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Palestine : Gaza, un an après le bain de sang du 14 mai

Ahmed, 38 ans, un Palestinien blessé par l'armée israelienne le 14 mai 2018. Palestine. Avril 2019. © Mohammed Abed
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Le vendredi 14 mai 2018, l’armée israélienne a tiré sur plus de 1.300 palestiniens lors de la manifestation hebdomadaire près de la barrière entre Gaza et Israël. Un an plus tard, de nombreux blessés souffrent encore des conséquences dramatiques de ces attaques. L’espoir de recevoir un traitement adéquat se réduit et les victimes sont désormais condamnées à attendre.

    Dans la clinique de MSF à Gaza, un anesthésiste singapourien utilise un vocabulaire peu habituel : « électricité, couteau, brûlure, picotements ? ». Le patient, Murad, 26 ans, pointe vers différentes parties de sa jambe gauche, enfermée dans une cage de métal, pour expliquer au médecin où il a mal. Il souffre de douleurs semblables à des décharges électriques ou des coups de couteaux, juste au-dessus de son pied glacé, à l’aspect décoloré par des veines endolories par une longue année de souffrance. « Ma blessure m’a détruit », dit-il. « Avant, j’allais travailler, je réparais des antennes satellites. Maintenant je n’en suis plus capable, et personne ne m’est venu en aide ».

    Murad est l’un des 1 300 individus qui avaient été blessés par balles réelles tirées par l’armée israélienne le 14 mai 2018, la journée de manifestations la plus sanglante à la barrière séparant Israël de Gaza. 60 personnes y ont perdu la vie. Ce fut un bain de sang. Les hôpitaux de Gaza avaient été submergés par le nombre de blessés.

    Un an après, nombreux d’entre eux souffrent des conséquences de leurs blessures : des jambes amputées, des os toujours fracturés, des infections qui s’installent, l’incertitude et la douleur qui accablent. Ahmed, 38 ans, explique pourquoi il s’était rendu à la manifestation du 14 mai lors de laquelle il a été blessé.

    J’y suis allé pacifiquement, en tant que citoyen. Depuis 2000, nous sommes oppressés de toutes parts à Gaza : trois guerres, treize ans de blocus, deux États séparés.
    Ahmed, un des participants de la manifestations du 14 mai 2018

    Fermier originaire du sud de la bande, il parle avec passion des animaux dont il s’occupait, des plantes qu’il faisait pousser, des yaourts et des fromages qu’il produisait. Tout cela est désormais impossible à cause de sa blessure. Malgré plusieurs opérations, il manque toujours trois centimètres d’os à sa jambe. « Aujourd’hui, je veux simplement dormir et prendre mes médicaments, c’est tout ce que je peux faire ».

    A cause des conflits politiques internes, du blocus israélien ainsi que des restrictions de mouvement du côté Egyptien, l’économie de Gaza est au bord du gouffre. Les gens observent impuissants leur moyens de survie disparaître sous leurs yeux. Les blessures dont souffrent des milliers de personnes n’ont fait qu’aggraver la situation - plus de 7000 ont été blessées depuis le 30 mars 2018.

    Murad n’est plus en mesure de gagner sa vie. « J’ai appris à réparer les choses tout seul : les antennes satellites, les télévisions. Je gagnais 15-20 NIS ($4-5.50) par jour. Depuis que je suis blessé, je reste assis chez moi. Je vis avec ma mère, mon père l’a quittée et notre famille ne nous aide pas ». Depuis un mois, ils ne peuvent plus payer le gaz et ils sont contraints de s’endetter pour acheter des biscuits et du pain. « Tu reconnais tes vrais amis dans les moments difficiles » dit-il en pleurant. « Aujourd’hui, je sais que je n’en ai pas ».

    Le système de santé de Gaza, paralysé par les mêmes facteurs que ceux qui ont décimé son économie, est débordé par le nombre de blessés. Le Ministère de la Santé et les organisations qui fournissent des soins de santé dans la bande de Gaza ne peuvent pas prendre en charge les milliers de blessures qui nécessitent toutes des traitements longs et complexes. De nombreux patients demeurent dans l’attente de solutions qui ne viendront peut-être jamais.

    Afin de soigner ces blessés, nous avons ouvert deux nouveaux services hospitaliers, augmenté le nombre de cliniques que nous gérons à cinq et renforcé nos capacités chirurgicales. Mais malgré cela, nous manquons toujours de lits, de chirurgiens spécialisés et d’experts en traitements antibiotiques pour pouvoir traiter ces blessures correctement.
    Marie-Elisabeth Ingres, chef de mission MSF en Palestine

    Iyad, 23 ans, musicien, a été blessé mais il est aussi l’un des quelques chanceux qui ont pu sortir de Gaza pour se faire soigner, à l’hôpital MSF de Amman, spécialisé en chirurgie reconstructive pour les blessés de guerre à travers le Moyen Orient. Il a bénéficié d’une opération orthopédique et d’un traitement contre une infection osseuse qui nécessitait 4 semaines d’isolation et de traitements antibiotiques.

    Mais un an après avoir été blessé, l’incertitude persiste. « Toutes mes pensées tournent autour de ma blessure. Quand est-ce-que je pourrai marcher ? Est-ce que je pourrai remarcher un jour ? » Iyad aurait besoin d’une autre opération à Amman dans 6 mois, et après cela d’une longue période de rééducation avant qu’il puisse avoir l’espoir de remarcher un jour. 

    Le poids de ces blessures, qui touchent majoritairement des hommes, pèse également sur les épaules de leurs femmes et de leurs mères. « Ma femme aussi est fatiguée, » dit Ahmed, le fermier. « Elle me demande souvent quand est-ce-que j’irai mieux. Evidemment qu’elle aimerait avoir une vie normale, c’est humain. Elle dit qu’elle voudrait retourner dans sa famille, mais j’ai besoin d’elle pour tant de choses. »

    Il décrit la frustration de ne pas pouvoir aller faire ses courses, mettre un pantalon seul ou porter ses enfants à cause de la douleur. « Si internet n’existait pas, je mourrais, » dit-il en parlant de son année dans l’inactivité et l’ennui. « Facebook, Twitter et YouTube me permettent de voir un autre monde. » 

    Murad essaye de garder le moral malgré la pauvreté et la douleur dans lesquelles l’ont plongé sa blessure. « Je sais que ma jambe risque d’être amputée, mais je continue à la faire traiter malgré tout. Avant, je ne voulais pas voyager, mais aujourd’hui j’espère pouvoir partir un jour, là où la vie m’emmènera ». Son projet lorsqu’il sera guéri : ouvrir un kiosque de thé et de café.

    Ahmed, lui, a du mal à rester optimiste. Les longs mois de souffrance l’ont abattu. « J’aurais voulu que ma jambe soit amputée » dit-il, « au moins, je n’aurais plus mal ». Un an après, personne n’est en mesure de lui dire quand la douleur cessera.