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RDC; Violences; MSF; personnes dépacées; besoins humanitaires

RD Congo

Deux mois après des violences massives, Yumbi panse toujours ses plaies

Le centre de santé de Nkolo n’ pas été épargné par le pillage et la destruction. RDC. Février 2019. © Elise Mertens/MSF
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Les violences qui ont secoué le territoire de Yumbi à la mi-décembre 2018, ont provoqué des centaines de morts, poussé des milliers de personnes à fuir précipitamment, et mené à la destruction de quartiers entiers dans plusieurs villages. Deux mois plus tard, les signes de dévastation sont encore clairement visibles, alors que les habitants attendent toujours une plus grande assistance humanitaire.

    « Je me souviens avoir entendu quelqu’un crier « Essence ! » juste avant qu’ils mettent le feu à la maison. Nous étions enfermés à l’intérieur. Avec mon pied, j’ai poussé, frappé pour faire un trou dans le mur et réussir à sortir. J’ai perdu cinq de mes enfants et petits-enfants ce jour-là », raconte Chantal d’une voix à peine audible.

    Agée de 50 ans, cette grand-mère a été hospitalisée pour des brûlures au second degré, sur le visage et le haut du corps, pendant plus d’un mois, à l’Hôpital Général de Référence de Yumbi, où MSF a mis en place une salle de pansement spécifique pour traiter les blessés, suite aux violences survenues entre le 16 et le 18 décembre dernier.

    Aujourd’hui encore, Chantal continue à venir tous les deux jours pour changer ses pansements. Plus de soixante patients, dont plusieurs dans un état critique, ont ainsi été assistés par MSF depuis le 22 décembre 2018.

    Au-delà des blessures physiques, se cache un traumatisme plus profond. « Nous nous sommes réfugiés au centre de santé de la mission catholique. Il y avait une foule immense. C’était la panique. Les gens pleuraient. Le lendemain quand je suis sorti pour essayer de récupérer quelques biens, la ville était vide, à l’exception des cadavres. Je fais des cauchemars où je revois les corps. C’est seulement quand je bois que j’arrive à dormir. » Marcus* n’est pas le seul pour lequel le souvenir des événements est traumatisant. Le manque d’énergie, le découragement, la perte d’appétit et les insomnies sont les signes les plus fréquents de traumatismes identifiés par MSF.

    Plus les personnes ont été directement confrontées aux violences, plus elles montrent des signes de traumatisme importants. Aujourd’hui les blessures sont encore vives, il faut donc éviter de forcer un retour trop rapide, au risque de provoquer une nouvelle vague de traumatismes chez les gens qui ne se sentent pas prêts à rentrer chez eux, là où ils ont tout perdu.
    Dr Nicholas Tessier, psychologue de MSF à Yumbi

    Plusieurs milliers de personnes ont pris la fuite vers les îlots sur le fleuve, en République démocratique du Congo ou vers l’intérieur des terres, à bonne distance de Yumbi et des villages directement affectés par les violences, tels que Bongende et Nkolo, qui restent encore déserts à l’heure actuelle, dévastés par les destructions et les pillages.

    Nous n’avons pas eu le temps de récupérer nos affaires. Nous sommes descendus vers le port pour fuir avec les pirogues. Comme nous n’avions pas de pagaies, nous avons ramé avec les mains. Regardez, même le pagne et les sandales que je porte ne sont pas à moi, on me les a donnés. On a bricolé une sorte de tente et on dort à même le sol, allongés sur des pagnes.
    Yvette, déplacée de Bongende

    MSF a organisé la distribution d’un kit de soutien comprenant une bâche, une couverture, une moustiquaire, du savon et de la corde, à plus de 2 850 ménages déplacés. Une solution d’urgence qui reste insuffisante pour répondre à tous les besoins des populations en termes d’abris et de reconstruction, d’où la nécessité que d’autres acteurs humanitaires se mobilisent à leur tour le plus rapidement possible.

     « Le système de santé, déjà fragile dans la Zone de Santé de Yumbi, a lui aussi été impacté par les événements. Des structures sanitaires ont été endommagées. Du personnel soignant a fui », explique le Dr Jean-Paul Nyakio, responsable médical pour MSF à Yumbi.

    Pour permettre aux populations de continuer à bénéficier de soins de santé primaires, MSF a mis en place des cliniques mobiles dans différents sites de la zone de santé de début janvier à mi-février. Plus de 9 000 consultations ont été réalisées par ces équipes mobiles.

    Les conditions de vie et d’hygiène précaires causées par les déplacements de populations accroissent les risques de propagation des maladies. Les cas de malnutrition en augmentation indiquent également une situation d’insécurité alimentaire préoccupante. Même si la phase aiguë de l’urgence est passée, il est essentiel que des moyens supplémentaires soient alloués pour soutenir le système de santé dans la durée. 
    Dr Jean-Paul Nyakio, responsable médical pour MSF à Yumbi

    Après deux mois de réponse à l’urgence médicale, les équipes de MSF ont entamé un désengagement progressif dans la Zone de Santé Yumbi en vue de laisser la place à d’autres acteurs, pour un support à long terme des populations.

    MSF continue néanmoins à surveiller de près la situation, en se tenant prête à réagir à tout moment en cas de résurgence des violences ou d’épidémie. L’organisation prévoit par ailleurs une donation en médicaments d’un mois aux structures de santé de la zone, afin de les soutenir pendant la période de transition.

    TÉMOIGNAGES

    Chantal : « Le silence m’angoisse »

    Je me souviens avoir entendu quelqu’un crier « Essence ! » juste avant qu’ils mettent le feu à la maison. Nous étions enfermés à l’intérieur et ils nous encerclaient. Ils attendaient que la maison brûle. Quand la toiture s’est effondrée, ils sont partis. Avec mon pied, j’ai poussé et frappé le mur pour faire un trou dans le mur et réussir à sortir. Un de mes petits-fils est décédé sur place.

    J’ai appelé au secours pendant une heure. Des jeunes sont finalement arrivés et nous ont pris sur leur dos pour nous amener à l’hôpital. Quatre autres membres de ma famille sont morts à l’hôpital. J’ai perdu cinq enfants et petits-enfants ce jour-là.

    J’ai été hospitalisée pendant plus d’un mois. J’étais brûlée aux deux bras, dans le haut du dos et même sur le visage. Mes sourcils et une partie de mes cheveux ont brûlé. La souffrance était terrible.

    J’habite maintenant chez une de mes filles. On n’a pas de matelas, on dort par terre sur des pagnes et on partage une seule moustiquaire pour toute la famille. Nous avons tout perdu, nos habits, jusqu’aux assiettes. Nous n’avons pas les moyens de reconstruire la maison.

    J’ai des insomnies. Je n’ai pas d’appétit. Avant il y avait beaucoup de bruits avec les enfants et les petits-enfants qui couraient autour de moi mais maintenant c’est le silence, ça m’angoisse. Je peux supporter la douleur des brûlures mais leur perte, ça me fait trop mal.

    Julie : « Ils ont tué l’enfant que je portais dans les bras »

    Mon mari a été tué en premier, ensuite trois de mes enfants dont celui que je portais dans mes bras. Ils l’ont tué à coups de machette. Deux autres enfants ont été épargnés car ils s’étaient cachés sous le lit et mon grand garçon de 16 ans a été blessé par une balle mais a réussi à s’enfuir. J’ai reçu plusieurs coups de machette et de flèches sur le visage, à la poitrine, au pied. J’ai perdu connaissance. Ils nous ont laissé pour morts.

    J’ai repris connaissance au milieu de la nuit. Je crois que j’ai entendu mes enfants appeler au secours et pleurer. Nous n’osions pas bouger alors nous sommes restés là, entourés par les cadavres. À un certain moment, j’ai perdu le placenta. Je saignais. J’étais enceinte de six mois au moment des événements. J’ai accouché de mon enfant, mort, toute seule dans la concession.

    Le lendemain soir, le fils de mon voisin est arrivé et il m’a emmenée à vélo jusqu’à l’hôpital. J’y suis toujours. Les blessures, ça va mieux mais je suis incapable de trouver le sommeil. Les images de ces moments me reviennent sans cesse. Quand je sors de l’hôpital, je vais quitter la ville. Je n’ai plus rien ici. Tout ce qu’il me reste, je le porte sur moi.

    Stéphane: « J’ai 13 ans, c’est bientôt mon anniversaire »

    Nous nous étions tous réfugiés dans la maison de mon oncle, à part ma mère qui était restée de l’autre côté de la parcelle. Mon cœur battait fort.

    Ils ont d’abord mis le feu à la maison dans laquelle nous étions. Ma mère s’est alors mise à crier. Je ne pouvais pas la voir, mais après j’ai entendu un coup de feu. Elle a été tuée.

    La maison a commencé à brûler vraiment fort. J’étais dans une des chambres mes frères ont eu l’idée de faire un trou dans le mur du salon pour pouvoir sortir. Quand je suis arrivé dans le salon, j’ai d’abord vu ma tante et ses deux jumelles, déjà mortes. Puis j’ai vu le trou. J’ai essayé de me protéger des cendres, mais j’étais déjà brûlé. Une fois que j’ai réussi à sortir, je me suis mis à courir vers l’hôpital. C’est seulement en arrivant là-bas que j’ai ressenti la douleur.

    Quand je repense aux événements, je me sens mal, j’ai des battements au cœur. Là-bas, à Yumbi, nous allons vivre dans la souffrance. Nous n’avons plus rien.  

    J’ai 13 ans. C’est bientôt mon anniversaire. J’aimais bien l’école. J’ai très envie d’y retourner.

    Francine*: « J’ai fait semblant d’être morte »

    Je suis mariée et j’ai six enfants, dont trois qui sont morts à Bongende. Mon mari aussi. C’est arrivé un matin, il pleuvait. Ils ont mis le feu à la maison pour nous pousser à sortir. L’un des enfants n’a pas voulu sortir. Par peur, il s’était caché sous le lit. Il a brûlé à l’intérieur de la maison.

    Les deux autres enfants qui étaient là ont été frappés et tués avec des machettes et des bêches jusqu’à ce qu’ils meurent. J’ai reçu des coups de machettes, de flèches et plusieurs balles qui m’ont frôlé la jambe. À un moment, j’ai fait semblant d’être morte. Alors, ils s’en sont pris à mon mari.

    Je suis restée allongé sur le sol au même endroit jusqu’au lendemain matin. Je pensais que j’étais en train de mourir. Je n’avais plus aucune force. Je venais de tout perdre : mes enfants, mon mari, ma maison.

    Le lendemain, j’ai entendu du bruit et j’ai commencé à appeler au secours. On m’a transporté en bateau. Après, j’ai oublié ce qu’il s’est passé. Quand j’ai repris mes esprits, j’étais sur le lit à l’hôpital de Bolobo.

    Quand je repense à tous ces événements, j’ai mal à la tête. Ce qui m’inquiète, c’est ce que nous allons faire après avec mes enfants. Il faut d’abord qu’on trouve un endroit pour se loger. Mais nous ne retournerons pas à Bongende. Et si ça recommence ?

    * Ces noms ont été modifiés, sur demande des personnes concernées, pour protéger leurs identités.