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MSF Rwanda Democratic Republic of Congo

Du Rwanda au Zaïre : MSF au cœur des violences extrêmes (2/2)

Refugies Rwandais. En juillet 1994, entre 600.000 et 1.000.000 refugies rwandais arrivent dans les regions de Goma et Bukavu, dans le Kivu. République démocratique du Congo. Juillet 1994. © Sebastiao Salgado
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Les équipes de MSF face aux violences extrêmes dans l’Afrique des Grands Lacs.

    Situation – L’éclairage

    La première intervention de MSF au Rwanda a lieu en 1982. Lorsqu’une guerre civile commence dans le pays, en octobre 1990, les forces armées du Front patriotique rwandais (FPR), composées de Tutsis nés en exils et basés en Ouganda, entrent au Rwanda par le nord. Elles veulent renverser le régime du président Juvénal Habyarimana et se confrontent aux Forces armées rwandaises (FAR).

    Soutenue par la France et le Zaïre, le régime rwandais évite de peu la débâcle. Des négociations de paix se mettent en place pour un partage du pouvoir et un retour des exilés rwandais dans leur pays. Les accords d’Arusha sont signés en 1993 entre le pouvoir rwandais et les représentants du FPR. Ils ne seront toutefois jamais appliqués : le 6 avril 1994, l’avion qui transporte le président Juvénal Habyarimana est abattu alors qu’il entame sa descente sur Kigali.

    Les équipes de MSF sont présentes dans la quasi-totalité des préfectures du Rwanda lorsque les massacres commencent. En une centaine de jours, entre 500 000 et 800 000 Tutsis sont exécutés, ainsi que de nombreux Hutus opposés aux massacres.

    Médecins Sans Frontières au cœur du génocide

    Dès le 7 avril, les équipes de MSF, souvent confinées dans leurs maisons pour des raisons de sécurité, sont témoins des violences commises envers la population. Quand elles tentent de venir en aide aux habitants des maisons voisines, elles sont menacées par des miliciens, qui ordonnent aux Tutsis de se rendre. C’est le cas dans la ville de Murambi, à une vingtaine de kilomètres de Kigali : les miliciens massacrent un homme à coups de gourdins et de machettes sous les yeux des volontaires de l’association. 

    Des équipes MSF tentent de quitter le pays mais les militaires refusent toute sortie au personnel tutsi qui doit rebrousser chemin. Les locaux MSF sont pillés ou attaqués et le personnel MSF est trié, comme dans les camps de réfugiés burundais de la préfecture de Butare où les MSF tutsis sont exécutés par leurs collègues hutus, forcés d’obéir sous peine de mort par des militaires et des miliciens. À Kigali, devant l’insécurité générale - les combats entre les Forces armées et les Forces patriotiques s’ajoutent aux exécutions de masses - et à la faveur d’un pont aérien, les équipes de MSF sont évacuées le 11 avril, après avoir tenté sans succès de mettre en place un plan de réponse aux urgences. En quelques jours, des milliers de personnes ont déjà été exécutées.

    MSF Rwanda Kigali

    Le 14 avril, une équipe de volontaires expérimentés revient dans la capitale rwandaise, depuis le Burundi voisin, pour installer une activité chirurgicale. Le Centre Hospitalier de Kigali, qui devait servir pour la prise en charge des blessés, sert en fait d’abattoir aux génocidaires qui viennent régulièrement exécuter des blessés. La décision est alors prise d’ouvrir un hôpital de campagne sous la coordination du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

    L’essentiel des activités humanitaires consistent alors à transporter vers l’hôpital de campagne ceux qui nécessitent une opération chirurgicale et à délivrer des soins dans les lieux où se sont réfugiées les personnes menacées. Mais ces lieux - orphelinats, écoles, ou des institutions religieuses - sont régulièrement visités par les forces génocidaires, qui tuent les valides et achèvent les blessés, parfois peu de temps après ou au moment du passage des équipes MSF. L’hôpital de campagne est alors transformé en refuge, grâce à l’annexion de maisons voisines. Les blessés qui réussissent à arriver jusque-là trouvent un lieu relativement sécurisé pour leur convalescence. Mais les ambulanciers qui se rendent en ville pour porter assistance aux personnes attaquées, font face à la fouille de leurs véhicules par les militaires et les miliciens. Le transport des hommes tutsis est quasi impossible et celui des femmes et des enfants difficiles et soumis à d’âpres négociations.

    Pendant plusieurs semaines, les équipes de MSF évaluent au cas par cas les possibilités et les risques liés au transport des blessés, continuent de soigner les blessés en ville, et abritent tant bien que mal des centaines de personnes dans l’hôpital de campagne, au milieu de la mécanique génocidaire et dans une ville en proie aux combats.

    MSF Rwanda


    Le 4 juillet, le FPR prend Kigali et met en déroute les forces gouvernementales. Entre 500 000 et 800 000 de personnes ont été exterminées, parmi lesquels près de 200 membres du personnel rwandais de MSF.

    Rompre le silence

    Durant les premières semaines suivant l’attentat contre le président Habyarimana, les équipes de MSF encore présentes sur le terrain s’interrogent sur l’ampleur des massacres en cours. Les réfugiés affluent dans les pays voisins et témoignent de massacres généralisés et ciblés. Concentrés sur les actions à mener pour sauver des vies, et parfois la leur, certains membres du personnel MSF ne comprennent qu’à leur retour du Rwanda, durant le mois d’avril, l’ampleur des massacres. Quant à la présence de l’association dans le pays, elle est en fait limitée à Kigali et à la préfecture de Butare, et la vision que MSF a des événements en cours est d’abord parcellaire.

    À Kigali, les équipes MSF laissent l’initiative au CICR en matière de communication. Ce dernier dénonce un « carnage systématique », en rupture avec sa réserve habituelle, adossée au principe de neutralité auxquelles adhèrent les associations humanitaires d’aide internationale, sans toutefois s’avancer à parler d’un génocide. Ce terme est employé dans des discussions internes à MSF à partir du 13 avril, avant d’apparaître plus clairement dix jours plus tard, suite aux massacres commis à Butare. Les événements qui touchent cette préfecture jusque-là relativement épargnée ne laissent plus de doute possible : il y a bien une généralisation des massacres. 

    Si les communications de MSF, sans être parfaitement cohérentes dans un premier temps, dénoncent dès lors un génocide, une question centrale agite l’association : une intervention de la communauté internationale est-elle souhaitable et que peut-on en attendre ? La préoccupation des équipes est alors de sauver les Tutsis et les opposants qui peuvent encore l’être. MSF décide de multiplier les prises de parole.

    Le 16 mai, le responsable des activités MSF à Kigali, de retour à Paris, interpelle le gouvernement français sur une grande chaîne de télévision et met en cause sa responsabilité dans les événements en cours au Rwanda. La réunion qui se tient trois jours plus tard avec des responsables de la cellule Afrique de la présidence de la République ne débouche sur aucune action concrète : L’État français n’est pas prêt à faire pression sur ses alliés rwandais pour faire cesser les tueries. 

    Une tribune publiée le 23 mai dans le New York Times, interpellant le Conseil de sécurité de l’ONU pour qu’il intervienne, connaît la même issue. Dans les faits, les forces de maintien de la paix de l’ONU présentes au Rwanda sont trop peu nombreuses et n’ont pas le mandat nécessaire pour influer sur le cours des événements. Le 21 avril, elles sont même réduites à 10 % de leurs effectifs, soit 270 hommes et ne permettent pas de sécuriser les opérations humanitaires d’assistance aux blessés. Quant aux appels du secrétaire général des Nations Unies pour une action militaire, ils ne sont pas entendus.

    Après un mois de prises de paroles et d’interpellations, sans aucune réaction concrète de la part de la communauté internationale, MSF décide d’organiser une conférence de presse pour déclencher une intervention des Nations Unies. L’appel est clair et réclame l’envoi de troupes militaires au Rwanda, car « on n’arrête pas un génocide avec des médecins ». L’opération Turquoise est lancée par la France, avec le soutien du Sénégal, le 18 juin 1994. Cette force militaire se déploie sur le sol rwandais et installe progressivement son contrôle sur le sud-ouest du pays, tandis que le nord-ouest est conquis par le Front patriotiques rwandais. Le gouvernement intérimaire, qui succède au régime de Juvénal Habyarimana après son décès, est défait : les génocidaires perdent la guerre. Mais, l’intervention militaire française leur laisse le champ libre pour fuir vers le Zaïre et prendre le contrôle des camps de réfugiés.

    Dans les camps de réfugiés rwandais au Zaïre

    Dès juillet 1994, des centaines de milliers de réfugiés fuient le Rwanda par peur des représailles ou sous la menace des autorités génocidaires. Parmi eux, au sein d’une population composée au trois quarts de femmes et d’enfants, se trouvent des responsables et des exécutants du génocide, militaires et miliciens, parfois lourdement armés. Des opérations d’assistance humanitaire se mettent en place pour venir en aide aux réfugiés, certaines menées par MSF, dont les équipes sont présentes dans tous les pays voisins du Rwanda.

    Une fois au Zaïre, les réfugiés s’installent dans et autour de villes à proximité de la frontière, comme Goma, Bukavu ou Katale, situées dans la région du Nord et du Sud-Kivu.

    La situation médicale, sanitaire et nutritionnelle est décrite comme catastrophique par les équipes de MSF : des épidémies de choléra, de dysenterie et de méningite déciment les réfugiés. Près de 50 000 d’entre eux décèdent au cours du premier mois suivant leur arrivée. Dans les centres de traitement du choléra installés et gérés par MSF, on compte parfois plus de 1 000 admissions par jour. Les activités des équipes de l’association sont nombreuses : vaccinations, aménagement de structures hospitalières, réalisation d’enquêtes, distribution de rations sèches aux enfants de moins de 5 ans. Le taux de malnutrition aiguë globale atteint parfois plus de 21 % pour cette tranche d’âge.

    Ce travail de réponse aux urgences des équipes MSF se fait dans un climat de tensions grandissantes. Elles sont obligées d’évaluer au cas par cas leurs interventions, en fonction des besoins des réfugiés, et des menaces liées à la présence de militaires de l’ancienne armée rwandaise et de miliciens régnant sur les différents camps. Les incidents de sécurité se multiplient et les équipes de l’association sont victimes de menaces, alimentées par des rumeurs infondées et des campagnes de propagande, ou témoins de violences à l’encontre des populations civiles.

    Par ailleurs, l’aide humanitaire est massivement détournée au profit des leaders extrémistes, qui marginalisent ainsi une partie des réfugiés. Dans le camp de Katale, MSF estime ainsi que près d’un quart des réfugiés reçoit une ration alimentaire insuffisante. La situation dans les camps - violences et détournements généralisés - interroge les différents responsables de MSF et les équipes impliqués dans cette intervention. L’aide humanitaire n’atteint pas les plus vulnérables et MSF soutient malgré elle un système militarisé dirigé par des responsables du génocide. Dans ces conditions, faut-il poursuivre l’intervention ? Une première section MSF décide de se retirer des camps zaïrois en novembre 1994. Les autres sections annoncent leurs départs dans les mois qui suivent.

    Traques et massacres des réfugiés

    Ces camps de réfugiés rwandais installés au Zaïre, peuplés de centaines de milliers de personnes, servent de base arrière aux militaires et miliciens génocidaires pour se reconstituer et lancer des attaques meurtrières au Rwanda contre les civils. Des tensions naissent entre les communautés rwandophones, pour certaines installées de longue date au Zaïre, et les attaques et contre-attaques se succèdent. Parallèlement, l’Alliance des forces démocratique pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL) voit le jour, menée par Laurent-Désiré Kabila, et, avec l’armée du Front patriotique rwandais, se lance dans une conquête territoriale à partir de l’extrême est du pays.

    En octobre 1996, cette rébellion contrôle déjà une partie de la région du Sud-Kivu et elle soutient les armées du Rwanda et du Burundi dans leurs attaques des camps de réfugiés rwandais. En l’espace de quelques semaines, la situation politico-militaire des Nord et Sud-Kivu change radicalement. Les villes de la région tombent les unes après les autres et près de 40 camps de réfugiés sont attaqués et pillés autour des villes de Goma, Bukavu et d’Uvira. Des centaines de milliers de réfugiés prennent la fuite, certains vers l’intérieur du Zaïre, d’autres vers le Rwanda, pour éviter les combats et les massacres. Les équipes MSF sont quant à elle évacuées du Zaïre vers le Rwanda.

    Début novembre, MSF demande d’abord publiquement l’ouverture d’un espace de protection pour les réfugiés avant d’appeler à l’intervention d’une armée internationale. Une question occupe alors nombre d’organisations et d’acteurs internationaux : restent-ils des réfugiés rwandais au Zaïre ou sont-ils tous rentrés au Rwanda ? S’il n’en reste pas ou peu, une intervention militaire pour assurer un espace de protection n’a pas de sens selon certaines organisations, comme l’administration américaine. D’autres, à l’instar de MSF, informations fiables à l’appui, estiment que près de 700 000 Rwandais sont encore pris au piège au Zaïre. Cette force internationale, prête à intervenir, est finalement sommée de ne pas intervenir le 14 décembre 1996 par les Nations Unies, sous la pression du pouvoir rwandais, de l’AFDL et des pays qui les soutiennent.

    Sur le terrain, les équipes de MSF mettent en place une réponse d’urgence pour venir en aide aux réfugiés qui fuient les combats. Dans le camp de Tingi-Tingi, situé entre Goma et Kisangani, elles installent des postes et des structures de santé pour porter assistance aux hommes, aux femmes et aux enfants qui y sont massés. Fin décembre 1996, les équipes MSF estiment que plus de 70 000 personnes vivent dans ce camp et notent que les arrivées ne cessent, en réponse à l’avancée militaire de l’AFDL et de l’Armée patriotique rwandaise (APR).

    Rwanda. RDC. MSF
    Carte illustrative de la trajectoire des mouvements de réfugiés qui fuient les combats. Rwanda / République démocratique du Congo. 1997

    Les besoins de cette population sont immenses, notamment sur le plan nutritionnel, ce qui engendre des tensions entre les réfugiés et avec les organisations humanitaires. Les taux de mortalité sont supérieurs au seuil d’urgence, en partie à cause du paludisme et de la malnutrition. En février 1997, on compte plus de 160 000 personnes à Tingi-Tingi, avant que le camp ne tombe aux mains des forces de l’Alliance au début du mois de mars 1997.

    La fuite des réfugiés vers l’intérieur du Zaïre reprend; ils sont accompagnés par des populations locales qui fuient les combats. L’objectif de l’offensive militaire de l’AFDL et de l’APR n’est pas seulement la prise du pouvoir à Kinshasa, c’est aussi le retour des réfugiés rwandais dans leur pays, et l’extermination de tous ceux qui ne se rendent pas immédiatement. Le long de la voie de chemin de fer qui relie Ubundu à Kisangani, des dizaines de milliers de réfugiés se terrent dans des camps ou dans la forêt épaisse. 
     

    Ils sont considérés par les forces de l’Alliance comme des ennemis et les équipes de MSF qui leur portent secours prennent conscience tardivement de l'exécution d’un plan meurtrier. Non seulement, les militaires se livrent à des tueries de masse contre ces réfugiés en ce mois d’avril 1997, mais de surcroît, ils se servent de la présence des organisations humanitaires comme appât pour les faire sortir de leur cache. Certains camps, comme celui de Biaro, sont vidés : lorsque les organisations humanitaires peuvent y avoir de nouveau accès, il ne reste que quelques personnes au milieu des cadavres.

    Certains réfugiés, survivants des massacres, marchent environ 2 000 kilomètres, et s'enfoncent parfois dans la forêt vierge pour tenter de rejoindre le Congo-Brazzaville afin d’échapper aux tueries. On estime que près de 200 000 personnes sont mortes dans cette campagne de traque et de massacre, malgré les appels et les dénonciations de MSF.