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Mer Méditerranée

Reprise des secours en Mer Méditerranée : questions et réponses

Un canot pneumatique en détresse avec 130 personnes à bord est secouru par le bateau Vos Prudence. © Albert Masias/MSF
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MSF intervient en Méditerranée depuis 2015 : nous y avons sauvé des milliers de personnes en détresse. La traversée de la Méditerranée est aujourd'hui la voie migratoire la plus meurtrière au monde. Nos équipes assurent les premiers soins médicaux à bord et distribuent des biens de première nécessité.

    Après un voyage dans des conditions désastreuses, les personnes souffrent souvent de déshydratation, d'hypothermie et de brûlures. Beaucoup d'entre elles présentent des blessures ou des maladies chroniques non traitées comme le diabète. Elles ont souvent connu de terribles souffrances - notamment lors de leur détention forcée en Libye. Depuis 2015, plus de 78 000 personnes ont été secourues par les équipes de MSF à bord de divers navires de sauvetage en Méditerranée. 

    Depuis l'été 2019, une équipe médicale MSF travaille sur l'Ocean Viking, un bateau exploité en partenariat avec l'organisation SOS Méditerranée en Méditerranée centrale. Depuis le début de cette année seulement, 576 personnes se sont noyées en Méditerranée centrale - et ce ne sont que les décès recensés par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).[*]

    Le taux de mortalité en Méditerranée est plus élevé que jamais en raison de l'absence de mécanismes européens de recherche et de sauvetage en mer et du blocage des navires privés de sauvetage.

    Tant que cette situation persiste et que les gens se noient en essayant de fuir la Libye, nous resterons actifs dans le sauvetage en mer.

    Nous demandons à l'UE de mettre fin à la criminalisation des opérations de sauvetage privées et de prendre enfin ses propres mesures d'intervention et de sauvetage en Méditerranée. En décembre dernier, notamment en raison des blocages politiques italiens, nous avons été contraints de mettre fin à nos opérations de sauvetage en mer avec le navire Aquarius. Les mouvements du navire de sauvetage sur lequel nous travaillons sont transparents. Sa position peut être suivie en temps réel, par exemple sur le portail en ligne "Marine Traffic" : Ocean Viking, exploité en partenariat avec SOS Méditerranée.

    Nous avons décidé de retourner en mer en juillet 2019 parce que les opérations de recherche et de sauvetage en mer sont un devoir, nourri par la nécessité humanitaire d'empêcher les gens de se noyer alors qu'ils tentent d'échapper à la situation en Libye.

    Pourquoi MSF a-t-elle lancé des opérations de recherche et de secours en Méditerranée ?

    En tant qu'organisation humanitaire, MSF ne peut ignorer les nombreux décès en Méditerranée. Le sauvetage en mer est en principe une tâche gouvernementale, mais depuis que l'UE et l'Italie ont suspendu la mission de recherche et de sauvetage à grande échelle Mare Nostrum en 2014, les capacités gouvernementales ont été insuffisantes. En 2019, l'UE a complètement mis fin aux activités de sauvetage de l'opération EUNAVFOR Med-Sophia. Le sauvetage en mer effectué par des organisations de la société civile est actuellement le seul moyen d'éviter encore davantage de morts.
     
    Les personnes qui traversent la Méditerranée fuient certaines des crises humanitaires les plus terribles de notre temps, ainsi que la violence et l'exploitation dans la zone de conflit en Libye. Ils prennent de grands risques et beaucoup meurent en mer. C'est tragique et totalement inacceptable.

    Selon les chiffres officiels, plus de 15 600 personnes ont perdu la vie en traversant la Méditerranée centrale depuis 2014.

    Toute personne en détresse en mer doit être secourue, quelle que soit son origine. Même une fois secourus, chaque personne - qu'elle puisse ou non rester en Europe - doit être traitée avec dignité et humanité. Les gens doivent être emmenés dans un lieu sûr et ne doivent jamais être ramenés dans des pays comme la Libye, où leur vie et leur sécurité ne sont pas garanties.

    Comment MSF évalue-t-elle la situation en Méditerranée et en Libye ?

    Pour beaucoup de réfugiés et de migrants en Libye, fuir en traversant la Méditerranée est le seul moyen d'échapper aux combats dans le pays. Mais l'UE n'offre pas de voies d'évacuation sûres aux personnes fuyant la violence extrême en Libye. Avec la fin du système européen de sauvetage en mer ainsi que l'obstruction et la criminalisation des interventions privées de sauvetage en mer, les États membres de l'UE ont rendu la fuite en partance de Libye de plus en plus dangereuse. En raison de la campagne ciblée contre les navires de sauvetage civils, pratiquement aucun navire de sauvetage n'a été mis en service ces derniers mois. Pour autant, les tentatives de fuite de Libye via la Méditerranée se poursuivent à grande échelle.

    Le taux de mortalité en Méditerranée - le nombre de décès recensés par rapport au nombre de tentatives de traversée connues - est plus élevé que jamais en raison du manque de navires de sauvetage.

    Depuis le début des combats à Tripoli en avril 2019, le HCR et d'autres organisations (dont MSF) ont appelé à l'évacuation humanitaire des réfugiés et migrants des camps en Libye. Mais pour chaque personne qui a été mise en sécurité depuis le début des nouveaux combats, presque quatre fois plus de personnes ont été renvoyées de force en Libye par les garde-côtes libyens.

    L'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui tente d'enregistrer les décès en Méditerranée avec son projet "Missing Migrants", a déclaré qu'il n'est plus possible de documenter les décès dus à l'obstruction du sauvetage privé en mer. Dans le même temps, le taux de mortalité en Méditerranée - la proportion de décès connus par rapport au nombre de tentatives de traversée connues - est plus élevé que jamais en raison du manque de navires de sauvetage. De janvier à mai 2019, un réfugié sur huit s'est noyé sur la route méditerranéenne centrale vers l'Italie et Malte.

    Pourquoi MSF revient-elle en Méditerranée à l'été 2019 après la suspension de sa précédente mission en décembre 2018 ?

    Nous retournons en Méditerranée parce que les gens continuent de s'y noyer. C'est pourquoi nos efforts pour sauver des vies sont nécessaires. Un autre aspect central de notre travail est de fournir un témoignage sur la détresse des personnes. C'est pourquoi nous dénonçons publiquement les conséquences humanitaires de la politique inhumaine menée en Méditerranée.
     
    Depuis le début de l'année, 576 hommes, femmes et enfants ont perdu la vie en tentant de traverser la Méditerranée centrale - et ce ne sont là que les décès recensés par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Des milliers de personnes sont contraintes de retourner dans des camps de détention dangereux et inhumains en Libye. Cela montre que la crise humanitaire en Méditerranée se poursuit et que l'absence de solutions politiques continue de faire des victimes.

    Qu'est-ce qui a changé depuis que l'Aquarius a été obligé de mettre fin à ses opérations en décembre 2018?

    Malheureusement, la situation en Méditerranée et en Libye s'est continuellement détériorée depuis décembre dernier. La politique de l'UE, qui vise à forcer à tout prix les personnes à rester en Libye, a considérablement aggravé la situation des populations. Ces mesures ont entraîné la mort de milliers de réfugiés, de migrants et de demandeurs d'asile en haute mer et en Libye. Les survivants sont coincés en Libye et exposés aux abus et à la violence.

    La voie de migration la plus meurtrière au monde reste la mer.

    Comme l'année dernière, les gouvernements des États membres de l'UE continuent à criminaliser et à bloquer les navires de sauvetage des organisations non gouvernementales (ONG). En même temps, ils soutiennent les garde-côtes libyens qui, rien qu'au premier semestre de 2019, ont renvoyé sous la contrainte plus de 3 685 réfugiés, demandeurs d'asile et migrants en Libye. Plus de 1 300 personnes ont été rapatriées de force pour le seul mois de juin 2019.

    Au moins 576 personnes ont déjà perdu la vie en Méditerranée centrale cette année. La voie de migration la plus meurtrière au monde reste donc la mer. Avec plus de 8 400 tentatives de traversée au cours des six premiers mois de cette année, le besoin de sauvetage en mer semble évident.

    MSF s'attend-elle à ce qu'après l'expérience de l'année dernière, les opérations de sauvetage en mer de 2019 soient également contrecarrées ?

    Alors que l'Aquarius n'a pas pu partir l'année dernière en raison d'accusations peu convaincantes et du retrait répété de son pavillon pendant deux mois, nous nous sommes vus contraints, avec SOS Méditerranée, de mettre fin au déploiement du navire en décembre 2018. Nous n'avions pas été en mesure d'obtenir un nouveau pavillon pour le navire.
     
    En 2019, nous avons à présent un nouveau navire sous pavillon norvégien. Mais nous savons que nos interventions seront difficiles en raison de la politique des différents gouvernements européens visant à bloquer les sauvetages en mer opérés les ONG. Cela ne nous empêchera en aucun cas de sauver des gens de la noyade en mer et d'empêcher qu'ils ne soient exposés à des souffrances inacceptables en Libye.

    Combien de personnes ont été sauvées par MSF à ce jour ? Combien sont mortes en Méditerranée ?

    La traversée de la Méditerranée est actuellement la route migratoire la plus meurtrière du monde. Plus de 18 000 personnes sont mortes en Méditerranée depuis 2014, dont 576 cette année seulement. Depuis 2015, plus de 78 000 personnes ont été sauvées par les équipes MSF en Méditerranée.

    Pourquoi les gens fuient-ils en traversant la Méditerranée ?

    Depuis 2002, MSF soutient les personnes qui ont fui vers l'Europe en passant par la Méditerranée. Les équipes de MSF sont depuis longtemps conscientes des conséquences des conflits, de la faim et des maladies sur les populations en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Les personnes que nous avons secourues nous expliquent à maintes reprises qu'elles ne voyaient pas d'autre issue que de risquer leur vie pour se rendre en Europe.

    Ils fuient la violence, la guerre, la persécution et la pauvreté dans leur pays d'origine.

    Nombre d'entre eux ont également été victimes de diverses formes de violences et d'une exploitation extrême sur le chemin vers Europe, notamment en Libye. La quasi-totalité d'entre eux ont été témoins ou bien eux même l'objet d'agressions violentes telles que des passages à tabac, des violences sexuelles et des meurtres. Après avoir fui et vécu des expériences traumatisantes en Libye, il n'y a pas de retour possible pour la plupart d'entre eux. 

    L'absence quasi totale de moyens sûrs et légaux pour demander l'asile ou migrer vers l'Europe oblige des milliers de personnes à risquer leur vie à bord de bateaux peu fiables.

    Pourquoi les gens meurent-ils encore en Méditerranée ?

    Le fait que tant de personnes meurent encore en tentant de traverser la Méditerranée pour entrer en Europe est le résultat à la fois d'un manque de mécanismes européens de sauvetage en mer ainsi que de facteurs d'incitation puissants, tels que l'existence de conflits violents dans le pays d'origine de ces personnes qui les poussent à fuir à tout prix. La violence et les mauvais traitements subis par les réfugiés pendant leur séjour en Libye les conduisent également à fuir le pays et à risquer une traversée dangereuse. Une fois pris au piège en Libye, ils n'ont pratiquement pas d'autre choix. Par ailleurs, l'utilisation de la mer comme voie de migration est également une conséquence directe de la politique européenne de plus en plus restrictive en matière d'asile et de migration.

    MSF estime que sans alternatives sûres, les personnes continueront à prendre des routes dangereuses et à risquer leur vie.

    La fermeture des frontières européennes et l'absence quasi totale de moyens sûrs et légaux pour demander l'asile ou migrer vers l'Europe obligent des milliers de personnes à risquer leur vie à bord de bateaux inadaptés. Une protection renforcée aux frontières, une intervention militaire accrue et l'absence de services européens de sauvetage en mer conduit à ce que tant de personnes continuent à se noyer en Méditerranée. On continue cependant de mettre l'accent sur la lutte contre les effets de la fuite, et non sur les causes de cette fuite.

    MSF est convaincue que, sans alternatives sûres, les gens continueront à être prêts à prendre des routes dangereuses et à risquer leur vie. Secourir les personnes en mer n'est pas une solution à l'ensemble de la situation, mais une mesure d'urgence pour sauver les gens de la mort.

    De moins en moins de gens arrivent en Europe, donc on a moins besoin des ONG en mer ?

    Plus de 8 000 personnes ont tenté de traverser la mer Méditerranée centrale au cours des six premiers mois de l'année. Et pendant cette période, il n’y a pratiquement eu aucun navire humanitaire dans la région. 576 hommes, femmes et enfants sont déjà morts cette année seulement en Méditerranée centrale. Et ce ne sont que ceux que nous connaissons. Tant que des personnes continuent de mourir en faisant ce passage, des navires de recherche et de sauvetage sont nécessaires.

    Les opérations de recherche et de sauvetage n'encouragent-elles pas les personnes à partir et à risquer leur vie en Méditerranée ?

    Ce ne sont pas les navires de sauvetage qui poussent les personnes à s'enfuir de l'autre côté de la Méditerranée. Ce sont plutôt des facteurs tels que les conflits, l'extrême pauvreté ou l'inégalité qui poussent des millions de personnes à chercher refuge ailleurs.

    Les gens fuient en traversant la Méditerranée depuis plus d'une décennie. C'est maintenant le conflit, la violence et la détention arbitraire auxquels sont confrontés les migrants, les réfugiés et demandeurs d'asile en Libye qui les poussent désespérément à tenter le dangereux passage à travers la Méditerranée.

    Beaucoup de personnes que nous avons secourues ces dernières années nous ont dit : je préfère mourir en mer plutôt que de rester en Libye.

    En 2019, l'escalade des combats en Libye a conduit de plus en plus de personnes en danger à tenter de fuir le pays. Au cours des six premiers mois de l'année, plus de 8 400 personnes à la recherche d'une protection ont essayé de traverser la Méditerranée dans des bateaux peu sûrs. Plus de 70% d'entre eux ont fui en mai et juin seulement - après le début des combats à Tripoli et dans les environs.

    L'absence de navires de sauvetage dans le centre de la Méditerranée durant cette période montre que l'affirmation selon laquelle ces derniers seraient un "facteur d'attraction" des traversées n'est pas pertinente. En réalité, même avec de moins en moins de navires de sauvetage présents en Méditerranée, des gens qui n'ont pratiquement pas d'autres moyens de s'échapper continuent de faire cette traversée potentiellement mortelle, quels que soient les risques encourus. L'unique différence observable est un taux de mortalité beaucoup plus élevé lors des traversées effectuées en l'absence de navires de sauvetage dans les environs qui puissent intervenir. Cette constatation ressort également d'une comparaison avec l'année précédente.

    Beaucoup de personnes que nous avons secourues ces dernières années nous ont dit : je préfère mourir en mer plutôt que de rester en Libye.

    Plusieurs études scientifiques sont parvenues à la conclusion que l'existence de navires de sauvetage en Méditerranée centrale ne constitue pas un facteur d'incitation à la traversée :

    Le véritable problème, ce ne sont pas les facteurs d’attraction, mais les facteurs de départ. La violence, l’extorsion, la détention arbitraire et le sentiment général d’impuissance, la peur et le désespoir auxquels les migrants, réfugiés et demandeurs d'asile sont confrontés en Libye les forcent à tenter la dangereuse traversée de la Méditerranée.

    De telles opérations de recherche et de sauvetage ne facilitent-elles pas le travail des passeurs ?

    Pour les personnes en détresse, le recours à des passeurs demeure souvent la seule option, cela en dépit de tous les coûts et des dangers. Les passeurs exploitent la misère des gens. Ce n'est qu'un symptôme du problème, mais pas sa cause. Tant qu'il n'y aura pas de voies d'évacuation légales, il y aura toujours des activités de passeurs, peu importe s'il existe des opérations de recherche et sauvetage ou non. Au contraire, ces traffiquants profitent de la politique d'immigration restrictive de l'UE, qui n'autorise pas les voies légales vers l'Europe, pour faire payer leurs traversées.

    MSF répond-elle directement aux appels d'urgence des passeurs ?

    MSF ne travaille en aucune façon avec les passeurs et n'intervient en Méditerranée que pour sauver des vies. Le premier contact avec un bateau en détresse a toujours lieu au moment où nous voyons un tel bateau. Avant cela, nous n'avons aucun contact avec les personnes touchées et certainement pas avec les passeurs.

    Que les choses soient claires, MSF n’est ni une organisation de passeurs, ni un organisme de lutte contre la contrebande ! Nous sommes uniquement présents en Méditerranée afin de sauver des vies. Les passeurs profitent de la vulnérabilité de personnes extrêmement désespérées dans le but de faire du profit, leur entreprise découle en partie du manque de routes sûres vers l’Europe. L’instabilité et la crise économique en Libye sont d’autres causes importantes de la prolifération des réseaux de passeurs.

    MSF a-t-elle déjà désactivé des transpondeurs qui transmettent les coordonnées de ses propres navires de sauvetage ?

    Les transpondeurs à bord des navires sur lesquels les équipes MSF ont été déployées étaient toujours allumés. Tous les mouvements du navire de sauvetage concerné sont totalement transparents et peuvent être suivis par toutes les autorités compétentes. Ils sont également accessibles au public sur les sites Web de Marine Traffic ou de Vessel Finder. Le transpondeur fonctionne sur ondes ultra courtes (VHF). Ces fréquences ont une portée limitée de 30 à 50 milles nautiques. Toutefois, si un navire se trouve à plus de 30 à 50 milles nautiques d'une antenne de réception qui se trouve sur un littoral, l'emplacement du navire n'est plus visible sur les sites Web du Marine Traffic ou de Vessel Finder, même si le transpondeur est activé et visible par toutes les stations situées dans un rayon de 30 à 50 milles nautiques du navire.

    Qu'arrive-t-il aux embarcations des réfugiés après un sauvetage ?

    Sur place, nous essayons toujours de détruire ou de marquer les bateaux après un sauvetage. Il se peut que des circonstances particulières nous en empêchent. Cela peut se produire si un autre appel de détresse survient à ce moment-là ou si les garde-côtes libyens nous obligent à partir immédiatement. En principe, les bateaux sont marqués par l'équipage avec l'abréviation SAR pour "Search and Rescue", accompagnée du numéro du sauvetage. Si possible, l'équipe tente également de démonter le moteur. S'il s'agit d'un bateau pneumatique, il sera entaillé. Avec les bateaux en bois, nous n'avons pas la capacité de les détruire. Nous en informons ensuite le centre de secours de coordination afin qu'il puisse prendre en charge la tâche.

    MSF fait-elle l'objet d'une enquête pour avoir participé à des opérations de sauvetage en mer ?

    Il y a deux enquêtes liées à notre travail de sauvetage en mer Méditerranée. Nous croyons fermement, cependant, qu'elles confirmeront que nous avons toujours agi de manière légale dans nos efforts pour sauver des vies en Méditerranée. L'une des enquêtes porte sur des allégations concernant l'élimination des déchets. Cependant, MSF a toujours suivi les procédures standards dans toutes les activités portuaires, y compris concernant l'élimination des déchets des navires. Les autorités compétentes n'ont d'ailleurs pas remis en cause ces procédures depuis le début des activités de recherche et de sauvetage de MSF en 2015. Quant à la deuxième procédure, après trois ans, elle en est encore à la phase préparatoire, sans aucune charge concrète contre MSF.

    Est-ce que MSF sauve des gens près de la côte libyenne et qui coordonne les interventions ?

    Nos navires sont positionnés pour des opérations de sauvetage dans les eaux internationales entre la Libye, l'Italie et Malte, une zone d'où la plupart des appels d'urgence sont émis. Nous patrouillons normalement dans la zone de recherche et de sauvetage qui se situe entre 24 et 40 milles nautiques au large des côtes libyennes. Tout navire qui découvre des personnes en détresse en mer est obligé de leur porter secours le plus rapidement possible. Cela se fait sous la coordination du Centre des opérations maritimes d'urgence responsable - pour les eaux internationales jusqu'à 85 milles nautiques au nord de la côte libyenne, il s'agit du Libyan Joint Rescue Coordination Centre (JRCC). Il a été enregistré par l'Organisation maritime internationale (OMI) en juin 2018.

    Un sauvetage n'est pas achevé tant que les personnes à bord du navire ne peuvent pas être débarquées dans un endroit sûr.

    Les gouvernements européens ont mis toute leur énergie dans la mise en place du JRCC libyen. Mais depuis lors, les événements ont montré que ce centre n'est pas en mesure de coordonner pleinement les opérations de sauvetage. Le sauvetage n'est pas terminé tant que les personnes ne peuvent pas descendre à terre dans un endroit sûr. Mais, à maintes reprises, le JRCC libyen n'a pas réussi à assigner un lieu sûr pour le débarquement des navires secourus. En outre, le JRCC libyen ne répond souvent pas aux appels téléphoniques et n'informe pas toujours les ONG de sauvetage des urgences.

    En soutenant activement les garde-côtes libyens, les gouvernements européens contribuent ainsi à maintenir les populations dans un système inhumain d'exploitation et de violence en Libye. Des milliers de personnes sont renvoyées dans des camps de détention en Libye avec le soutien de l'UE.

    Pourquoi MSF amène-t-elle les personnes sauvées en Europe et non en Libye ?

    Les gens ne peuvent pas être ramenés en Libye parce qu'ils ne sont pas en sécurité là-bas. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme le confirment expressément. Selon le droit maritime international, un navire de sauvetage est tenu d'emmener en lieu sûr les personnes en détresse sauvées en mer. Si nous ramenions les personnes sauvées en Libye, cela constituerait une violation du droit maritime international et du droit international des droits de l'homme. Pour les personnes secourues dans les eaux internationales entre la Libye, Malte et l'Italie, l'Italie et Malte offrent en théorie les ports de débarquements sûrs les plus proches.

    Plutôt mourir en mer que rester en Libye.

    La situation en Libye se caractérise par la persistance des combats et une grande insécurité. La plupart des personnes que nous avons sauvées de la détresse en mer ont été exposées à diverses formes de violence ou d'exploitation en Libye. Nombreuses sont celles qui signalent des vols, des enlèvements, des viols ou du chantage. En juillet 2019 par exemple, une attaque dans un district de Tripoli a tué plusieurs dizaines de réfugiés et de migrants dans un centre de détention. Dans ce contexte, nous avons demandé que 3 800 personnes soient évacuées en lieu sûr en dehors des camps. Bon nombre des personnes que nous avons secourues ces dernières années ont dit à notre personnel : « Je préfère mourir en mer plutôt que de rester en Libye. » MSF peut témoigner de la situation désastreuse des réfugiés sur place par son propre travail sur le terrain.

    L'UE soutient et forme les garde-côtes libyens. Les personnes arrêtées par les garde-côtes libyens sont conduites dans des centres de détention où elles sont détenues dans des conditions inhumaines et sans protection juridique. Les gens là-bas sont en grand danger. Les retours vers la Libye, qui contreviennent au droit international et sont soutenus par l'UE, doivent enfin cesser.

    Pourquoi les personnes sauvées ne sont-elles pas amenées en Tunisie ou dans un autre pays d'Afrique du Nord ?

    Selon le droit maritime international et les conventions internationales relatives aux droits de l'homme, les personnes secourues doivent être emmenées dans le lieu sûr le plus proche. "Sûr" signifie que dans le pays où le port est situé, la sécurité et l'intégrité des personnes ainsi que les droits fondamentaux de l'homme et le principe de non-refoulement énoncé dans de nombreux accords internationaux sont garantis. Cela inclut un système d'asile opérationnel. Les personnes doivent pouvoir demander l'asile en vertu du droit international des réfugiés. Ils ne doivent pas être renvoyés dans leur pays d'origine ou dans le pays d'où ils ont fui.

    Afin d’évaluer si un endroit est un lieu sûr de débarquement, MSF tiendra compte d’une orientation définie par l’UNHCR et d’autres entités des Nations Unies et prendra en considération un certain nombre de critères, notamment :

    • L’existence ou non d’un système d’asile fonctionnel
    • La détention obligatoire des migrants, réfugiés et demandeurs d'asile et le risque de détention illimitée
    • Des garanties judiciaires, y compris la possibilité de contester un placement en détention
    • Les conditions de détention
    • Le risque de tortures et d’autres sévices, ainsi que le risque pour la vie
    • Le risque de transfert ultérieur et de refoulement indirect (refoulement en chaîne)
    • Le risque d’autres violations massives des droits de l’homme (comme la détention arbitraire, la déportation arbitraire, etc.)

    A notre connaissance, ni la Tunisie ni aucun autre pays d'Afrique du Nord ne remplit actuellement ces garanties minimales. Ceci a été illustré plus récemment par les quelques cas de personnes secourues en mer qui ont fini par être débarquées en Tunisie (Sarost 5, Maridive 601). Si l’on venait à ordonner à l’Ocean Viking de débarquer en Tunisie, nous demanderions des garanties que ces protections minimales sont satisfaites. S’il se trouve que la Tunisie répond à ces critères, en droit et en pratique, cet endroit pourrait être considéré comme un lieu sûr.

    L'argent de MSF ne serait-il pas mieux dépensé dans les pays d'origine des réfugiés ?

    MSF travaille actuellement dans environ 70 pays à travers le monde. Il s'agit notamment de nombreux pays d'où sont originaires les personnes qui fuient en traversant la Méditerranée. Il s'agit également de pays où les personnes trouvent leur premier refuge, de pays de transit ou bien de pays où s'achève leur voyage vers l'Europe. Les projets de MSF dans ces endroits se poursuivent. Mais les personnes fuyant en traversant la Méditerranée ont également besoin d'une aide médicale. Le coût de notre mission actuelle en Méditerranée représente 0,14 % de ce que nous avons dépensé en 2018 pour nos projets. 

    Ne serait-il pas préférable d'introduire des contrôles plus stricts aux frontières ?

    Les fermetures des frontières et l'absence d'options juridiques conduisent à ce qu'un nombre croissant de personnes en quête de protection s'exposent à des risques toujours plus grands, notamment en tentant de fuir la mer - dans des embarcations dangereuses et des conditions souvent déplorables. Le seul moyen d'éviter cela est de créer des alternatives sûres et légales par le biais de transferts opérés par le HCR, des visas humanitaires, du regroupement familial, des permis de travail saisonniers ou des visas étudiants.

    De quels pays proviennent les gens à bord des bateaux ?

    Durant les trois années pendant lesquelles nous avons sauvé des personnes en mer avec l'Aquarius, le navire prédécesseur de l'Ocean Viking, des personnes originaires de 35 pays différents ont été secourus. Beaucoup de ces personnes étaient en fuite et en quête de protection. Parmi eux figuraient des jeunes non accompagnés, des femmes voyageant seules, des personnes handicapées, des victimes de torture, de violence sexuelle ou de traite des êtres humains. La majorité des personnes sauvées en 2018 étaient des hommes (81 %) et des femmes (19 %). 23 % des personnes secourues avaient moins de 18 ans.

    Toute personne dans le besoin doit être secourue et recevoir une aide médicale - sur terre comme en mer.

    Presque toutes les personnes secourues se trouvaient auparavant en Libye. Dans ce pays, les gens sont exposés à des abus et à une violence extrême. Le HCR et d'autres organisations (dont MSF) ont donc appelé à l'évacuation humanitaire des réfugiés et des migrants de Libye depuis le début du conflit à Tripoli. Mais la réalité est que pour chaque personne qui a été évacuée ou réinstallée depuis le début des nouveaux combats, presque quatre fois plus de personnes ont été renvoyées de force en Libye par les gardes-côtes libyens.

    En outre, en tant qu'organisation humanitaire, notre rôle n'est pas d'évaluer si les personnes secourues présentent des motifs légitimes pour demander l'asile. C'est une tâche qui incombe aux gouvernements et au HCR. Le motif de la fuite - qu'il s'agisse de la pauvreté ou de la guerre - n'a pas d'importance pour nous : Toute personne dans le besoin doit être secourue et recevoir une aide médicale - sur terre comme en mer.

    Pourquoi beaucoup de gens viennent de pays où il n'y a pas de guerre ?

    Les raisons pour lesquelles les gens quittent leur pays sont très complexes. Cependant, personne ne risque sa vie, et parfois celle de ses enfants, s'il voit une perspective durable de pouvoir rester vivre dans son pays. Beaucoup de gens sur les bateaux ne savent pas nager et n'ont pas de gilets de sauvetage, et risquent donc leur vie. 

    Ne serait-il pas préférable pour les gens de rester dans leur région ?

    Il n'appartient pas à MSF de définir les critères d'admission des migrants ou réfugiés. C'est la tâche des gouvernements et du HCR. Cependant, nous aimerions souligner que près des deux tiers des personnes qui fuient sont déplacées à l'intérieur de leur propre pays et que 85% des réfugiés en 2017 dans le monde vivaient dans des pays pauvres. La plupart des réfugiés vivent dans les pays avoisinants leur pays d'origine, par exemple en Turquie, au Pakistan, en Ouganda, au Liban ou au Soudan. Ainsi, selon le HCR, une personne sur six vivant au Liban est une personne qui a fui son pays d'origine. Moins d'1% des personnes qui fuient dans le monde ont demandé l'asile dans l'UE (à partir de 2018).

    MSF possède-t-elle une expertise dans les opérations de recherche et de sauvetage en mer ?

    Nous sommes conscients que les opérations de sauvetage des personnes se trouvant dans les bateaux surpeuplés peuvent prendre une tournure dangereuse. C'est pourquoi nous attachons une grande importance au déploiement d'équipes de sauvetage et de navigation très bien formées à bord des navires. Nous exploitons le navire Ocean Viking en coopération avec l'ONG européenne SOS Méditerranée.

    L'Ocean Viking, un navire de 69 mètres de long, peut accueillir plus de 200 personnes. Il y a 9 de nos employés à bord. Les 13 membres de l'équipe SOS Méditerranée sont responsables des sauvetages. En outre, il y a un équipage de neuf personnes à bord, qui sont employées par la compagnie maritime du navire. Le navire est spécialement équipé pour fournir une assistance médicale et dispose d'une clinique où les personnes peuvent être traitées en fonction de leur état de santé. 

    Quels navires de sauvetage ont été utilisés par MSF dans le passé ?

    En 2015, MSF est intervenue en Méditerranée sur les trois navires de sauvetage Dignity I, Bourbon Argos et Phoenix (en collaboration avec MOAS), en 2016 avec Dignity I, Bourbon Argos et Aquarius (en collaboration avec SOS Méditeranée). En 2017, le bateau Prudence a été utilisé de mars à octobre. Nous avons dû mettre fin aux opérations de l'Aquarius en décembre 2018, suite à des accusations non fondées, au retrait de son pavillon, ainsi qu'à la criminalisation par divers gouvernements européens des opérations de sauvetage en mer effectuées par les ONG.

    Quel type d'assistance médicale est fourni à bord ?

    Lors des opérations de recherche et de sauvetage, les équipes de MSF s'occupent principalement des personnes souffrant de fractures aux membres, de déshydratation, d'hypothermie ou de brûlures graves, ces dernières étant causées par un contact avec un mélange d'essence et d'eau de mer dans les embarcations de fortune. D'autres maladies courantes rencontrées à bord sont la diarrhée, le mal de mer, la gale ainsi que d'autres infections cutanées. En raison du nombre élevé de femmes enceintes, il y a toujours une sage-femme à bord.

    Nos équipes constatent des signes de torture et d'abus chez de nombreuses personnes secourues. Nombre d'entre elles ont des blessures non traitées. Les maladies chroniques comme la tuberculose nécessitent cependant un traitement. Parce que beaucoup d'entre eux ont vécu des expériences traumatisantes, nos équipes apportent aussi une première aide psychologique à bord et orientent les personnes affectées vers les institutions du ministère de la Santé du pays d'arrivée ou vers d'autres acteurs pour un traitement complémentaire.

    Qu'entend MSF par opérations proactives de recherche et de sauvetage ?

    L'UE a la responsabilité de prendre des mesures adéquates et proactives pour sauver des vies en Méditerranée. Mais aujourd'hui, les organisations d'aide privées sont les seules à rechercher de manière proactive les embarcations en détresse. Si l'UE se chargeait de cette tâche, les ONG n'auraient plus à intervenir.

    MSF demande donc à l'UE de mettre en place un mécanisme de recherche et de sauvetage pour rechercher activement les bateaux en détresse. En outre, les personnes secourues doivent être traitées avec humanité, hébergées de manière adéquate et soignées médicalement à leur arrivée.

    Qu'entend MSF par la demande de routes sûres et légales vers l'Europe ?

    Nous sommes déterminés à faire en sorte que chaque être humain ait le droit d'être traité avec humanité, quelle que soit la raison pour laquelle il a quitté son pays d'origine. Selon le droit international des réfugiés, toute personne a le droit de quitter son pays d'origine pour demander protection et asile. La communauté internationale s'accorde à dire que les personnes ne seront pas criminalisées si elles cherchent une protection dans un autre pays. Les demandeurs d'asile doivent donc avoir la possibilité de franchir légalement les frontières sans risquer leur vie comme ils le font pourtant en traversant la Méditerranée.

    Il existe différentes voies d'entrée sûres et légales vers l'Europe, telles que le "Resettlement" (transfert dans le cadre de l'Agence des Nations unies pour les réfugiés - HCR), les visas humanitaires, le regroupement familial, les permis de travail pour travailleurs saisonniers ou les visas étudiants. Des propositions détaillées ont été soumises aux chefs d'État et de gouvernement de l'UE par le HCR et d'autres experts des migrations et de l'asile. L'UE doit de toute urgence commencer à élaborer et à mettre en œuvre une politique humaine en matière de migration et d'asile.

    Pourquoi MSF intervient-elle dans un domaine relevant de la compétence de la politique européenne ?

    MSF est une organisation d'aide humanitaire et agit selon les principes de l'éthique médicale. Nous ne pouvons donc pas ignorer la situation en Méditerranée. Nous nous sentons obligés envers les personnes dans le besoin qui menacent de se noyer en Méditerranée. La prévention de leur noyade est en effet avant tout le rôle des politiques. Nous demandons à l'UE de mettre en œuvre une politique humaine en matière d'asile et de mener des opérations de sauvetage en mer, indépendamment des avis que les personnes peuvent avoir sur le sujet. 

    Mais il faut assurément mettre un terme à la crise européenne des réfugiés ? L’Europe ne peut plus accepter d’autres personnes !

    L’Europe doit replacer dans son contexte la « crise européenne des réfugiés ». Il ne s’agit pas d’une crise liée à la migration, mais d’une crise politique. En réalité, le nombre d’arrivées en Europe connaît actuellement ses plus faibles niveaux depuis des années.

    La baisse du nombre d’arrivées ne démontre-t-elle pas le succès des politiques migratoires de l’Union européenne ?

    Si la mesure du succès est la mort de milliers de réfugiés et migrants victimes de la noyade en Méditerranée et la souffrance constante des personnes enfermées en Libye, la réponse est « oui ». Si le succès signifie sacrifier la vie d’hommes, de femmes et d’enfants vulnérables en détresse en mer, dans le seul but de dissuader les autres personnes en situation similaire de demander refuge en Europe, alors oui, on pourrait considérer ces politiques comme un succès.

    En tant qu’organisation médicale humanitaire, nous mesurons le succès en termes d’humanité. La situation actuelle démontre uniquement qu’en mettant en œuvre des politiques migratoires qui visent à dissuader et contenir les personnes en Libye coûte que coûte, les gouvernements européens ont sciemment provoqué des milliers de morts et la souffrance de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants vulnérables. Nous ne considérons pas ce fait comme un succès.