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Yezidi. Irak. Santé mentale.

Irak

MSF met en garde contre une crise de santé mentale pour les Yézidis en Irak

Un homme âgé de 24 ans, de la communauté Yézidi, dans sa tente dans les montagnes de Sinjar, près de la ville du même nom, en Irak, en septembre 2019. © Emilienne Malfatto
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Selon l'organisation humanitaire internationale Médecins Sans Frontières (MSF), la communauté Yézidi du district de Sinjar, dans le nord-ouest de l'Irak, est confrontée à une grave crise de santé mentale, comme le prouvent les nombres élevés de suicides et de tentatives de suicide.

    Entre avril et août 2019, 24 patients ayant été amenés aux urgences de l'hôpital de Sinuni avaient tenté de se suicider ; six d’entre eux sont morts avant leur arrivée ou n'ont pu être réanimés.

    Sur les 24, 46 % avaient moins de 18 ans - la plus jeune, 13 ans, s'est pendue et était déjà décédée à son arrivée aux urgences. 54 % étaient des femmes ou des filles, quatre sont mortes d'auto-immolation.

    D'autres ont tenté de se suicider en s'automutilant les poignets, en s’empoisonnant, en prenant des médicaments pour provoquer une overdose ou en utilisant une arme à feu.

    Dans la petite ville de Sinuni, qui est devenue le point de rassemblement de la minorité Yézidi irakienne longtemps persécutée, mais qui est restée dans la région, MSF a commencé à offrir des consultations en santé mentale en décembre 2018. Depuis, 286 personnes ont été inscrites au programme, dont 200 sont encore prises en charge à ce jour.

    Le diagnostic le plus courant est la dépression (40 %), suivie du trouble de conversion [1] (18 %) et d’anxiété (17 %). Certains troubles psychiatriques et troubles de la personnalité, dont le syndrome de stress post-traumatique (3 %), ont également été diagnostiqués. Même si les services de santé mentale de MSF dans la région ont été étendus ces derniers mois, ils sont déjà débordés et une liste d'attente a dû être mise en place. 

    À l'occasion de la Journée mondiale de la santé mentale du 10 octobre, MSF appelle à une augmentation des investissements nationaux et internationaux dans les soins de santé mentale, non seulement dans le district de Sinjar, mais aussi sur l’ensemble du territoire irakien qui est encore sous le choc d'années de guerres violentes et d'instabilité économique.

    Notre première enquête sur la santé mentale réalisée en 2018 à Sinuni a révélé que 100 % des familles avec lesquelles nous nous sommes entretenus avaient au moins un membre qui souffrait d'une maladie mentale modérée ou grave.
    - Dr Marc Forget, chef de mission de MSF en Irak

    « Notre première enquête sur la santé mentale réalisée en 2018 [2] à Sinuni a révélé que 100 % des familles avec lesquelles nous nous sommes entretenus avaient au moins un membre qui souffrait d'une maladie mentale modérée ou grave », déclare le Dr Marc Forget, chef de mission de MSF en Irak.

    L'ampleur des besoins a été confirmée par les autorités.

    « Lorsque nous avons rencontré le directeur médical de l'hôpital de Sinjar, la ville en partie détruite de l'autre côté de la montagne de Sinjar, il nous a dit que tout le monde avait besoin de soutien en santé mentale dans le district, lui inclus. Les résultats correspondaient à ce que nous avions remarqué dès le début de nos activités : que nous étions confrontés à une crise majeure de santé mentale, et aussi qu'il y avait quelque chose de spécifique, directement lié au traumatisme collectif que les Yézidis ont subi récemment. »

    En août 2014, le groupe État islamique (EI) attaquait la minorité religieuse Yézidi vivant dans la région. Ce qui a suivi est une tragédie : des assassinats en masse sous forme de campagne organisée, des viols, des enlèvements et l’esclavage. A suivi une migration massive, principalement vers les camps de la région kurde adjacente.

    L'ONU a reconnu que les atrocités commises par l’EI dans la région de Sinjar constituaient un génocide. Alors que la zone de Sinjar a été reprise au groupe EI il y a plus de quatre ans, le retour de ceux qui ont fui la zone a été lent. Aujourd'hui encore, de nombreuses familles yézidies préfèrent rester au Kurdistan irakien plutôt que de rentrer chez elles.

    Ce n'est pas seulement parce que beaucoup de maisons et de villages ont été décimés, piégés avec des mines et engins explosifs, et que les services de base comme l'accès à l’eau ou l'électricité manquent, mais surtout à cause du traumatisme que de nombreux Yézidis associent maintenant à leurs terres ancestrales.

    Tout le monde ici a perdu au moins un membre de sa famille ou un ami, et dans toute la région de Sinjar, seuls prédominent le poids écrasant du désespoir et de la perte.
    - Dr Kate Goulding, qui travaille aux urgences de MSF à Sinuni

    « Tout le monde ici a perdu au moins un membre de sa famille ou un ami, et dans toute la région de Sinjar, seuls prédominent le poids écrasant du désespoir et de la perte », explique le Dr Kate Goulding, qui travaille aux urgences de MSF à Sinuni.

    « Être triste quand son mari meurt, quand son enfant est malade, quand on rompt avec son partenaire ou quand on est obligé de s'éloigner de sa famille est un sentiment universel et tout à fait normal. Mais l'ampleur des pertes dans cette communauté est insaisissable et est aggravée par le traumatisme de la violence extrême, l'humiliation, le déplacement massif, la pauvreté et la négligence dont ils sont victimes. Comme tout le monde vous le dira ici, le génocide perpétré par l’EI n'était pas le premier génocide auquel les Yézidis ont survécu, c'était le 74ème. »

    Pendant deux mois cette année, comme MSF n'a pu trouver un psychiatre en Irak, le Dr Goulding a aidé le personnel de MSF Yézidi à prendre en charge des patients présentant des troubles psychiatriques.

    Cela montre un problème plus vaste dans le pays : le nombre de psychiatres, de psychologues et de conseillers en santé mentale formés est insuffisant pour répondre aux immenses besoins en santé mentale qui font surface après des années de violence.

    Malgré l'urgence de la situation à Sinjar, nous sommes incapables de trouver en Irak des psychiatres et des psychologues qualifiés pour travailler avec nous.
    - Dr Marc Forget, chef de mission de MSF en Irak

    « Malgré l'urgence de la situation à Sinjar, nous sommes incapables de trouver en Irak des psychiatres et des psychologues qualifiés pour travailler avec nous. En tant que MSF, nous sommes donc obligés de faire appel à du personnel international, ce qui n'est ni idéal ni viable à long terme », ajoute le Dr Marc Forget.

    « Dans le système sanitaire irakien, les activités de santé mentale ont certainement besoin de plus d'argent et de plus de médicaments, mais le plus grand besoin est d'avoir davantage de personnel qualifié. Et il faudrait qu’ils soient affectés dans des régions où la pénurie est la plus grande, en particulier dans les zones rurales et les zones qui ont été touchées par le conflit. »

    MSF à Sinuni

    En décembre 2018, une équipe de MSF a commencé à soutenir l'hôpital général de Sinuni en dans les services d'urgence et la maternité. Rapidement l’organisation s’est rendue compte que la santé mentale était un énorme besoin non satisfait dans cette région. Depuis, l'équipe a étendu les activités de santé mentale pour couvrir les besoins psychiatriques et psychologiques dans l'hôpital de Sinuni. Des séances en groupe et des cliniques mobiles de santé mentale pour les déplacés dans les montagnes environnantes sont aussi en cours.

    Au-delà de la clinique de santé mentale, depuis le début de 2019, le personnel de MSF a effectué 9 770 consultations dans la salle d'urgence, 6 390 dans les unités d’hospitalisation et 475 femmes ont pu bénéficier d’un accouchement assisté pour mettre leur bébé au monde en sécurité.

    Notes de bas de page

    [1] Le trouble de conversion est une maladie mentale où un patient souffre de cécité, de paralysie ou d'autres symptômes du système nerveux qui ne peuvent être expliqués par des évaluations médicales.

    [2] 52 personnes ont participé à cette enquête menée en septembre 2018.