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Yémen

«Au Yémen, certaines familles doivent choisir entre emmener l'un de leurs enfants à l'hôpital ou nourrir les autres»

Témoignages 
Après avoir passé sept mois à Abs, où il a participé au rétablissement des services médicaux détruits par une frappe aérienne en août 2016, Roger Gutiérrez témoigne de la situation sur place.

    Réparer les dommages physiques est relativement simple, mais rebâtir la confiance d’une population après l'attaque subie par l'hôpital est une tâche beaucoup plus difficile.

    La situation à Abs résume l'état actuel du Yémen, un pays dévasté par la guerre plus de deux ans après l'escalade du conflit et caractérisé par l'effondrement de son système de santé.

    «À l’hôpital d’Abs, les équipes de MSF travaillent sans relâche afin de répondre aux besoins pressants de la population. La situation à Abs résume l'état actuel du Yémen, un pays dévasté par la guerre plus de deux ans après l'escalade du conflit et caractérisé par l'effondrement de son système de santé qui a laissé de nombreux centres de santé non fonctionnels et en manque de personnel et de ressources.

    Abs est située dans le gouvernorat de Hajjah, près de la frontière avec l'Arabie saoudite et de la ligne de front. La région abrite des dizaines de milliers de déplacés. Certaines familles ont été déplacées jusqu'à deux ou trois fois; des personnes qui emportent avec elles le traumatisme d'avoir perdu des êtres chers, de marcher tête baissée pour tenter de reconstruire leur vie à partir de zéro après avoir quitté leurs foyers et leurs emplois à cause des bombardements et des affrontements.

    Ils sont rongés par la peur. Les endroits les plus fréquentés sont à leurs yeux des lieux propices aux attaques, or ils préfèrent donner la priorité à la sécurité de leurs familles plutôt qu'à l'accès aux services.

    Parfois, ils choisissent de se réinstaller dans des endroits reculés, loin des services publics tels que les écoles, les centres de santé ou même les sources d'eau et les marchés; cela peut paraître surprenant, mais ils sont rongés par la peur. Les endroits les plus fréquentés sont à leurs yeux des lieux propices aux attaques, or ils préfèrent donner la priorité à la sécurité de leurs familles plutôt qu'à l'accès aux services.

    Cette peur et ce sentiment de vulnérabilité, sont encore présents chez certains patients et parmi le personnel lorsque nous entendons un avion passer. Le temps s'arrête l'espace de quelques secondes, et nous sommes encore témoins de scènes où des mères arrachent les sondes de leurs enfants pour s'enfuir en courant du service de nutrition de l'hôpital. Le bombardement de l'hôpital en août 2016 n'a pas seulement détruit sa structure ; il a aussi gravement atteint le sentiment de confiance de la population. Il a fallu des mois pour reconstruire cette confiance.

    Lorsque nous entendons un avion passer, le temps s'arrête l'espace de quelques secondes, et nous sommes encore témoins de scènes où des mères arrachent les sondes de leurs enfants pour s'enfuir en courant du service de nutrition de l'hôpital.

    Peu à peu, depuis le retour des équipes MSF à Abs en novembre dernier, nous avons réussi à nous faire connaître à nouveau nos services médicaux, comme le prouve la croissance de 20 % chaque mois en termes de visites d'urgence ou le fait que nous assistons plus de 250 naissances par mois, plus encore qu'à Hajjah, la capitale du gouvernorat. Nous soignons des personnes qui voyagent pendant plusieurs heures afin d'accéder aux services de chirurgie, ou qui parcourent 70 à 80 kilomètres en voiture afin de traiter des problèmes de santé primaires tels que le paludisme.

    Constater la pertinence du travail de nos équipes justifie les grands efforts déployés afin de faire comprendre nos principes humanitaires tels que la neutralité de nos services. À notre retour à Abs, nous avons dû établir la communication avec toutes les parties au conflit, et nous y prendre longtemps à l'avance. Nous sommes donc contraints de planifier les déplacements jusqu'à une semaine à l'avance, un véritable défi pour MSF, dont l’une des facettes est de répondre aux situations d'urgence le plus rapidement possible.

    Constater la pertinence du travail de nos équipes justifie les grands efforts déployés afin de faire comprendre nos principes humanitaires tels que la neutralité de nos services.

    Abs est une petite ville située dans une région rurale qui a vu sa population augmenter au cours des dernières années. Les services publics sont complètement effondrés et presque aucune autre organisation n'est présente pour fournir des services minimaux à un tel afflux de personnes. L'apparition de nombreuses épidémies ou de maladies non transmissibles qui devraient être contrôlées ou limitées, telles que la coqueluche, les niveaux élevés de paludisme ou, plus récemment, et l'épidémie explosive de choléra, sont un reflet de cette situation.

    À tout ceci s'ajoute un contexte de pauvreté généralisée. De nombreux patients nous confient avoir des moyens très limités, ce qui les force à prendre des décisions difficiles telles qu'investir l'argent qu'il leur reste pour conduire à l'hôpital un être cher malade ou malnutri , ou dépenser cet argent afin de nourrir les autres membres de la famille. À Abs, MSF prend en charge des blessés de guerre, mais la plupart de nos patients font partie de la population civile.

    De nombreux patients nous confient avoir des moyens très limités, ce qui les force à prendre des décisions difficiles telles qu'investir l'argent qu'il leur reste pour conduire à l'hôpital un être cher malade ou malnutri , ou dépenser cet argent afin de nourrir les autres membres de la famille.

    Nous sommes comme une oasis au milieu du conflit, et nous aidons les groupes les plus vulnérables, en particulier les femmes, les enfants et les personnes âgées. Pour eux, accéder à l'hôpital est souvent difficile, pour des raisons aussi banales que le manque d'argent pour payer l'essence ou l'incapacité de trouver un transport pour s’y rendre. S'ajoutent à cela d'autres obstacles tels que l'insécurité due aux bombardements et aux combats, la détérioration ou la destruction par la guerre d'infrastructures essentielles pour la mobilité comme les ponts et les routes, ou d'autres facteurs tels que la saison des pluies.

    En dépit de toutes les difficultés, les patients continuent d'affluer. Le bombardement a positionné MSF sur la carte. Les gens ont appris que nous avons été contraints de partir et que nous sommes revenus avec l’engagement ferme de venir en aide à une population qui a besoin de nous.

    La surpopulation de tous nos départements illustre cette confiance, mais aussi, malheureusement, souligne le fait que nous sommes pratiquement seuls dans un endroit aux besoins nombreux et à l’avenir très incertain.

    La surpopulation de tous nos départements illustre cette confiance, mais aussi, malheureusement, souligne le fait que nous sommes pratiquement seuls dans un endroit aux besoins nombreux et à l’avenir très incertain.»

    Médecins Sans Frontières a commencé à soutenir l'hôpital rural d’Abs en juillet 2015. Le 15 août 2016, l’hôpital a été détruit par une attaque aérienne qui a fait 19 morts, dont un travailleur de l'organisation, et 24 blessés. Peu de temps après, MSF a suspendu ses activités dans plusieurs installations au nord du Yémen. En novembre 2016, l'organisation y a repris ses activités de soutien. Environ 200 travailleurs locaux et une douzaine de professionnels internationaux travaillent actuellement à l'hôpital d’Abs. MSF y dirige les services d'urgence, les unités de pédiatrie, de maternité et de nutrition, ainsi qu'un service de cliniques mobiles et de soutien psychosocial.

    *Image principale: l'hôpital rural d'Abs au Yémen. © Redhwan Aqlan