× Fermer
MSF Ethiopia

Éthiopie

Un cycle de déplacements continus

Des patients attendent leur tour à l'entrée du centre de santé soutenu par MSF à Banko Gotiti, dans la région de Gedeo, dans le sud de l'Éthiopie. Juin 2019. © Igor Barbero/MSF
Toutes les actualités 
Au cours des 15 derniers mois, des milliers de personnes ont été contraintes d'effectuer des allers-retours incessants entre les régions de Gedeo et de Guji dans le sud de l'Éthiopie, suite à l'irruption de violences ethniques en avril 2018 et aux efforts répétés des autorités pour les réinstaller dans leurs régions d'origine.

    Les camps dans lesquels elles se trouvaient sont maintenant fermés, mais de nombreuses personnes ne peuvent pas rentrer chez elles et demeurent déplacées, que ce soit dans leurs communautés d'accueil ou dans leurs régions d'origine. La majorité d'entre elles survivent dans des conditions difficiles avec peu d'aide humanitaire, luttant pour protéger leurs enfants de la malnutrition et d'autres maladies.

    Au cours des 15 derniers mois, Desalegn, sa femme et leurs cinq enfants ont vécu dans une douzaine d'endroits différents. Suite à la destruction de leur propre maison dans l'ouest du Guji qui a été réduite en cendres, ils ont cherché refuge chez un voisin. Quand le voisin leur a demandé de partir, ils sont allés chez la belle-famille de Desalegn, avant de repartir assez rapidement.

    Ils se sont ensuite rendus sur un site pour personnes déplacées, puis dans un bâtiment en ruines, enfin dans une école, ne restant jamais plus de quelques jours dans un même endroit. Finalement, ils ont décidé de rejoindre Gedeo dans la Région des nations, nationalités et peuples du Sud (RNNPS), région d'Ethiopie d'où sont originaires les ancêtres de Desalegn. Une fois sur place, ils ont continué à se déplacer d'un endroit à l'autre, essayant de trouver un endroit convenable pour s'installer.

    Des mouvements massifs de déplacés

    Le long périple de Desalegn et de sa famille s'est déroulé entre avril et août 2018, cinq mois au cours desquels une flambée de violence ethnique dans le sud de l'Éthiopie a forcé des centaines de milliers de personnes à quitter leur foyer. Au plus fort de la crise, jusqu'à un million de personnes ont été déplacées selon les chiffres officiels.

    En août 2018, Desalegn a décidé de rentrer chez lui dans le Kercha woreda (district administratif du Kercha), où il gérait auparavant une ferme qui produisait des fruits et des légumes, ce qui permettait à la famille d'avoir une vie confortable. « Nous avions tout : oranges, citrons verts, avocats, fausses bananes et mangues », dit Desalegn. « Nous produisions aussi beaucoup de café chaque année et je vendais mes produits sur le marché. »

    Desalegn a construit un abri dans les ruines de sa ferme, mais peu de temps après que sa construction fut achevée, elle aussi a été brûlée. La famille est alors repartie pour Gedeo, où elle vit actuellement dans une petite cabane en bois louée à un parent. Après une année de déplacement quasi continu, ils sont soulagés d'avoir enfin trouvé un endroit où s'installer, bien qu'ils continuent de vivre au jour le jour.

    « Nous payons un loyer de 100 birr éthiopiens (3,40 $US) par mois pour cette maison », dit Desalegn. « Nous ne recevons pas d'aide[humanitaire] ces jours-ci. Parfois, j'arrive à trouver un emploi comme journalier, mais ce que je gagne n'est pas suffisant pour subvenir aux besoins de toute la famille. On n'a pas assez à manger pour tout le monde. »

    Des taux élevés de malnutrition

    Les enfants de Desalegn, âgés de 1 à 11 ans, sont tous en bonne santé pour le moment. Mais pour beaucoup d'autres, c'est une autre histoire. Les taux de malnutrition sont très élevés depuis le début de la crise. Entre juillet et décembre 2018, MSF a traité plus de 6 000 enfants malnutris dans le cadre d'une intervention d'urgence plus large.

    Lorsque nos équipes sont revenues à Gedeo en avril 2019 à la suite d'une grave détérioration de la situation humanitaire, leurs évaluations ont montré que les taux de malnutrition aiguë sévère chez les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes et allaitantes étaient bien supérieurs au seuil d'urgence.

    Au début de cette nouvelle intervention d'urgence, au moins un enfant arrivait mort chaque semaine dans les centres de santé soutenus par MSF à Gotiti et Gedeb. Cette année, la gravité de l'état des patients a été plus élevée que l'an dernier. Depuis avril 2019, nous avons inscrit quelques 2 340 enfants dans des programmes nutritionnels ambulatoires et traité 560 enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère avec complications dans des centres de stabilisation.

    Démolition des camps

    En mai 2019, les autorités éthiopiennes ont démoli les camps de personnes déplacées en prévision d'un troisième plan de retour dans leur région d'origine. Si beaucoup d'entre eux sont effectivement rentrés, la santé des rapatriés et de ceux qui sont restés à Gedeo est toujours en danger.

    Les équipes de MSF à Gedeo continuent d'acceuillir un grand nombre de patients, dont certains sont venus de Guji, principalement pour soigner leurs enfants souffrant de malnutrition.

    Des conditions de vie précaires

    Depuis le démantèlement des camps, il n'y a pas eu de grand changement par rapport aux conditions médicales des patients que nous voyons à Gedeo. Nous traitons principalement des cas de diarrhée et des infections respiratoires, avec quelques cas de méningite et de nombreuses maladies de la peau, toutes liées aux mauvaises conditions de vie des gens.
    Caroline Harvey, cheffe de l'équipe médicale MSF

    « Même s'ils ne sont plus dans des camps, ceux qui ont choisi de rester à Gedeo vivent toujours dans de très mauvaises conditions, qu'ils aient loué des abris, acheté un terrain, séjournent dans des églises, des écoles ou chez des parents », ajoute Caroline.  

    Contrairement aux soins de santé fournis gratuitement par MSF, consulter un médecin en Éthiopie coûte généralement de l'argent, ce qui dissuade de nombreux parents d'emmener leurs enfants faibles ou malades dans des centres de santé jusqu'à ce qu'ils soient dans un état vraiment critique.

    Dans certains endroits, le traitement de la malnutrition se limite ainsi à la distribution de Plumpy'Nut (une pâte à base d'arachide hautement calorique), de sorte que les enfants ne sont souvent pas orientés vers un traitement spécialisé en temps voulu.

    Une assistance humanitaire limitée

    Pour certains, les événements de l'année écoulée ont apporté des défis supplémentaires.

    Simein, une femme de 26 ans de Kercha woreda, doit non seulement s'occuper de ses trois jeunes enfants, mais aussi des deux enfants de sa sœur, décédée il y a quelques mois. Elle est assise dans la salle d'attente de l'hôpital de Gedeb, où son neveu de deux ans a été admis pour malnutrition.

    « J'ai tous ces enfants avec moi. Je me demande comment je vais pouvoir les élever dans de bonnes conditions, car je n'ai pas ni source d'aide, ni source de revenus », nous explique Simein. Pendant la crise, elle a travaillé pendant un certain temps comme mobilisatrice communautaire et a réussi à économiser un peu d'argent, mais ses économies sont aujourd'hui épuisées. L'histoire de Simein est semblable à celle de Desalegn : celle d'un mouvement constant d'un endroit à l'autre au cours des 15 derniers mois.

    « Cette dernière fois, lorsque le gouvernement a annoncé le plan de retour[en mai 2019], nous avons décidé de nous joindre à d'autres et d'y retourner aussi », dit Simein. « Les autorités de Guji nous ont donné des couvertures et des bâches en plastique, et nous avons commencé à construire un abri temporaire sur notre terrain. Ils ont promis qu'ils fourniraient plus d'aide - certains articles essentiels et de la nourriture. Nous avons construit l'abri et attendu une aide supplémentaire, mais elle n'est jamais arrivée. »

    Alors qu'ils attendaient, Simein et sa famille ont reçu des menaces et leur abri a été détruit, les obligeant à reprendre la route. Après seulement deux semaines d'absence, la famille était de retour à Gedeo.

    De nouveaux espoirs

    Tous les rapatriés ne sont pas confrontés aux mêmes difficultés. Certains ont réussi à laisser derrière eux le fantôme du conflit qui les a déracinés et à recommencer une nouvelle vie.

    C'est le cas de Bekele, accompagné de ses trois épouses et ses 15 enfants. Ils ont cherché refuge l'année dernière à Guji après avoir fui les tensions intercommunautaires à Gedeo, mais sont maintenant de retour dans leur foyer, qui, épargné par la violence, est toujours debout.

    « Après avoir quitté notre maison, chaque moment a été difficile et nous n'avions ni confort, ni argent », raconte Bekele. « Mes enfants tombaient souvent malades ; ils n'avaient pas de vêtements à porter. Nous sommes revenus ici de façon permanente en mai [2019]. Tous mes voisins sont de retour aussi ».

    Bekele est persuadé que les temps les plus difficiles sont révolus. « Aujourd'hui, il y a la paix et, si la situation continue ainsi, il ne devrait pas y avoir de nouvelles violences », dit-il. « Nous n'avons plus de problèmes avec les Gedeos et nous communiquons bien entre nous. Maintenant que j'ai semé à nouveau du maïs, j'attends que la nouvelle récolte pousse. »

    Bekele et sa famille ont de la chance et se tournent vers l'avenir. Mais pour beaucoup d'autres, il reste encore un long chemin à parcourir.