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Niger

« Imaginez que vous soyez déposé au désert, au milieu de nulle part, sans nourriture ni eau »

La zone désertique de Dirkou, dans la région d'Agadez, où MSF gère des cliniques mobiles pour aider les personnes en déplacement et les communautés hôtes vulnérables. Niger. Septembre 2018. © Innocent Kunywana/MSF
Témoignages 
Le Niger est depuis des siècles un centre traditionnel de migration en direction du nord de l'Afrique, avec des personnes transitant notamment par la région d'Agadez. Cependant, au cours des dernières années, des milliers d’expulsés de l’Algérie ou revenus de la Libye se sont joints à ceux qui voyageaient surtout à travers le continent. Aiva M. Noelsaint, coordinatrice du projet, décrit la situation et besoins actuels.

    La criminalisation de la migration par les gouvernements européens et non européens a modifié le contexte dans lequel les différents mouvements de population se déroulent. Les nouvelles politiques n’ont pas arrêté les flux ; bien au contraire, elles ont augmenté la vulnérabilité de ceux qui se déplacent d’un pays à l’autre. Au Niger, ces mesures obligent maintenant les migrants, les réfugiés, les demandeurs d'asile, les commerçants et les travailleurs saisonniers à éviter les itinéraires habituels et à en emprunter des plus dangereux, notamment à travers le désert du Ténéré et les montagnes de l'Aïr, ce qui les expose à un risque accru de violence, abus ou exploitation.

    Ceux qui essaient de quitter le Niger par là-bas, ou qui sont revenus, volontairement ou forcés, sont souvent victimes de privations multiples ou de violences.
    Aiva M. Noelsaint, coordinatrice de projet

    Pourquoi MSF travaille-t-elle à Agadez ?

    MSF a décidé de mettre en place un projet dans la région afin d’atténuer les souffrances des personnes en mouvement et des communautés hôtes vulnérables.

    D'une part, ceux qui essaient de quitter le Niger par là-bas ou qui sont revenus, volontairement ou forcés, sont souvent victimes de privations multiples ou de violences. D'autre part, les structures existantes sont surchargées et nécessitent un soutien supplémentaire.

    C’est la raison pour laquelle nous travaillons à Agadez depuis août 2018, en faisant de notre mieux pour aider les populations locales et les migrants à obtenir des secours de base, ainsi qu´en facilitant des soins de santé en collaboration avec le ministère de la Santé Publique avec un focus sur les zones à forte concentration de personnes en mouvement. 

    Que faites-vous actuellement pour les personnes en mouvement et les communautés d'accueil ?

    Les personnes expulsées d'Algérie sont amenées au Niger soit par des convois officiels, soit déposées près du village frontalier d'Assamaka.

    Nos équipes fournissent une aide humanitaire de base à ces derniers, qui doivent parcourir une quinzaine de kilomètres depuis le point où ils sont laissés jusqu’au centre du village, épuisés et parfois avec rien que leurs vêtements. Nous leur donnons des biscuits énergétiques, de l'eau, des kits d'hygiène et des couvertures, entre autres.

    Nous effectuons une vérification rapide pour déterminer si quelqu’un nécessite des soins médicaux immédiats, et référons les cas urgents vers des établissements de santé. Nous offrons également à tous un soutien en matière de santé mentale, et nous avons construit des douches et des latrines.

    De plus, nous offrons à tous, y compris aux communautés locales vulnérables, l’accès à des services médicaux gratuits et de qualité dans des zones clés des routes migratoires existantes dans la région d'Agadez.

    Ce type d’expérience peut laisser des personnes marquées à vie, quelle que soit leur résilience.
    Aiva M. Noelsaint, coordinatrice de projet

    Cette assistance comprend des soins de santé primaires, des soins maternels et un soutien psychosocial dans les structures déjà existantes à Arlit, Tabelot, Séguédine et Aney, ou via des cliniques mobiles dans des lieux de transit comme Dirkou (où nous travaillons dans les « guettos » ou « maisons closes »), Fasso, Amzigan, Lataye, Guidan Daka, Kori Kantana et La Dune, entre autres lieux. Nous soutenons pareillement les évacuations urgentes de cas médicaux et chirurgicaux liés à des traumatismes accidentels ou à cause de violences, vers des hôpitaux spécialisés.

    La région est exposée de manière récurrente aux inondations et aux flambées de maladies, telles que la rougeole. Nous suivons donc la situation épidémiologique et sommes prêts à intervenir si nécessaire – avec des campagnes de vaccination et la distribution de kits de secours essentiels pour les personnes touchées par ces épidémies ou des catastrophes naturelles.

    En août 2018, par exemple, nous avons fourni des articles de première nécessité à Iferouane, Assamaka et Dabaga à la suite des inondations qui ont affecté ces régions, et en avril dernier nous avons mené une campagne de vaccination contre la rougeole à Arlit.

    Nos équipes étudient également la possibilité de lancer des opérations de recherche et de sauvetage sur les routes migratoires traversant le désert, pour aider ceux qui sont bloqués pour différentes raisons (abandonnées par des transporteurs ou en raison d’une panne de voiture) et risquent la mort au cours leur voyage. Cette initiative est en cours de développement, en collaboration avec la communauté et d’autres acteurs.

    Des évaluations sont aussi en cours à Tagharaba (connue sous le nom de Tchibarakaten), un site minier situé entre l'Algérie et le Niger, à 500 km d'Arlit, afin d'évaluer la situation et les besoins médicaux des migrants et des autres groupes vulnérables, tels que les mineurs, qui y travaillent.

    Qui sont les migrants, réfugiés / demandeurs d'asile et populations locales assistés par MSF ?

    Les personnes en mouvement ne constituent pas un groupe homogène : chacun a des circonstances, des moyens et des objectifs différents.

    Sur le plan de la nationalité, la majorité vient du Niger ou de pays africains comme le Mali, la Côte d’Ivoire, la Guinée Conakry, mais il y a aussi des ressortissants de la Syrie, du Yémen, de l’Irak, du Bangladesh et d’autres États, expulsés pour la plupart d'Algérie, et ils ont tous accès à nos services.

    Leurs motivations varient également : fuir la guerre, l’insécurité ou la persécution ; des raisons économiques incluant la pauvreté et le commerce saisonnier… Il convient aussi de noter que ces facteurs sont fréquemment entremêlés.

    Leur dénominateur commun est qu'ils peuvent être à risque d'abus et d'exploitation, qu'ils peuvent être victimes de violences au cours de leur parcours, et qu'une proportion inquiétante d'entre eux ont déclaré avoir fait face à des épreuves indicibles avant d'arriver au Niger.

    Certains arrivent ici volontairement : en route pour un autre pays, en transitant par la région d'Agadez pour retourner dans leur endroit d'origine (revenant de Libye, par exemple) ou pour travailler dans une mine.

    Leur dénominateur commun est qu'ils peuvent être à risque d'abus et d'exploitation, qu'ils peuvent être victimes de violences au cours de leur parcours, et qu'une proportion inquiétante d'entre eux ont déclaré avoir fait face à des épreuves indicibles avant d'arriver au Niger.
    Aiva M. Noelsaint, coordinatrice de projet

    D'autres, comme ceux expulsés d'Algérie, sont amenés de force au Niger, soit dans des convois organisés, soit déposés à la frontière près d'Assamaka. Cela contribue à la fatigue extrême, à la douleur et aux infections.

    En outre, nos équipes de santé mentale ont traité des personnes souffrant d'anxiété, de dépression ou de trouble de stress post-traumatique à la suite d'une détention arbitraire, de traitements inhumains y compris de tortures, ainsi que de viols.

    La destination finale des personnes en mouvement varie d’Algérie au Maroc et plus loin, y compris des pays européens. Nous voyons principalement des hommes, parmi ceux qui entrent au Niger d'une manière ou d'une autre, mais il y a aussi des mineurs – accompagnés de leurs parents ou non – et des femmes. Celles-ci, qu'elles soient migrantes, réfugiées / demandeuses d'asile ou vivant au Niger, peuvent être en plus vulnérables ; surtout si enceintes.

    En avril, par exemple, un poste de santé que nous soutenons a accueilli une Nigérienne qui saignait abondamment. Sa vie était en danger. Notre équipe a immédiatement mis en place une ambulance. Elle a fini par accoucher à mi-chemin dans le désert, dans le véhicule de MSF, mais avec l’assistance de notre équipe médicale. Elle et le bébé ont survécu, et ont reçu les soins de suivi nécessaires.

    Quels sont les principaux besoins humanitaires ?

    Imaginez que vous soyez déposé au milieu de nulle part sans nourriture ni eau. Vous ne comprenez pas les langues locales et n’êtes jamais allé au Niger ou dans une région désertique.

    Imaginez qu'avant d'être laissé là-bas vous étiez dans un centre de détention sans aucune information. Ou que des membres de votre famille, des amis ou des compagnons de voyage meurent devant vos yeux, comme cette personne qui nous a dit que 25 sur environ 30 migrants sont décédés alors que le camion qui les transportait est tombé en panne et que personne n’a pu leur porter de l´aide à temps.

    Ce type d’expérience peut laisser des personnes marquées à vie, quelle que soit leur résilience.

    En plus de cela, de temps en temps les personnes en mouvement doivent passer des jours sans accès à de la nourriture, de l'eau, des toilettes, une douche ou des services médicaux.

    Imaginez [...] que des membres de votre famille, des amis ou des compagnons de voyage meurent devant vos yeux.
    Aiva M. Noelsaint, coordinatrice de projet

    Les contraintes financières peuvent également être lourdes, à court et à moyen terme, ce qui laisse à beaucoup d’entre eux des choix limités pour gagner leur vie.

    Les besoins en matière de protection et d’information restent en grande partie non satisfaits. Et l’abri. Et les moyens de subsistance…

    MSF continue à fournir une assistance médicale humanitaire aux populations les plus vulnérables de la région d'Agadez, conjointement avec le ministère de la Santé Publique. La mobilisation d'un plus grand nombre d'acteurs est toutefois urgente pour combler les lacunes critiques, garantir des systèmes d'orientation appropriés et prévenir davantage des décès évitables.

    La migration n'est pas un crime et ne devrait pas être punie par négligence ou par la mise en œuvre de politiques qui exacerbent les vulnérabilités existantes.

    MSF fournit une assistance médicale et humanitaire dans la région d'Agadez au Niger depuis août 2018

    Depuis le début du projet, MSF a distribué des biens de première nécessité à 4 758 personnes expulsées d'Algérie.

    En outre, à ce jour plus de 24 200 personnes ont bénéficié des consultations médicales de nos équipes dans la région d'Agadez, aux côtés de 737 ayant bénéficié d'un soutien individuel en matière de santé mentale, et 903 participants à des activités de psychoéducation ou à des discussions de groupe. Un total de 1 681 femmes ont bénéficié de soins prénatals, et 253 accouchements ont été assistés.

    Jusqu’en février 2019, nos équipes ont également effectué plus de 5 000 consultations pour les migrants dans une clinique de Niamey, une autre étape au carrefour des routes migratoires.

    MSF a travaillé pour la première fois au Niger en 1985. Outre l’aide aux personnes en mouvement et aux communautés d’accueil à travers la région d’Agadez, nous nous dédions actuellement à réduire la mortalité infantile et à améliorer la qualité des soins pédiatriques et maternels, tout en élargissant notre assistance aux survivants des violences et des déplacements.

    Nos équipes répondent aussi aux épidémies, et soutiennent les autorités sanitaires pour améliorer la couverture vaccinale afin de protéger contre des maladies telles que le choléra, la rougeole et la méningite au besoin.