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République du Soudan du Sud

«Les blessés par balle que nous recevons sont souvent très jeunes»

Témoignages 
Enzo Cicchirillo - Coordinateur terrain
Témoignage d'Enzo Cicchirillo, coordinateur terrain à Mayom, au Soudan du Sud.

    Quelle est la situation dans le pays et à Mayom ?

    Le Soudan du Sud reste l’un des contextes humanitaires majeurs. Cinq ans et demi après son indépendance, cette jeune nation est toujours en proie à un conflit interne extrêmement dévastateur et lourd de conséquences pour la population civile. À cause du conflit, beaucoup de gens n’ont pas ou peu accès aux services de santé, ont un accès limité à la nourriture, ne peuvent cultiver leurs champs ou élever leurs bétails. Les populations civiles déplacées par les combats et celles coincées dans les zones de conflit ne peuvent plus accéder aux soins médicaux et à l'aide de survie dont elles ont grandement besoin. Et elles continuent de payer, avec leur santé et leur vie, le prix de la violence et des conflits continus.

    Plus de 3 millions de personnes ont dû fuir et se réfugier dans des camps, à l’intérieur du pays pour près de 2 millions de personnes ou dans les pays limitrophes. Ces populations sont presque entièrement dépendantes de l’assistance humanitaire pour leur survie, qu’il s’agisse d’être approvisionné en eau potable, de recevoir de la nourriture ou d’avoir accès aux soins.

    Nous recevons fréquemment des bléssés par balle.

    À Mayom, pour l’instant, dans notre centre de santé MSF, nous jouissons d’une accalmie en termes de sécurité qui nous permet de soigner les gens sans discontinuité. Le terme « accalmie » étant bien sûr relatif: des combats éclatent régulièrement entre forces gouvernementales et rebelles, à quelques dizaines de kilomètres de chez nous. Et nous recevons fréquemment des blessés par balle. La communauté locale est consciente de cet apport et nous offre tout son soutien.    

    Quels sont les besoins de la population sur place ?

    Dans un pays en guerre civile quasi continue depuis l’indépendance du Soudan en 1956, toutes les structures, privées ou publiques, se sont effondrées : soins de santé, éducation, agriculture, etc. les besoins sont évidemment criants. Globalement, les gens ont du mal à accéder aux soins médicaux, et même avant le conflit actuel, la quasi-totalité des soins de santé étaient fournis par les ONG. La situation sanitaire et humanitaire est extrêmement fragile. 

    Et la situation est encore aggravée par une longue liste d’autres problématiques sanitaires. Le pays est connu pour avoir des taux de mortalité maternelle et infantile parmi les plus hauts dans le monde. Il souffre en outre d’épidémies permanentes, dont le paludisme, le choléra, la rougeole, la méningite et le kala-azar, entre autres. Beaucoup de ces épidémies se produisent lors de la saison des pluies, ce qui ajoute des complications logistiques à une situation déjà complexe. 

    Les activités agricoles ont été interrompues par les combats ainsi que par les déplacements de population. Les Nations Unies et le gouvernement viennent de déclarer l’état de famine dans certaines parties de l’état où nous travaillons. Et en juillet, au pic de la période de soudure, le nombre de personnes en insécurité alimentaire sera de 5,5 millions, soit presque la moitié du pays. En outre, la situation économique est au bord de l’implosion, avec une dévaluation record de la livre sud-soudanaise, qui a rogné le maigre pouvoir d’achat qui restait aux gens. 

    Comment MSF répond-elle à ces besoins ?

    Avec 17 projets au  Soudan du Sud, MSF est présente un peu partout dans le pays. Nous essayons de répondre aux besoins médicaux les plus urgents, en mettant l’accent sur les populations les plus vulnérables des camps de déplacés et des zones de conflit. La lutte contre les épidémies est permanente, notamment le paludisme qui est de loin la première morbidité parmi nos patients, mais aussi les épidémies de choléra et de rougeole qui éclatent sporadiquement et sont dévastatrices si elles ne sont pas immédiatement prises en charge. 

    Notre centre de santé MSF, à Mayom, dans l’État du Northern Liech, a été ouvert en mai 2015, initialement pour assurer l’accès aux soins aux populations ayant fui la région de Bentiu à la suite des violences.

    Nous y prenons en charge les soins de santé primaires avec des consultations médicales, adultes et pédiatriques, un programme malnutrition, un programme de vaccination et le traitement des maladies chroniques, notamment le VIH/Sida et la tuberculose. Nous gérons aussi une maternité et tous les soins pré et post-natals.

    En 2016, notre centre de santé de Mayom a fourni plus de 50.000 consultations à la communauté locale.

    Nous avons aussi une unité de stabilisation, pour les urgences et les soins intensifs. Pour les patients nécessitant une hospitalisation ou des soins secondaires, comme de la chirurgie, nous les stabilisons afin de pouvoir les référer vers l’hôpital MSF à Agok avec qui nous travaillons en tandem.

    De manière à pouvoir toucher plus largement la population, nous avons aussi des activités dites « en outreach », c’est-à-dire directement dans les villes et villages environnants, où nous traitons le paludisme pendant la saison des pluies et la malnutrition pendant la période de soudure.

    Quelle est ta fonction ? Quels sont les défis à relever au quotidien ?

    Ma fonction est coordinateur terrain. Cela consiste bien sûr à gérer aux quotidiens les activités médicales de notre centre de santé, avec une équipe de plus de 120 personnes, nationales et internationales, mais aussi, dans ce contexte volatile, à réajuster en continu notre action pour avoir l’impact le plus pertinent.

    Une partie significative de mon temps est aussi consacré au  networking, notamment  pour s’assurer le soutien des autorités, civiles et militaires, et des leaders traditionnels, mais également pour glaner des «infos sécu» qui nous permettent de trouver, au quotidien, le juste équilibre entre la nécessité de notre action médicale et le risque encouru par notre équipe. 

    Sur un plan des défis, améliorer la formation du personnel national est une de nos priorités. Nous mettons l’accent, chaque jour, sur les formations théoriques et pratiques, organisées dans chaque unité.

    Un autre défi de taille est le transport, surtout en saison des pluies, où, étant donné l’état des routes et la nature très particulière du sol ici, référer en ambulance nos patients depuis notre centre de santé vers notre hôpital devient un cauchemar. Il en est de même pour notre approvisionnement. La situation géographique de Mayom combinée à l’insécurité sur les routes fait que quasiment tout doit nous être acheminé par avion ou hélicoptère, des médicaments à la nourriture. Tous les besoins doivent donc être planifiés bien en amont.

    Qu’est-ce qui t’a particulièrement marqué au cours de cette mission ?

    Le pays est à feu et à sang. C’est loin d’être ma première zone de conflit, mais je n’arrive toujours pas à me faire à cette violence extrême omniprésente. C’est, bien sûr celle, qui oppose les combattants entre eux, mais surtout des combattants qui n’hésitent pas à massacrer des populations civiles désarmées ou même des civils qui tuent sans hésiter pour voler quelques vaches ou une arme à feu.  

    Les blessés par balle que nous recevons sont souvent très jeunes. Pour la plupart, nous réussissons à les stabiliser et à les référer à nos chirurgiens à Agok. Mais pour certains, qui arrivent chez nous trop tard ou avec des blessures trop graves, l’issue est fatale.

    Qu’est-ce qui te motive au jour le jour ?

    La motivation est facile à trouver … dans un pays qui manque de tout !

    Il suffit de se promener dans le centre de santé (et je le fais bien sûr quotidiennement) et de voir les dizaines de personnes qui attendent leur consultation, les vaccinations en cours, nos promoteurs qui martèlent les règles d’hygiène et de santé, les petits du programme nutrition ou d’entendre les cris des nouveau-nés.
     

    * Image principale : la zone rurale en delà de la clôture de MSF à Mayom, Soudan du Sud. © MSF/Tomas Sebek