j’y vais trois fois par semaine pour recevoir des soins de kinésithérapie et faire changer mes pansements à la jambe. Après la kinésithérapie, je me sens mieux. Les spasmes se font moins nombreux et je parviens plus facilement à fléchir mes muscles.

    Au début, quand je me suis fait tirer dessus à la manifestation, je n’ai laissé personne s’approcher de moi parce que c’était trop dangereux. Puis l’ambulance est arrivée et m’a transportée à l’hôpital.

    Avant, j’étais serveur dans un restaurant.
          

    Je vis avec mes parents. C’était différent quand je travaillais, j’avais un peu d’argent et je pouvais contribuer. Mais maintenant, ils s’occupent de moi du mieux qu’ils peuvent. C’est dur. Je ne suis pas retourné aux manifestations : je ne bouge pas, je ne peux pas bouger. Je reste à la maison. Ça fait quatre mois que je me suis fait tirer dessus, j’espère obtenir un visa pour me rendre à l’hôpital de chirurgie reconstructive de MSF à Amman, en Jordanie. Ensuite, il faudra qu’Israël me donne l’autorisation de quitter Gaza pour me faire soigner.

    À Amman, je pourrai recevoir une greffe osseuse ; les chirurgiens remplaceront l’os manquant par un morceau de côte ou d’os de jambe.

    Tout me revient par flashes quand je regarde la blessure.

    Je suis devenu insomniaque : je dors quelques heures, puis je suis réveillé par la douleur. Si ma jambe guérit, alors je pourrai peut-être retourner au travail et avoir un avenir. Mais si non… alors je n’ai rien. Mon seul souhait est de retrouver l’usage de ma jambe. Ma guérison prendra plus d’un an et demi. J’ai encore des fragments de balle dans la jambe.

    C’est très difficile, je suis désespéré. Je ne sais pas quel sera mon avenir, ce qui m’attend. Si ça va s’améliorer ou se dégrader… Je suis désespéré. Pourquoi je suis allé manifester ? Je suis comme n’importe quel Palestinien: nous avons connu beaucoup de conflits avec Israël, et ce n’est pas fini. Je suis allé manifester à la frontière parce que c’est notre droit et notre terre. J’y suis allé dans cet unique but.

    Je déconseille à tout ami ou membre de ma famille d’aller aux manifestations du vendredi, à cause de tout ce que j’ai traversé.

    J’aime remonter le moral des gens avec la musique. C’est le travail des musiciens de Gaza. Je joue de l’orgue et de la batterie. Mon oncle est chanteur, on jouait ensemble avant. Mais plus maintenant. Pas tant que je ne suis pas guéri.»

    L’os de la jambe droite de Mohammed a été brisé en mille morceaux. Les fractures de ce type se produisent après un traumatisme à fort impact et d’une force considérable. Les tissus mous ont été détruits et l’os brisé. Il a également reçu une greffe de peau. Mais le plus difficile avec la blessure de Mohammed, c’est que son nerf fibulaire commun a été entièrement sectionné, ce qui fait tomber son pied et l’empêche de marcher correctement. Mohammed risque de se retrouver handicapé à vie. Il faudra qu’il utilise une canne pour maintenir son pied en l’air. De plus, les nerfs de sa jambe sont également infectés. La kinésithérapie est très douloureuse pour lui, mais vitale pour éviter toute raideur dans les articulations et faire bouger les muscles. 

    Abu Hashim, kinésithérapeute de MSF à Gaza

    Photo principale : un garçon de huit ans se rend à la clinique de soins postopératoires de MSF dans la ville de Gaza pour faire changer son pansement. Palestine. Septembre 2018. © Alva Simpson White/MSF