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Libye

Entre attente, naufrage et détention

Les conditions dans ces hangars et autres bâtiments où des trafiquants retiennent en otage les migrants et réfugiés sont épouvantables. Octobre 2019. Libye. © Aurelie Baumel/MSF
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Le droit libyen criminalise l’entrée et le séjour irrégulier sur son territoire avec une peine de prison se soldant par la déportation, sans égard pour d'éventuels besoins de protection de la personne.

    Les autorités libyennes procèdent rarement à des déportations depuis les centres de détention mais cela a été signalé à plusieurs reprises à l’est du pays.  En pratique, les réfugiés et migrants sont détenus de façon arbitraire, sans décision de justice, sans possibilité de recours, et pour une durée indéterminée. Leur espoir de sortir de détention : retourner dans leurs pays d’origine avec l’OIM, être évacués dans un pays tiers avec le HCR, payer leur sortie à des gardes corrompus, ou pour certaines nationalités, trouver un garant libyen qui puisse les libérer.

    Les conditions à l’intérieur varient d’un centre de détention à l’autre. Quelques améliorations ont été apportées dans certains centres de détention dans des domaines tels que l’accès à l’eau et à l’hygiène. La surpopulation n’atteint plus les niveaux records de 2017, mais les conditions y demeurent inhumaines et nos équipes continuent de constater de nombreux actes de violence dans certains d’entre eux.

    Dans le centre de Dahr-el-Jebel, entre les villes de Zintan et Yefren, près de 500 personnes, en majorité originaires d’Érythrée et de Somalie, demeurent en détention. Échoués dans cette région montagneuse au sud de Tripoli, la majorité y ont été transférés en septembre 2018 lors d’affrontements armés dans la capitale.

    À l’écart du danger immédiat des combats, ils ont ensuite été oubliés de tous – ou presque. Lorsqu’une équipe MSF commence à y intervenir en mai 2019, elle découvre avec horreur qu’au moins 22 migrants et réfugiés y étaient morts de maladies, principalement de tuberculose.

    Kristin Pelzer, psychologue MSF à Misrata

    « Un jour, je parlais avec un jeune homme dans un centre de détention qui était très découragé. Il m’a dit :

    « Tout ça ne sert à rien, tu ne peux rien pour moi de toute manière et personne ne viendra m’aider. »

    Et bien sûr, je lui ai répondu que j’étais en effet incapable de le sortir de sa situation actuelle et que je comprenais sa frustration.

    Un autre réfugié, qui est dans ce centre de détention depuis un moment déjà et me connaît, a cru que cela pouvait me blesser. Il s’est approché et m’a dit :

    « Kristin, ne te méprends pas. Tu es inutile. Mais pour nous, c’est très bien que tu sois là. »

    Et je pense que cela décrit très bien la portée de ce que nous pouvons accomplir avec nos activités de santé mentale dans un tel contexte. Nous n’arrivons pas à changer la situation inhumaine dans laquelle sont ces personnes, mais d’une manière ou d’une autre, notre présence les aide. »

    L'OIM et le HCR étaient pourtant censés y assurer des missions d’assistance, notamment médicales et de protection. La situation médicale reste préoccupante.

    Nos équipes médicales intervenant dans ce centre n’y constatent pas d’exactions commises par les gardes sur les migrants et réfugiés, mais la situation d’attente et d’incertitude devient insoutenable pour ces réfugiés et migrants, dont plus d’une centaine sont des mineurs non accompagnés.

    Le centre de Souk Al Khamis, situé en bord de mer dans la ville de Khoms, illustre quant à lui la violence et la porosité entre autorités officielles, milices, et réseaux criminels qui subsistent dans les centres de détention. Nos équipes y interviennent depuis 2017.

    En 2019, Khoms est devenu le principal point de débarquement des personnes interceptées en mer par les garde-côtes libyens. C’est aussi le point de départ de nombreuses tentatives de traversée, dont celle qui s’est tragiquement achevée le 25 juillet 2019, avec la mort d’au moins 110 personnes, peut-être plus.

    J’y ai vu des morts, des activités criminelles, des cadavres sur la plage. Le monde reste silencieux.
    Daniel, réfugié Érythréen détenu au centre de Souk al Khamis

    MSF a porté assistance à 135 rescapés ramenés sur les rives de Khoms – dans un état de choc après avoir passé plusieurs heures dans l’eau et vu autant de personnes, parfois des membres de leur famille, se noyer sous leurs yeux.

    De prime abord, les réfugiés et migrants détenus à Souk Al Khamis ont accès à davantage d’interactions avec le monde extérieur que dans d’autres centres où ils sont enfermés sans voir la lumière du jour et privés de tout contact, y compris avec leur famille. Ici, certains vont travailler à l’extérieur, achètent de la nourriture en ville et, suite à des travaux de rénovation menés par l’OIM en 2019, les conditions d’hygiène ne sont plus aussi abjectes. Il y a des douches et un accès à des points d’eau potable.

    Sous la surface, les témoignages de violence, d’agressions sexuelles, et de trafic humain affleurent pourtant rapidement.

    Témoignage de Daniel, réfugié Érythréen détenu au centre de Souk al Khamis

    « Ce n’est pas un centre de détention, c’est un entrepôt pour les passeurs. Ceux qui nous lancent sur la mer ont leurs contacts ici. Ils peuvent venir, nous parler, nous menacer. Chaque soir il y a des gens qui viennent avec leurs armes. La Libye en ce moment, c’est une question d’argent plus que de vies humaines. Nous savons que les passeurs deviennent très riches. 

    Mais nous voulons quitter ce pays. C’est ce que nous demandons. Si c’est trop demander, nous sommes désolés. Mais que pouvons-nous faire d'autre ?

    J’ai risqué ma vie en mer pour traverser, mais on ne nous laisse pas passer. L’Europe refuse. Je sais qu’en 2011, quand Mouammar Kadhafi était renversé par les milices libyennes, les Nations unies ont évacué des milliers de migrants de Libye vers la Tunisie. C’est possible pour eux. On n’est pas si nombreux, c’est une question de volonté.

    Le HCR nous écoute, mais il ne nous aide pas avec ses deux mains, il utilise juste ses doigts. Je leur demande de nous aider de leurs mains et avec tout leur cœur. Nous ne sommes pas des criminels, ou des gens qui veulent causer des problèmes à d’autres pays.

    Je peux être utile. J’aurais pu être utile à mon pays, mais mon gouvernement ne me propose que d’être son soldat ou son esclave. J’ai besoin d’être en sécurité. Pas pour moi, mais pour ma femme. Ma femme est enceinte et je veux ouvrir un futur pour cet enfant. Je veux qu’il soit libre comme un oiseau. Je veux qu’il puisse faire ses propres choix. Ce n’est pas possible dans mon pays. Je n’ai jamais voulu rester en Libye, je ne veux pas causer de problème pour les Libyens, je veux juste partir.

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    Le centre de Souk Al Khamis, situé en bord de mer dans la ville de Khoms. Octobre 2019. Libye. © Aurelie Baumel/MSF

    Le HCR me dit d’attendre, d’attendre. Jusqu’à quand ? Cela fait déjà un an et demi que j’attends dans ce centre de détention. J’y ai vu des morts, des activités criminelles, des cadavres sur la plage. Le monde reste silencieux.

    Aujourd’hui je n’ai plus peur de rien. Ma femme a été violée sous mes yeux quand nous étions à Brak Shati, dans le sud de la Libye. Ils l’ont brisée, mais elle est toujours en vie. Elle vit pour moi, et moi pour elle. Depuis que je suis arrivé en Libye, tout est une question de chance. Nous avons de la chance, nous sommes restés en vie.

    Je vous parle dans ce centre de détention et ce soir ils vont certainement me causer des problèmes à cause de ça. Ils peuvent me tuer, me battre, me séparer de ma femme, comme ils ont déjà essayé de le faire. Ils m’ont déjà tout fait.  Mais ça ne me fait pas peur. Qu’est-ce qu’il peut m’arriver de plus ? Rien.

    Je sais qu’il s’agit simplement de raconter mon histoire, mais c’est comme une chaîne – si je ne dis rien, comment allez-vous savoir ? Je veux donner mes propres mots, je ne veux pas être réduit au silence. Si je ne parle pas, si personne ne parle, peut-être que le monde ne comprendra pas.»