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Palestine

«Le pire dans la blessure, c’est de ne pas pouvoir marcher»

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    Jacob Burns travaille comme chargé de communication terrain pour MSF. Récemment, il a visité des projets à Gaza et a été témoin de l’agonie physique et mentale de centaines de jeunes femmes et hommes touchés par des tirs de l’armée israélienne, alors qu’ils participaient à la Marche du Retour.

    Dans mon esprit, les endroits s’imprègnent de certains mots : des mots d’argot local qu’on entend tellement souvent qu’ils deviennent l’expression-même du lieu et colorent son imaginaire. À Gaza, quand on parle aux patients que traite MSF, le mot qui revient le plus souvent est «s’asseoir» en arabe. Ici, pas de glottalisation du «q» comme à Jérusalem, mais un «g» plus dur : «gaad», prononcé en insistant sur la double voyelle qui allonge le mot, étire la syllabe jusqu’à la limite de ce qui est possible. Ce son renvoie à certaine lenteur nonchalante et nous rappelle quelqu’un qui se languit sur un canapé.

    J’ai entendu le mot «s’asseoir» si fréquemment, notamment en raison du fait que se faire tirer dans les jambes rend difficile quelque mouvement que ce soit, et que beaucoup de Gazaouis ont été blessés récemment. L’armée israélienne a infligé des blessures par balle à plus de 4 100 personnes lors des protestations en cours depuis mars dernier. MSF en a reçu 1 700.

    La grande majorité a été visée sur les membres inférieurs. Une soudaine éruption délibérée de jambes brisées, qui crée un nouveau groupe démographique : celui de ceux qui n’ont pas le choix, seulement de s’asseoir et d'attendre la guérison.

    «Pourquoi suis-je allé manifester ?», répète Musaab Musa, assis dans la clinique de Khan Yunis. Dynamique étudiant en journalisme, un bandage enroule la petite partie de son pied qui lui reste après son amputation. «J’ai longtemps voulu aller jusqu’à la clôture, juste pour la voir. Je ne lançais pas de pierres, j’étais juste assis quand j’ai été touché. J’ai senti comme une décharge électrique, et là mon frère m’a attrapé et ramené vers l’ambulance.»

    Il n’est qu’un des nombreux patients qui souffriront de séquelles à vie de ces blessures : les balles tirées par l’armée israélienne sur les manifestants ont explosé les os, déchiqueté les chair et coupé nerfs et veines. Notre équipe n’avait jamais eu affaire à tant de blessures par balles en si peu de temps. Les patients arrivent dans nos cliniques le matin, leur jambe encastrée dans du métal pour garder les os cassés en place, pour un changement de pansement, pour éviter les infections qui menacent beaucoup d’entre eux. Ailleurs, dans les salles d’opération, des équipes en blouses bleues ouvrent des jambes endommagées afin de retirer les éclats d’os, reformer le muscle broyé et greffer de la peau pour refermer les trous. Un dur labeur.

    Julia Amando, chirurgienne brésilienne pour MSF, m’a expliqué les enjeux pour les patients qu’elle opérait. «Quand tu perds beaucoup de tissu à cause d’une blessure par balles, de nombreuses structures sensibles se retrouvent exposées, comme les os, et donc tu peux développer une infection mortelle ou perdre le membre si la plaie n’est pas fermée.»

    Chirurgienne plasticienne, son travail est de couper et déplacer des muscles, précisément pour boucher les trous avec du tissu vivant. Cela ne soigne pas le patient, mais ne fait que le stabiliser. «Même quand la plaie est refermée, la fracture est toujours là, il manque une grande partie de l’os. Donc les patients auront besoin d’une greffe d’os, pour remplir les vides qui restent», dit-elle.

    Il y a une autre raison pour laquelle j’ai si souvent entendu «gaad» : l’économie de Gaza est au bord de l’effondrement. Paralysée par un blocus de 10 ans par Israël combiné à des querelles politiques inter-palestiniennes, la bande de Gaza voit son taux de chômage atteindre des niveaux astronomiques. «Avant d’être blessé, j’étudiais à l’université, mais j’ai dû abandonner et rester à la maison à cause de difficultés financières», dit Mohammed Dashan, 19 ans, d’Az-Zeitoun. Il dit que c’est la colère politique qui l’a poussé à participer aux protestations et qu’il a été touché deux fois.

    Maintenant, je dors dans un lit, je me lève pour prier, puis je m’assois. Je ne me sens pas bien, je suis en colère et je m’ennuie. Ce n'est pas normal de se sentir comme ça.

    Une blessure légère le 30 mars ne l’a pas arrêté ni empêché d’y retourner, avant que sa jambe ne soit éclatée par une balle le 11 mai. «Mon père aussi est au chômage. Maintenant, je dors dans un lit, je me lève pour prier, puis je m’assois. Je ne me sens pas bien, je suis en colère et je m’ennuie. Ce n'est pas normal de se sentir comme ça», me dit-il en laissant percevoir un instant de vulnérabilité contrastant avec son détachement consciencieux habituel. Il a toutefois insisté sur le fait qu'il ne se soucie pas des effets à long terme de sa blessure. «Je n’ai jamais pensé au futur. Peut-être deux ou trois fois, puis j’ai oublié».

    De nombreux autres étaient plus enclins à dire ce que leurs blessures signifiaient pour eux. «Le pire dans la blessure, c’est de ne pas pouvoir marcher», dit Musaab. «J’ai un peu peur du futur. Pourrais-je marcher de nouveau ?». C’est une question à laquelle les équipes MSF sont, dans la plupart des cas, incapables de répondre, alors que l’été remplace le printemps et que les patients sont bloqués à la maison en attendant de guérir. MSF est certaine que, sans chirurgie complexe, inaccessibles à Gaza en raison du blocus, la réponse pour une proportion significative de nos patients sera, malheureusement, non.