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Camps de réfugiés, Bangladesh, Rohingyas, MSF

Bangladesh

Après deux ans d’exil au Bangladesh, quel avenir pour les réfugiés rohingyas?

Les enfants grandissent dans les camps où l’eau qu'ils boivent et dans laquelle ils se baignent est insalubre, et où l'éducation qui leur est offerte est insuffisante pour leur permettre de se construire une vie. Leurs parents rêvent d'un avenir meilleur pour eux, mais jusqu'à présent, rien n'indique que leur rêve se réalisera. Bangladesh. Juin 2019. © Mohammad Ghannam/MSF
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Près d’1 million de réfugiés rohingyas vivent au Bangladesh, deux ans après le début des violences contre cette communauté au Myanmar. Médecins Sans Frontières apporte une assistance aux réfugiés vivant dans les camps de Cox’s Bazar, où la situation sanitaire et les conditions de vie restent précaires.

    Il y a deux ans, Rashida a survécu à un viol et assisté au meurtre de son nouveau-né, avant de fuir au Myanmar. Elle a traversé la frontière avec le Bangladesh et est arrivée dans les camps de Cox’s Bazar, qui abritent des milliers de réfugiés rohingyas.

    Deux ans après, elle reste hantée par les violences de son passé, et les conditions de vie sinistres dans le camp ne l’aident pas à retrouver une vie normale. « Chaque jour, je me demande comment je vais faire pour survivre, et jusqu’à quand. Quand est-ce que je pourrais revivre dans ma maison ? », s’interroge cette jeune femme de 27 ans, assise sur le sol en ciment de sa hutte de bambou, recouverte de bâches en plastique.

    En 2017, nous avions déjà interviewé Rashida, alors qu’elle venait d’arriver à Cox’s Bazar. À l’époque, la blessure au cou qui lui avait été infligée à l’arme blanche durant son viol dans le village de Tula Toli était encore visible. Elle n’avait pas pu retenir ses larmes lorsqu’elle avait raconté comment les forces de sécurité birmanes avaient attaqué son village et fracassé sous ses yeux le crâne de son fils d’un mois. Elle avait également décrit la façon dont elle était restée allongée, faisant croire qu’elle était morte, après avoir été attaquée au couteau. Autour d’elle gisaient les corps d’autres villageois, rohingyas eux-aussi, tués le même jour.

    Chaque jour, je me demande comment je vais faire pour survivre, et jusqu’à quand. Quand est-ce que je pourrais revivre dans ma maison?
    Rashida, jeune réfugiée de 27 ans

    Quand Rashida est arrivée à Cox’s Bazar, elle était marquée physiquement et psychologiquement par cette attaque. Mais elle était également soulagée de s’en être sortie et d’avoir retrouvé son mari après avoir été séparés dans leur fuite. 

    « Je me souviens encore de ce que j’ai ressenti quand j’ai retrouvé Mohammad, j’ai eu le sentiment de revenir à la vie », raconte Rashida. Sa principale source de bonheur, aujourd’hui, c’est sa fille de dix mois, Harisah, qui est née dans le camp. « Je veux lui offrir une vie meilleure, elle me donne tellement de bonheur », explique-t-elle.

    Je vais essayer d’en faire une femme forte et éduquée. Je ne sais pas où ce sera, ici ou au Myanmar, mais je veux qu’elle devienne quelqu’un.
    Rashida, jeune réfugiée de 27 ans

    Les conditions de vie dans le camp sont difficiles, et la situation sanitaire y est préoccupante. Alors que nous discutons, Harisah et son père Mohammad ont tous deux de la fièvre.

    Rashida a construit un berceau pour Harisah, suspendu au plafond. « Je vais essayer d’en faire une femme forte et éduquée. Je ne sais pas où ce sera, ici ou au Myanmar, mais je veux qu’elle devienne quelqu’un, » poursuit-elle. 

    Mais pour le moment, Rashida doit lutter contre ses souvenirs. « Tous les jours, je me remémore ce qu’ils m’ont fait au Myanmar », explique-t-elle, ajoutant avoir le sentiment de vivre dans un monde rempli de contradictions. « Je ne sais pas si je dois être contente de vivre ici, en sécurité, ou énervée d’être juste tolérée de façon temporaire. Je veux retourner au Myanmar pour pouvoir reprendre mon destin en main, mais je sais aussi que si je rentre aujourd’hui, je risque de me faire tuer. »

    Des vies suspendues

    D’autres résidents du camp, comme Abdul Salam, 17 ans, ont le sentiment que le sort s’acharne contre eux. Ses parents, ses trois sœurs et ses deux frères ont été tués dans le massacre de son village, Saa Pran, dans le district de Rosidong au Myanmar.

    Abdul Salam se rend bien compte qu’il doit trouver du travail pour tenter de gagner sa vie. « J’ai essayé d’ouvrir un petit magasin, mais les pluies diluviennes du mois de Ramadan [juin 2019] l’ont détruit, et j’ai perdu la plupart de mes affaires. »

    Si le Bangladesh ne nous avait pas accueillis, nous serions tous morts.
    Abdul Salam réfugié de 17 ans

    Pendant un temps, le jeune homme s’est pris à rêver de retourner dans son village pour travailler dans la ferme de son père. Pourtant, quand il se remémore la tuerie à laquelle il a assisté il y a deux ans, il se rend compte de la folie de son rêve. « Je ne peux pas quitter le camp, et j’imagine que je ne peux pas m’en plaindre parce que ce n’est pas mon pays… Si le Bangladesh ne nous avait pas accueillis, nous serions tous morts. »

    Comme Abdul Salam, Abdallah se sent aujourd’hui privé de tout avenir. Le jeune réfugié rohingya de 24 ans a fini ses études au Myanmar en 2012, mais à cause d’une interdiction imposée par les autorités du Bangladesh aux Rohingyas, il n’a pas pu reprendre ses études. « Je veux pouvoir travailler et servir ma communauté, mais personne ne me le permet. Je me sens emprisonné », confie le jeune homme.

    Pas d'opportunités - ni au Myanmar, ni au Bangladesh

    Ro Yassin était quant à lui professeur d’anglais, de physique et de chimie dans son village de Kyet Yeo Pyin, dans la province de Maungdaw au Myanmar, avant de fuir au Bangladesh en 2017. Il enseigne désormais dans l’une des écoles du camp. 

    Si on nous offre des opportunités, alors on pourra vivre correctement, comme n’importe quel peuple. On ne les a pas, ni au Bangladesh, ni au Myanmar.
    Ro Yassin, réfugié rohingya de 26 ans

    « Il y a des milliers d’enfants ici qui ont besoin d’aller à l'école. Ce que nous avons à l’heure actuelle, ce sont soit des écoles religieuses, soit des écoles qui enseignent un niveau de langue très basique. Pourtant, il est important pour ces enfants d'être éduqués pour devenir une génération forte et avertie, qui ne dépend pas des autres », explique-t-il.

    Yassin travaille également de façon bénévole pour de nombreuses ONG, et enseigne l’anglais aux enfants autour de lui. La situation des Rohingyas dans les camps le préoccupe beaucoup. « Si on nous offre des opportunités, alors on pourra vivre correctement, comme n’importe quel peuple. On ne les a pas - pas au Bangladesh, ni au Myanmar », conclut Yassin. 

    Témoignage de Mumtaz, survivante du massacre de Tula Toli au Myanmar

    Mumtaz Begum, 32 ans, a survécu au massacre de Tula Toli perpétré le 30 août 2017 au Myanmar. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants rohingyas y ont été violés et tués.

    Jusqu’à ce jour terrible, Mumtaz et son mari Abu al Husain étaient parents de trois garçons, Mohammad Othman, onze ans, Mohammad Sadiq, cinq ans, et Shafiq Allah, trois ans, et d’une fille, Rozia, neuf ans.

    Seules Mumtaz et Rozia ont survécu au massacre. Désormais, elles vivent dans un camp de réfugiés tentaculaire à Cox’s Bazar, au Bangladesh, où elles ont à peine de quoi survivre.

    « Je faisais la lessive juste devant notre maison, mon mari et mes enfants étaient à l’intérieur. Il pleuvait légèrement. Soudain, j’ai vu des dizaines d’hommes marcher lentement vers les maisons du village. Ils portaient des uniformes vert foncé. Ils ont commencé à tirer sur les maisons. Je me suis précipitée à l’intérieur pour prévenir ma famille et on s’est enfui avec ma sœur et ma mère, qui habitaient la maison voisine », raconte-t-elle.

    Mumtaz marque une pause un instant pour reprendre ses esprits. Elle explique avoir des difficultés à se concentrer maintenant. Elle raconte également avoir perdu l’ouïe du côté droit après que les membres des forces de sécurité birmanes l’ont frappée avec un bambou.

    « On a couru dans un champ, mais il n’y avait pas d’arbres pour se cacher. Les hommes armés nous ont poursuivis dans le champ et encerclés. Ils ont séparé les hommes des femmes et des enfants. J’ai désespérément cherché mon mari, j’avais l’impression d’être déjà morte. Ils ont commencé à tirer sur les hommes. Puis ils ont versé de l’essence sur leurs corps et y ont mis le feu.

    Ensuite, ils ont réparti les femmes en groupes de six ou sept. Je suis entrée dans une maison, avec mes enfants. J’ai vu cinq soldats dans la maison, qui m’ont demandé de leur donner mes bijoux en or. C’est là qu’ils ont déchiré mes vêtements et ont trouvé mon argent, les économies de toute une vie que j’avais cachées dans mes sous-vêtements. Ils riaient en me dépouillant. Je hurlais de terreur. J’avais le sentiment d’être dans un monde parallèle, une autre réalité, sur une autre planète, ou en enfer », explique Mumtaz.

    « Pendant ce temps, mes trois garçons s’en sont pris aux soldats pour essayer de me défendre. Les soldats ont alors commencé à les frapper avec des bambous, encore et encore, jusqu’à ce qu’ils meurent. J’ai entendu leurs crânes se fracasser. Puis ils ont poignardé Rozia à la tête, mais heureusement elle a réussi à s’enfuir », explique Mumtaz. « Même deux ans après, les cicatrices de Rozia sont encore très visibles. »

    Mumtaz cesse un instant de parler et regarde le sol. Elle a assisté au meurtre de son mari et de son fils. Mais, à ce moment-là, son calvaire est loin d’être terminé.

    « Alors que j’étais nue, deux soldats m’ont ensuite attrapée par les jambes et les épaules, et le troisième a commencé à me violer », raconte-t-elle. C’est la dernière chose dont se souvient Mumtaz le jour du massacre. Après cela, elle a perdu connaissance, avant de se réveiller dans une maison en feu.

    Bangladesh, Rohingyas, Camps de Réfugiés, MSFMumtaz Begum est une survivante de 32 ans du massacre de Tula Toli qui a vu des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants rohingyas tués et violés le 30 août 2017. Bangladesh. Juin 2019. © Mohammad Ghannam/MSF

    « J’ai regardé autour de moi et j’ai vu quatre femmes attachées avec une corde. Elles me suppliaient de les libérer parce que j’étais la seule qui n’était pas attachée. Elles poussaient des hurlements terribles, je ne savais pas quoi faire. Le plafond était en train de s’effondrer sous les flammes. Je me suis précipitée à l’extérieur à moitié nue et profondément brûlée. Je n’ai aidé personne », explique Mumtaz.

    « J’aurais dû les aider, mais je vous jure que je ne pouvais pas. J’ai abandonné quatre de mes voisines et les corps de mes trois enfants décédés. »

    « Ma fille Rozia se cachait à l’extérieur. Elle m’a trouvée et m’a aidée à courir vers la montagne. Je courais pour nous sauver la vie, mais la seule chose à laquelle je pensais, c’est ce que mes enfants avaient dû ressentir avant de mourir... »

    Pendant cinq jours, Mumtaz et Rozia se sont cachées dans la montagne, se nourrissant exclusivement de feuilles d’arbres. « Un groupe de villageois nous ont vues et ont eu pitié de nous. Ils nous ont amenées dans leur village, Shilkhali. On est restées une nuit dans ce village, puis un pêcheur nous a transportées au Bangladesh à bord de son bateau. Il ne nous a rien fait payer parce qu’il a vu que nos blessures nous faisaient terriblement souffrir », se souvient-elle.

    Quand elle est arrivée au Bangladesh, Mumtaz a été soignée pendant un mois à l’hôpital de MSF installé dans le camp. Au fil du temps, Mumtaz a repris des forces. En juillet 2018, elle s’est remariée et a eu un garçon, Mohammad Younis, qui a maintenant six mois. « C’est comme un don de Dieu, c’est un bébé heureux et en bonne santé. »

    Sa nouvelle histoire d’amour n’a malheureusement pas duré longtemps. « Mon mari s’est enfui, il nous a abandonnés sans raison. Je ne sais pas où il est. Ça me brise le cœur parce qu’il m’a laissée seule avec un enfant et un nouveau-né. C’est vraiment difficile de nourrir ma famille et de répondre aux besoins de mes enfants », explique-t-elle.

    « Tout ce que je veux, c’est mener une vie décente sur mes terres, comme avant. Je ne veux plus supplier qui que ce soit ni faire la queue des heures avec mon bébé dans les bras pour pouvoir manger. Je veux retrouver ma dignité », conclut Mumtaz.