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Nigeria

«Des lacunes dramatiques dans les soins de santé»

Témoignages 
Dr Jean François Saint-Sauveur - Directeur médical de MSF à Barcelone
L’État de Borno, dans le nord du Nigéria, est la zone la plus affectée par les combats opposant Boko Haram et l’armée nigériane. Ce conflit affecte les quatre pays riverains du lac Tchad et a causé le déplacement de 2,6 millions de personnes. Dans le seul nord-est du Nigeria, plus de 1,8 million de personnes auraient été déplacées, plus de la moitié d’entre eux vers Maiduguri, capitale de l’État de Borno.

    Depuis juin 2016, MSF travaille dans différentes zones de Borno à l’extérieur de Maiduguri. Bien que le contexte varie d’un endroit à un autre, l’organisation fait face à une situation de crise humanitaire alarmante. Aujourd’hui, dans les zones où l’accès est possible, la situation s’est améliorée grâce à un soutien renforcé des acteurs humanitaires, qui ont réussi à réduire le nombre de cas de paludisme, mais également du fait que certains endroits permettent l’accès à des zones de culture.

    Cependant, la population reste extrêmement vulnérable et dépend en grande partie du peu de services qu’elle reçoit et dont elle a été privée pendant une période prolongée. De nombreux besoins médicaux et humanitaires cruciaux restent encore largement sans réponse. Dans le même temps, de nombreuses zones de Borno restent inaccessibles pour des raisons de sécurité.

    Le Dr Jean François Saint-Sauveur, directeur médical de MSF à Barcelone, vient de rentrer de l’État de Borno, où il a pu visiter trois des projets menés par MSF dans cette région. Il nous raconte son expérience.

    Qu’avez-vous vu lors de votre visite dans l’État de Borno ?

    Je me suis rendu en premier lieu à Benisheik, un village situé sur la route entre Maiduguri et Damaturu, capitale de l’État voisin de Yobe. En principe, il s’agit d’une zone accessible où la population peut se déplacer. De nombreuses personnes déplacées venant de toute la province y sont installées dans des camps improvisés. Néanmoins, dans la pratique, aucun transport public n’est assuré et de toute façon les déplacés n’ auraient pas les moyens économiques de les emprunter. L’armée contrôle la ville et aucune autre grande organisation humanitaire n’est présente sur place.

    Ensuite, je me suis rendu sur les projets de MSF à Gwoza et Pulka, deux communes proches, situées dans le sud-ouest de l’État près de la frontière avec le Cameroun. Dans cette zone, le conflit entre Boko Haram et l’armée est plus actif. L’armée contrôle également ces villes, mais la population ne peut pas sortir, sauf dans certains cas exceptionnels. À l’heure actuelle, MSF y est aussi la seule organisation humanitaire ayant une présence internationale permanente dans ces deux villes et notre personnel peut uniquement s’y rendre en hélicoptère.

    Quelles sont les conditions de vie pour ces populations ?

    Les gens sont très pauvres et dépendent fortement de l’assistance qu’ils reçoivent. Une grande partie de cette population est constituée de personnes déplacées qui ont été contraintes de fuir et de tout abandonner à cause du conflit : maisons, champs, bétail, etc. À Benisheik, Gwoza et Pulka, il est presque impossible de cultiver quoi que soit, et quitter la ville pour ramasser du bois pour faire la cuisine ou pour le vendre est dangereux. Ces derniers mois, MSF a augmenté ses distributions de nourriture dans ces trois villes, mais d’autres besoins tels que l’eau, l’assainissement ou la santé ne sont pas encore complètement couverts.

    Seule MSF assiste actuellement les nouveaux arrivants, même s’ils sont nombreux.

    En outre, ces trois sites accueillent en permanence de nouvelles personnes déplacées mais les acteurs humanitaires ne sont pas assez nombreux pour répondre à ces populations croissantes. Pulka en est un exemple concret. Seule MSF assiste actuellement les nouveaux arrivants, même s’ils sont nombreux. Lorsque j’étais sur place, 500 personnes sont arrivées à Pulka en une seule journée, principalement des personnes âgées, des femmes et des enfants. Un camp a été construit avec quelques tentes, mais en raison de l’absence de latrines et de points d’eau, les personnes déplacées ne l’ont pas occupé. Des centaines de personnes vivent depuis des mois autour du centre de santé géré par MSF. Même si nous leur avons donné des biens de première nécessité, les conditions de vie dans lesquelles ces personnes vivent restent inacceptables.

    Quels sont les principaux besoins médicaux ?

    Le système de santé de l’État de Borno s’est grandement détérioré en raison du conflit : les soins de santé primaires ne fonctionnent pas correctement, les transferts de patients sont souvent impossibles et les hôpitaux sont débordés. L’accès à la santé de la population est très limité.

    Très peu d’organisations répondent à ces besoins, et du coup l’on constate des lacunes dramatiques dans le domaine des soins de santé, en particulier dans les soins d’urgence, la chirurgie, les transfusions sanguines, la santé mentale et la prévention. Dans certaines zones, nous sommes les seuls acteurs médicaux pour d´importantes populations extrêmement vulnérables.

    Les principales maladies que nous traitons sont la malnutrition, le paludisme, les infections respiratoires... des pathologies étroitement liées à de mauvaises conditions de vie. De nombreuses personnes arrivent dans ces communes sans rien et ne reçoivent que très peu une fois sur place. Et cette situation n’est que celle des personnes que MSF peut voir : de nombreuses zones de l’État de Borno nous restent inaccessibles pour des raisons de sécurité, et nous ne savons pas ce qu´il s’y passe.

    Ces projets impliquent la prise en charge d´un très grand nombre de cas en consultations externes, ce qui est normal. Il s’agit de personnes ayant vécu des expériences très difficiles liées à la violence, et qui sont désormais en souffrance permanente et totalement dépendantes. Il est donc important de leur apporter des soins de santé mentale et un soutien psychosocial.

    Quelles activités sont menées par MSF dans ces zones ?

    Sur les trois sites, nous développons des projets nutritionnels. À l’heure actuelle, avec des distributions de nourriture et la fin de la saison du paludisme, la situation nutritionnelle s’est améliorée mais reste une préoccupation majeure.

    À Benisheik, nous gérons également un centre de santé et disposons de lits pour hospitaliser les enfants qui le nécessitent. Il n’existe aucune autre structure médicale opérationnelle dans la ville. À Gwoza, nous travaillons dans un centre de santé et un hôpital, où nous gérons les hospitalisations, la maternité et les urgences. À Pulka, nous travaillons dans le centre de santé où nous fournissons également des services de soins maternels.

    Nous avons également mené une campagne de vaccination contre la rougeole dans ces trois communes suite à l’apparition de quelques cas, dus à un faible taux de couverture vaccinale. Nous nous apprêtons d’ailleurs à renforcer la vaccination de routine des plus jeunes enfants avec de nouvelles campagnes couvrant d’autres antigènes. À l’avenir, nous voulons disposer d´une plus grande capacité d’action dans ces zones. Sachant que les transferts de patients sont très compliqués et dangereux, nous voulons pouvoir traiter les cas les plus graves sur place.

    * La photo principale : l'État de Borno, situé dans le nord-est du Nigéria, est la scène principale du conflit entre Boko Haram et l'armée qui a touché les quatre pays limitrophes du lac Tchad et a provoqué le déplacement de plus de 2,6 millions de personnes. © MSF

    À l’heure actuelle, MSF gère 10 structures médicales dans six communes de l’État de Borno (Maiduguri, Monguno, Damboa, Gwoza, Pulka et Benisheik) et se rend régulièrement dans six autres villes de l’État.