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RD Congo

« Il faut savoir faire face à tout type de situation »

Témoignages 
Fernand Marxen - Chirurgien MSF

    Interview du Dr Fernand Marxen, chirurgien à Bili, République démocratique du Congo.

    Le Dr Fernand Marxen a travaillé à la mission de prise en charge médicale gratuite des réfugiés centrafricains et de la population autochtone à Bili, dans la province du Nord Oubangui , dans la région Equateur, de début mai à fin juin 2016. Il y retourne début février 2017 pour une mission de deux mois.
     

    Comment est perçu le travail de MSF par les locaux ?

    Le projet MSF à Bili est très apprécié par la population locale, en raison du niveau fiable des prestations médicales, de la gratuité des soins,  de la qualité des interventions et des médicaments disponibles, sans oublier son impact économique considérable. L’hôpital dispose d’un service d’urgence, avec soins intensifs à l’échelle locale, d’un service jumelé de chirurgie-médecine interne, d’un service de gynéco-obstétrique, de pédiatrie et de malnutrition (pour enfants et adultes).

    La région du Nord-Congo est un désert médical et les réfugiés ainsi que la population locale ont un besoin pressant d’assistance. L’ensemble des services et surtout les soins intensifs sont en surcharge permanente, si  bien que souvent deux adultes, voire  quatre enfants, se partagent un seul et même lit. La prise en charge se fait selon le degré de l’urgence.

    Pour un chirurgien quelle est la définition d’une « urgence » ?

    L’urgence se définit comme une situation qui nécessite une intervention médicale ou chirurgicale rapide, pour tenter d’éviter son évolution fatale, ou du moins une aggravation sévère risquant d’être irréversible. Dans le domaine de la chirurgie, l’intervention envisagée doit être réalisable dans le cadre de moyens locaux limités (humains, matériels et d’infrastructure), son suivi doit être possible, elle doit représenter la seule solution porteuse d’espoir, et enfin elle doit être acceptée par le  patient et son entourage.

    À côté de ces urgences, il y a les cas pouvant prêter à discussion, le pronostic vital n’étant pas engagé de façon immédiate, mais plutôt différée, comme par exemple les cas de splénomégalie post-paludique (augmentation du volume de la rate), les tumeurs digestives, les fistules digestives conduisant à un état de malnutrition progressive. Décider d’une intervention lourde dans ces cas est de la seule responsabilité des intervenants directs, chirurgien et anesthésiste donc, qui doivent impérativement être soutenus dans leur décision par le patient et son entourage dûment informés des risques, mais aussi évidemment des bénéfices escomptés.

    Quelles sont les différences entre le travail au Luxembourg et sur le terrain ?

    Travailler au Luxembourg est certes plus facile: moyens ultra-sophistiqués de diagnostic, plateau technique de dernier cri, personnel hautement qualifié à tous les niveaux, gestion multi-disciplinaire des pathologies, service de stérilisation performant et fiable, moyens de suivi post-opératoires étendus, labo disponible en continu. Mais les attentes et les exigences, sont quelquefois disproportionnées, comme si tout cela était un dû, sans oublier le confort quotidien dont nous n’avons plus conscience : soins au top, choix entre plusieurs menus, accès télé et internet, climatisation….

    À Bili, rien de tout cela : pas d’eau courante à l’hôpital, pannes récurrentes d’électricité, ni radio ni écho, pas d’endoscopie, un labo embryonnaire, un personnel peu formé, une stérilisation en cocotte pressurisée chauffée au charbon de bois, des températures aux environs de 30°C, y compris au bloc opératoire, un matériel classique limité, pas d’appareil de soutien respiratoire, pas de salle de réveil ni à fortiori de soins intensifs post-op, la cuisine faite par la famille du patient…..

    Le besoin parfois d’être créatif pour trouver des solutions

    Cependant, les patients sont heureux de pouvoir être pris en charge par une équipe compétente et dévouée, gratuitement de surcroît. Les pathologies sont différentes : hernies  et  goitres (augmentation du volume de la glande tyroïde) de dimensions «historiques», complications consécutives aux interventions par des guérisseurs traditionnels, urgences obstétricales pour la chirurgie, crises aiguës de paludisme et d’hépatite, de tuberculose, cachexie extrême (affaiblissement profond de l’organisme) par malnutrition représentent la majorité des cas. Il faut savoir faire face à tout type de situation. On manque de plâtre pour immobiliser une fracture ? On découpera une tige de bambou en lamelles de taille et de longueur voulues. C’est un peu le retour aux sources, vers le  début de ma carrière. Mais c’est  l’espoir pour ces personnes vivant dans le dénuement.

    Cet espoir parfois est compromis, quand l’accès aux soins devient impossible en raison des inondations pendant les grandes crues de la saison des pluies, qui dure 6 mois : les chemins alors deviennent impraticables, fût-ce pour des véhicules 4x4 ou des motos : les transferts deviennent impossibles et les appels au secours ne trouveront pas de réponse, la nature sauvage des lieux reprend ses droits.

    La disponibilité et l’investissement de mes collègues

    Travailler dans ces conditions est une expérience d’humilité et de modestie, qui rejoint simplement l’engagement et le dévouement extraordinaires des médecins locaux, qui, malgré des conditions modestes effectuent un travail remarquable.

    J’ai quitté Bili fin juin avec regrets, mais je suis heureux d'y retourner pour une mission de deux mois début février.