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Zimbabwe

Innover pour fournir un meilleur accès au diagnostic et au traitement des maladies non transmissibles

Témoignages 
Marthe Frieden - Coordinatrice terrain
Dans la province du Manicaland au Zimbabwe, les maladies non transmissibles sont prises en charge dans des centres de santés périphériques. Marthe Frieden, coordinatrice de projet MSF, explique en quoi cette façon de faire est novatrice.

    Quelle est le contexte au Zimbabwe et à Manicaland ?

    Le Zimbabwe est un pays d’Afrique australe à revenu faible. Il s’agit d’une ancienne colonie britannique alors appelée Rhodésie. En langue locale, Zimbabwe veut dire « maison de pierre », ce qui se réfère à de majestueuses constructions en pierre érigées par d’anciennes civilisations. Nous avançons actuellement vers la fin de la saison des pluies qui s’étend d’octobre à fin mars. Cette année, les pluies ont été si abondantes qu’elles ont causé des inondations dans certaines zones. Les cas de paludisme ont dramatiquement augmenté, ainsi que les cas de fièvre typhoïde et d’autres maladies diarrhéiques.

    Le Zimbabwe a connu un triste sort en ce qui concerne l’épidémie du VIH, maladie transmissible, avec 14% de la population infectée par le virus de l’immunodéficience humaine. C’est à cause du sida qu’en 2002, MSF a mis sur pied un projet dans la province de Manicaland. Il s’agit d’un vaste territoire à la frontière avec le Mozambique, d’une superficie 14 fois plus grande que celle du Luxembourg, habité par une population de 1,8 million d’habitants.

    Quel est le projet MSF sur place ? À quels besoins répond-il ?

    Le projet précédent, axé exclusivement sur le VIH et la tuberculose a pris fin en juin 2015, et nous avons enchainé avec ce nouveau projet en juillet 2015. C’est la Directrice Provinciale de la Santé qui avait lancé un appel aux partenaires pour joindre les efforts dans la lutte contre les maladies non transmissibles. Et nous avons répondu à cet appel avec deux équipes multidisciplinaires qui travaillent en étroite collaboration avec le ministère de la Santé dans 40 centres de santé. Notre approche est celle du «mentoring», ce qui nous permet de renforcer les capacités du personnel du ministère de la Santé pendant les consultations.

    Nous continuons à nous engager par rapport à la problématique du sida.

    Nous continuons à nous engager par rapport à la problématique du sida. Car si beaucoup de vies ont été sauvées grâce aux médicaments antirétroviraux, un bon nombre de patients ont à présent une réponse insuffisante au traitement de première ligne. Nous nous basons sur la charge virale, qui permet de chiffrer la présence du virus dans le sang, pour identifier l’échec au traitement le plus tôt possible, avant que l’immunodépression ne réapparaisse, et avec elles, les maladies. 

    C’est sur cette toile de fond et cette riche expérience avec une maladie transmissible chronique (de longue durée) que nous nous sommes embarqués dans cette nouvelle aventure, qui est celle des maladies non transmissibles. Car il s’agit-là d’une nouvelle "épidémie", dont les proportions vont bientôt dépasser celles de l’épidémie du VIH.

    Qu’appelle-t-on une maladie non transmissible ?

    Les maladies non transmissibles ne se transmettent pas d’une personne à l’autre. Nous pouvons citer les maladies cardiovasculaires (accidents vasculaires cardiaques ou cérébraux), les cancers, les maladies respiratoires chroniques (comme la broncho-pneumopathie chronique obstructive ou l’asthme) et le diabète.

    À l’échelle mondiale, ces maladies tuent chaque année d’avantage de personnes que l’ensemble des autres causes réunies, et selon l’Organisation mondiale de la Santé, près de 80% des décès par maladie non transmissible se produisent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Les personnes socialement défavorisées sont particulièrement touchées par cette épidémie. Parmi les facteurs de risque, nous pouvons citer parmi d’autres, le tabagisme, l’usage nocif d’alcool, l’alimentation déséquilibrée, l’exercice physique insuffisant, l’hypertension, le surpoids et l’obésité, ainsi que l’excès de cholestérol. 

    En quoi ce projet est-il novateur ?

    Il est novateur, car il essaie d’intégrer aux niveaux des centres de santés périphériques le diagnostic et le traitement de maladies qui actuellement sont de la responsabilité des médecins. Ceux-ci, en nombre insuffisant, se trouvent loin des patients dans les hôpitaux de référence. Pour les patients, cela implique de longs déplacements sur des routes malmenées par la pluie, tout en étant contraints de faire appel à un système de transport mal organisé. De plus, les médicaments sont souvent indisponibles dans le secteur public, et très coûteux dans le privé.

    Notre projet est un des premiers projets au monde à vouloir s’attaquer à ce défi.

    Grâce à notre intervention, les infirmiers et infirmières de ces centres pourront offrir une vaste palette de soins à la population de leur zone de couverture. Nous espérons contribuer ainsi à la détection et au traitement précoce de ces maladies, ce qui permettra d’éviter des complications sévères et coûteuses. Ce n’est pas une mince affaire, car déjà le système de santé croule sous la demande, et le personnel est limité en nombre. Il faudra renforcer le système sans porter préjudice aux autres malades qui viennent pour des problèmes bien plus urgents. Notre projet est un des premiers projets au monde à vouloir s’attaquer à ce défi.

    Comment diagnostique-t-on une maladie non transmissible et comment la traiter?

    À l’heure actuelle, nous offrons des soins pour les patients qui souffrent d’hypertension, de diabète ou d’asthme, quel que soit leur statut VIH. Dans notre situation, il s’agit de simplifier le plus possible le diagnostic et le traitement par des arbres de décision facile à utiliser, et fondés sur des évidences scientifiques.  

    • Concernant l’hypertension, nous mesurons la tension à l’aide de tensiomètres manuels ou électroniques  au cours de trois consultions consécutives, et nous classifions ensuite  le degré d’hypertension par catégorie de sévérité tel que recommandé par l’Organisation mondiale de la Santé.
       
    • Pour le diabète, nous faisons un test de la glycémie à jeun (niveau de sucre instantané dans le sang chez une personne qui n’a rien mangé depuis 8 heures). Si la suspicion de diabète est forte, nous nous servons d’un test qui s’appelle hémoglobine glycosylée (HbA1c) et qui  reflète l’équilibre global du diabète sur une période de trois mois à peu près.
       
    • Concernant l’asthme, l’historique, appuyée par des tableaux récapitulatifs et un bon examen physique prend une grande place dans le diagnostic.

    En ce qui concerne le traitement, nous devons d’abord trier les patients qui présentent des complications, ou de multiples pathologies. Ceux-ci sont vus sur place par nos médecins et si besoin, référés à l’hôpital. Par contre, ceux qui sont stables peuvent être enrôlés pour le suivi par les infirmiers / infirmières.

    Nous travaillons sur des conseils diététiques et d’hygiène de vie, et nous fournissons aussi gratuitement les médicaments ou combinaisons de médicaments nécessaires. Cependant, pour le moment, nous ne sommes pas en mesure de prendre en charge les diabétiques qui ont besoin d’insuline.

    Quel est ton rôle dans cette mission ?

    Je suis médecin généraliste et j’ai fait une maitrise en contrôle de maladies. Je suis donc bien «armée» pour exercer à la fois le rôle de clinicienne et de coordinatrice terrain.

    Je suis responsable de la planification des activités du projet et de la gestion des ressources humaines et financières. Pour avoir une connaissance en profondeur des défis et succès rencontrés sur le terrain, j’accompagne fréquemment les équipes pour me trouver au cœur de l’action dans les unités de santé. Cela me permet de rencontrer les patients et le personnel, et d’exercer ce métier qui me passionne, celui de médecin «mentor» : donner des consultations tout en transférant des capacités et du savoir, en en absorbant en retour. Du coup, je sais de quoi je parle quand je me trouve de nouveau dans le rôle de coordinatrice en face des autorités ou des partenaires pour négocier et faire du lobby.

    Une anecdote à partager ?

    Nous étions en route pour Mabee, une des cliniques située dans la vallée près de la frontière avec le Mozambique, difficilement accessible pendant la période de pluie.

    La route en terre battue était glissante, avec de profondes traces de pneus dans la boue. Par-ci par-là, des hommes et des femmes labouraient leurs champs, les bœufs attelés devant la charrue, image qui réveillait en moi des souvenirs du Luxembourg de la petite localité de Mertert au bord de la Moselle, mémoire d’une famille de paysans et viticulteurs transmise par-delà les générations à travers les récits, les peintures, les films documentaires.

    Contemplation bientôt interrompue, il fallait s’y attendre, car nous sommes restés coincés dans la boue ! On avait beau pousser le véhicule par devant et le tirer à la corde par derrière, les pneus continuaient à patiner. Bientôt, un homme d’une soixantaine d’années s’est approché la houe sur l’épaule, et s’est empressé aussitôt à dégager la boue qui nous emprisonnait, alors qu’une femme encore jeune s’activait à arracher des branchages, pour en couvrir les ornières. C’est ainsi que nous sommes parvenus à nous tirer d’affaire, patiemment et en équipe.

    C’est ainsi que nous sommes parvenus à nous tirer d’affaire, patiemment et en équipe.

    Plus tard, au centre santé, nous avons été accueillis par une foule de patients qui nous acclamait, malgré notre retard considérable. Deux de nos bénéficiaires étaient particulièrement fiers de notre exploit : le «jeune homme» à la houe diagnostiqué et traité pour une hypertension sévère, et la jeune femme, qui était venue chercher ses médicaments pour le diabète.

    *Image principale : Prisca a commencé son traitement contre le VIH peu avant la naissance de Shamiso, ce qui a permis à Shamiso de naître non-porteuse du sida. © Rachel Corner / De Beeldunie