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Mali

Les violences au centre du pays ont atteint des seuils inouïs et affectent de plus en plus la population civile

À Mondoro, MSF a distribué des kits d'articles non alimentaires et déployé une assistance médicale et psychosociale pour les personnes déplacées fuyant les attaques dans le village de Bouldé. Mali. Mai 2019. © Lamine Keita/MSF
Témoignages 
Patrick Irenge - Coordinateur médical MSF à Bamako
Patrick Irenge est le coordinateur médical pour MSF depuis septembre 2017 à Bamako, au Mali. Alors que ce pays d’Afrique de l’Ouest est déjà confronté à une crise politico-sécuritaire depuis 2012, la violence s’est intensifiée dans la région du centre et affecte gravement la population civile. Patrick décrit comment cette insécurité qui touche de plus en plus de civils a engendré une crise humanitaire sans précédent, et revient sur la réponse aux urgences apportée par MSF, parallèlement à ses projets réguliers, pour venir en aide aux personnes les plus vulnérables.
    La crise dans le nord du Mali perdure depuis 2012 et ne va pas en s’améliorant. Elle s’est d’ailleurs intensifiée dans le centre du pays. Quelle est la situation aujourd’hui ?

    Au Mali, un climat de violence s’est désormais installé dans le quotidien des populations du centre et du nord du pays. Dans le centre cependant, les incidents sécuritaires et les conflits intercommunautaires n’ont cessé de croître depuis plus d’un an ; les massacres du village d’Ogossagou (mars 2019) et dernièrement du village de Sobane (juin 2019) qui ont fait respectivement 160 morts et 35 morts, dont 24 enfants (bilan au 17 juin 2019), en sont la triste preuve. Le lourd bilan de ces attaques a d’ailleurs généré une couverture médiatique internationale et provoqué l’indignation générale.

    Malheureusement, bien que la violence inouïe de ces événements funestes soit singulière, il ne s’agit là que de deux exemples parmi une multitude d’autres. La région de Mopti est en effet aujourd’hui frappée de façon récurrente et à une fréquence quasi quotidienne par des attaques ou des violences. Le plus alarmant est que ces dernières affectent de plus en plus les populations civiles, créant ainsi un climat d’insécurité, de peur et de méfiance aux conséquences encore plus désastreuses. 

    À ce titre, quel est l’impact de cette violence sur la situation humanitaire ? Quels sont les plus grands besoins des populations vivant dans les zones les plus touchées ?

    Il faut avant tout rappeler que dans le centre et le nord du Mali, une grande majorité des populations rurales vivent très modestement de l’agriculture et de l’élevage, et connaissent déjà des périodes difficiles telles que la saison des pluies ou la soudure. À ces difficultés saisonnières s’ajoute à présent une incapacité à se déplacer parfois totale. Cette paralysie est engendrée par la crainte de prendre une route souvent minée et la présence d’acteurs armés dans la région ou encore par la peur de traverser le hameau d’une autre ethnie. Par conséquent, des villages entiers sont littéralement enclavés : les habitants ne peuvent plus mener les activités économiques d’usage et n’ont plus accès aux soins de santé de base. Nos équipes présentes dans le district de Douentza et en contact quotidien avec les populations sont d’ailleurs témoins de cette grande difficulté d’accès aux soins.

    Une autre problématique est le nombre croissant de déplacés internes ayant fui les violences. Ces personnes ont souvent tout laissé derrière elles - effets personnels, bétails - et vivent dans des habitations de fortune ou dans des communautés hôtes, livrées à elles-mêmes et sans l’espoir d’un éventuel retour. Par conséquent, de manière générale, les besoins des populations affectées et déplacées sont nombreux : vivres, soins de santé, biens de première nécessité, abris, protection, accès à l’eau. Et malheureusement l’aide humanitaire est insuffisante car elle est très difficile à déployer de manière régulière, voire presque impossible dans les zones les plus reculées. 

    Sur le plan sanitaire, quels sont les signes les plus flagrants de la dégradation de la situation humanitaire ?

    Il y en a plusieurs et ils sont alarmants. Un indicateur évident est l’arrivée tardive dans les structures de santé d’un grand nombre de patients qui attendent d’être gravement malades avant de se décider à consulter. Nous assistons également à une augmentation des cas de malnutrition directement liée à la baisse des activités économiques permettant de subvenir aux besoins. Un grand nombre de femmes enceintes ne consultent plus non plus dans les centres de santé pour le suivi de leur grossesse et sont souvent obligées d’accoucher à la maison, augmentant ainsi les risques de complications et de décès au niveau communautaire. Les enfants sont aussi fortement pénalisés. Ils n’ont plus accès aux vaccinations de routine, ni aux autres traitements préventifs, tels que la prophylaxie saisonnière contre le paludisme. Ils sont ainsi dangereusement exposés à plusieurs maladies potentiellement mortelles. Dans certains villages reculés, nos équipes ont pris en charge des enfants qui n’avaient même jamais été vaccinés, ce qui laisserait supposer que certaines populations n’ont pas eu accès à une équipe médicale depuis des années. Il y a également une forte augmentation des troubles psychologiques chez les personnes qui ont subi et fui les violences, ou tout simplement qui craignent des attaques impromptues. 

    Quelles est la réponse de MSF face à cette situation ?

    À côté des structures médicales que nous appuyons, MSF a intensifié depuis mai 2018 ses activités ponctuelles de réponses aux urgences. Nous suivons en effet quotidiennement l’évolution des besoins dans le pays, grâce à la présence de nos équipes sur le terrain, à un système de gestion des alertes, ainsi qu’aux missions exploratoires et d’évaluation que nous menons sur place, afin de détecter rapidement les mouvements de populations et autres situations graves. Ces interventions sont déployées à l’aide de cliniques mobiles lors desquelles nous fournissons généralement des soins curatifs, préventifs et psychologiques et, selon les besoins, à travers la distribution de biens de première nécessité.

    Ces interventions ciblées permettent de venir en aide aux personnes les plus vulnérables et de les protéger temporairement sur le plan sanitaire, malgré l’insécurité. C’est d’ailleurs une stratégie que nous utilisons également dans nos projets réguliers. Nous les appelons les cliniques « one-shot » : dès qu’une fenêtre sécuritaire s’ouvre, comme une accalmie temporaire dans une zone précise, nous déployons une équipe qui fournira le maximum de soins sur place, y compris bien entendu les précieux traitements préventifs et les vaccinations. Parfois ce sont plus de 180 consultations qui sont réalisées en une seule journée. 

    Vous mentionnez les cliniques mobiles « one-shot » qui sont en quelque sorte une stratégie d’adaptation au contexte sécuritaire. Avez-vous adopté d’autres stratégies pour pallier au problème d’accès aux populations ?

    Notre identité d’organisation neutre, impartiale et indépendante et notre acceptation nous ont permis et continuent de nous permettre d’atteindre des zones particulièrement difficiles d’accès. Mais l’insécurité étant une variable instable et très imprévisible, MSF a effectivement décidé d’adapter ses opérations à la situation de conflit du centre et du nord du Mali. Une stratégie a été d’impliquer davantage la communauté dans la prise en charge de certaines maladies, grâce à la formation des agents de santé communautaire (ASC) et à la mise à disposition de médicaments. Ainsi pour les pathologies simples telles que le paludisme ou les diarrhées, les malades sont pris en charge au sein même des communautés, ce qui leur permet d’éviter toute complication dû au manque d’accès. Les ASC sont également formés au suivi des grossesses et à la détection de la malnutrition et des signes de maladies graves, afin de référer à temps les cas vers les structures compétentes. Cette méthode de décentralisation des soins a également été appliquée dans les communautés nomades qui, du fait de leur mode de vie, ont d’office un accès limité aux structures de santé. Ainsi lorsque cette population se déplace pour suivre les besoins en nourriture du bétail, les ASC issus de leur propre communauté suivent le mouvement et peuvent continuer à leur proposer des soins de santé. Un autre volet important sur lequel nous focalisons nos efforts est la vaccination, car en situation de conflit elle permet de réduire fortement la mortalité chez les enfants. 

    Quelles sont les plus grandes préoccupations de MSF pour les mois à venir ?

    Notre appréhension aujourd’hui est que l’insécurité continue de s’intensifier et prive inévitablement d’accès aux soins de santé et aux biens de première nécessité de plus en plus de personnes. De plus comme je l’ai déjà mentionné, le Mali fait face de manière cyclique à un certain nombre de difficultés. Par exemple, la saison des pluies qui vient de débuter sera accompagnée de son lot de problèmes tels que le pic saisonnier de paludisme, les inondations, la détérioration des routes et donc de l’accessibilité des communautés. Il y aura aussi un risque en termes de vivres car l’insécurité a passablement restreint les activités de plantations. Les difficultés auxquelles sera confrontée la population malienne dans les mois à venir s’annoncent par conséquent plus graves que les années précédentes Nos équipes se tiennent d’ailleurs prêtes à y répondre grâce au stock de matériel et de médicaments que nous avons pré-positionné en capitale et sur nos projets et à la présence d’équipes spécialisées dans les urgences.