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Urgence climatique : les humanitaires appellent à l’action

Vue aérienne de Buzi, au Mozambique, et la dévastation causée par le Cylone Idai au printemps 2019. © Pablo Garrigos
Opinions et débats 

    Par Avril Benoît, directrice exécutive de MSF-USA

    « Nous avons vu cela venir.

    En tant qu’humanitaires, nos évaluations des risques dans différentes parties du monde ont toujours tenu compte du risque d’intempéries extrêmes et de l’augmentation des maladies à transmission vectorielle, des sécheresses, de la désertification et des déplacements de masse.

    En tant que premiers intervenants d’urgence, nous établissons des scénarios d’intervention et acquerrons de l’expérience à chaque fois que nous testons nos plans en conditions réelles pendant une crise.

    En tant qu’organisation humanitaire médicale œuvrant auprès des populations les plus vulnérables dans les endroits les plus exposés aux changements climatiques, Médecins Sans Frontières (MSF) répond avec ses équipes au genre de défis de santé publique qui risquent de se multiplier et de s’aggraver si aucune mesure n’est prise de toute urgence pour réduire les émissions de carbone.

    Nous sommes face à une crise climatique avec des répercussions dévastatrices sur la santé et sur les besoins humanitaires à l’échelle mondiale. Les populations pauvres et marginalisées souffrent déjà des pires conséquences des changements climatiques et sont les plus exposées aux risques à venir.

    Sous les eaux, en dessous des branches cassées, vous nous trouverez, avec nos histoires, notre tristesse et notre détermination à vivre.
    - Infirmière MSF au Mozambique

    Nous constatons de nos propres yeux la manière dont les facteurs environnementaux peuvent aggraver les crises humanitaires. MSF a fait la synthèse de ses analyses dans un rapport intitulé “Climate Change and Health: an urgent new frontier for humanitarianism”, publié dans le cadre du projet Lancet Countdown, qui examine les effets actuels et prévisibles du climat sur la santé.

    Au début de l’année, suite aux inondations dévastatrices provoquées par le cyclone Idai, nous avons lancé une opération d’urgence de grande envergure au Mozambique. Quelques semaines plus tard, alors que la population tentait de se relever de cette épreuve, un second cyclone a frappé le pays.

    Jamais de toute son histoire, le Mozambique n’avait été affecté par deux cyclones successifs pendant la même saison.

    Selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), une institution spécialisée des Nations unies, l’ampleur des ravages causés par les deux cyclones est un avertissement. Nous devons donc nous préparer à l’augmentation du nombre de cyclones tropicaux, d’inondations côtières et de pluies intenses à fort impact liés aux changements climatiques.

    « Jamais dans ma vie, dans celle de mes parents ni de mes grands-parents, nous n’avions vu des pluies comme celles-là », a dit une infirmière de MSF dont les inondations au Mozambique ont causé la noyade de son mari.

    « Quand des gens dans votre pays regardent le paysage du haut d’un hélicoptère, ils voient les régions inondées et les arbres déchiquetés, mais il y a beaucoup de choses que l’on ne voit pas. Sous les eaux, en dessous des branches cassées, vous nous trouverez, avec nos histoires, notre tristesse et notre détermination à vivre. »

    Des maladies liées au climat

    Nous savons qu’avec la montée des eaux, le risque de maladies d’origine hydrique, comme le choléra, augmente lui aussi. Au lendemain du passage du cyclone Idai, les équipes de MSF ont travaillé sans relâche pour faire en sorte que la population ait accès à de l’eau potable.

    Nous avons pris en charge plus de 4 000 personnes présentant des symptômes du choléra et avons soutenu une vaste campagne de vaccination contre la maladie qui a permis d’immuniser plus de 80 000 personnes.

    Le cyclone a aussi laissé derrière lui de grandes étendues d’eau stagnante, terrain propice à la prolifération des moustiques vecteurs de maladies. L’eau a inondé les champs juste avant les récoltes et a détruit, selon les estimations, plus de 728 000 hectares de cultures, ce qui risque de compromettre la sécurité alimentaire dans ce pays où la population est déjà exposée à la malnutrition.

    Chaque catastrophe faisant la une des médias entraine dans son sillage d’autres catastrophes et crises médicales connexes.

    Avec des températures plus élevées, la montée du niveau de la mer et de fortes précipitations, nous devons nous attendre à une augmentation des maladies liées au climat, comme les maladies d’origine hydrique, telles que le choléra, ainsi que des maladies à transmission vectorielle, comme le paludisme, la dengue et la maladie de Lyme, dont la propagation est liée au nombre croissant de moustiques et de tiques.

    Le paludisme tue déjà plus de 400 000 personnes par an, dont la plupart sont des enfants de moins de cinq ans et qui se trouvent en grande majorité en Afrique subsaharienne. En 2012, 2014 et 2015, les équipes de MSF ont observé dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne des hausses significatives des cas de paludisme par rapport aux moyennes normales.

    Bien que les raisons expliquant ces augmentations soient complexes, et soient liées surtout aux moyens politiques et financiers insuffisants pour circonscrire cette maladie, un faisceau d'indices concordants suggère une incidence et une prévalence accrues du paludisme en Afrique, et ailleurs, en raison des changements climatiques.

    Il est de notre responsabilité de mieux faire, à la fois pour nos patients, notre personnel et le monde en général.
    - Avril Benoît, directrice exécutive de MSF-USA

    Suite à une saison des pluies particulièrement longue, le Honduras, considéré comme un point chaud des changements climatiques, est confronté actuellement à sa pire épidémie de dengue depuis 50 ans.

    Les patients de MSF sont principalement des enfants de moins de 15 ans et vivent surtout dans des zones urbaines défavorisées. Une grande partie de l’Amérique latine et des pays asiatiques sont touchés par la forme sévère de la dengue qui, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), représente une des principales causes d’hospitalisation et de décès chez les enfants et les adultes de ces régions du monde.

    À l’échelle mondiale, l’incidence de la dengue a été multipliée par 30 au cours des 50 dernières années. En 2010, elle a touché près de 390 millions de personnes, notamment en raison de la hausse des températures et de la prolifération de moustiques porteurs et vecteurs de la maladie.

    Conflits et changement climatique

    L’impact des changements climatiques et de la dégradation de l’environnement sur la santé humaine n’est pas un sujet nouveau.

    La guerre du Darfour au Soudan, qui a commencé en 2003, a été surnommée « le premier conflit lié aux changements climatiques ». En raison notamment des pénuries de nourriture et d’eau engendrées par une sécheresse, des épisodes de violence ont éclaté durant lesquels des groupes armés se sont affrontés pour prendre le contrôle des ressources limitées.

    Alors que les causes de ce conflit sont nombreuses – et sont liées notamment à des raisons politiques, militaires, raciales et ethniques – des études ultérieures ont révélé un autre élément important à prendre en compte : l’augmentation des températures de l’océan Indien avait alors perturbé la saison des moussons et contribué à la sécheresse qui avait affecté la région.

    Ce conflit a malheureusement coûté la vie à 400 000 personnes. À cause de la violence extrême, des déplacements forcés et de la malnutrition, MSF a pris en charge des milliers de victimes supplémentaires. Alors que l’ONU estime que près des deux tiers de la population mondiale pourraient être confrontés à des situations de stress hydrique, la perspective de voir des conflits et des soulèvements de plus grande ampleur nous préoccupe beaucoup.

    Malnutrition

    Nous constatons également que la sécheresse et les pénuries d’eau sont responsables de la malnutrition dans des endroits comme la région du lac Tchad, au Sahel. Le lac Tchad était autrefois l’un des plus grands lacs d’Afrique et une source d’eau vitale pour les populations vivant dans les pays limitrophes, tels que le Tchad, le Cameroun, le Nigéria et le Niger.

    La surexploitation et la sécheresse ont entrainé des pénuries d’eau pour les populations qui peinent à obtenir de l'eau en quantité suffisante pour boire, faire la cuisine, la toilette et le nettoyage, et encore moins pour irriguer leurs champs afin de garantir leurs futurs récoltes.

    Les enfants de cette région sont largement exposés à la malnutrition qui entraine des retards de développement et affaiblit leur système immunitaire. Dans ces conditions, ils sont plus susceptibles de contracter d’autres maladies mortelles comme le paludisme. On estime que, dans 30 pays, 422 millions de personnes sont sous-alimentées, conséquence des défaillances climatiques qui affectent la production alimentaire.

    Déplacements forcés

    Les changements climatiques et la dégradation de l’environnement pourraient également contribuer à des niveaux records de migrations et de déplacements forcés. Bien que les estimations varient de manière significative, la projection la plus fréquemment citée est que près de 200 millions de migrants climatiques pourraient être déracinés de chez eux d’ici 2050 si les tendances actuelles venaient à se confirmer.

    Au Mexique, nos équipes soignent chaque année des milliers de personnes qui fuient la violence et la pauvreté extrêmes au Honduras, au Salvador et au Guatemala.

    En tant qu’humanitaires, nous devons davantage plaider en faveur de politiques améliorant l’assistance et la protection fournies à ceux qui sont les plus affectés par les conséquences directes et indirectes des changements climatiques.
    - Avril Benoît, directrice exécutive de MSF-USA

    Selon une documentation toujours plus importante sur le sujet rassemblée par les Nations unies et les médias d’information, les sécheresses prolongées et d’autres contraintes environnementales touchent aussi la région.

    Nous savons que la plupart des personnes déplacées cherchent des alternatives dans leur pays d’origine avant de prendre la décision déchirante de franchir des frontières internationales.

    Beaucoup déménagent dans des centres urbains à la recherche d’un emploi et de meilleurs moyens de subsistance, mais se retrouvent souvent contraints d’habiter dans des quartiers fortement pollués et de travailler dans des conditions dangereuses.

    Au Bangladesh, une zone côtière de basse altitude, nous apportons des soins de santé primaire et des services de médecine du travail aux résidents du bidonville de Kamrangirchar à Dhaka.

    Beaucoup de ces résidents ont été forcés de s'installer en ville après que leurs terres agricoles aient été contaminées par l’eau de mer suite aux inondations. Nous prenons en charge des personnes souffrant de blessures ou de maladies liées à leur travail dans de petites usines artisanales qui abondent dans la région, ainsi que des victimes de violences sexuelles et conjugales qui se retrouvent souvent piégées avec leur agresseur dans des espaces exigus.

    S'engager à en faire plus

    En tant qu’humanitaires, nous devons davantage plaider en faveur de politiques améliorant l’assistance et la protection fournies à ceux qui sont les plus affectés par les conséquences directes et indirectes des changements climatiques.

    Les personnes les plus exposées à des risques futurs sont celles qui, aujourd’hui, paient déjà le prix de leur vulnérabilité et des inégalités. Au mois de juin, lors de son Assemblée générale internationale, MSF s’est engagée à en faire plus pour répondre de toute urgence aux répercussions humanitaires croissantes de la dégradation environnementale et des changements climatiques sur les populations vulnérables.

    Il est de notre responsabilité de mieux faire, à la fois pour nos patients, notre personnel et le monde en général.

    Les organisations humanitaires et médicales doivent aussi montrer l’exemple et s’attaquer aux conséquences environnementales de leurs propres opérations de secours. Dans la mise en œuvre de ses activités, MSF est guidée par un code de déontologie médicale qui comprend le devoir d’apporter des soins sans causer de préjudice à quiconque, qu’il s’agisse d’une personne ou d’un groupe de personnes.

    C’est pourquoi à l’heure actuelle, nous élaborons un guide de référence (en anglais seulement) visant à mesurer et surveiller systématiquement l’empreinte environnementale de MSF dans le monde, et ayant pour objectif de réduire son utilisation d’énergie, ses transports en avion et ses déchets, tout en menant à bien sa mission sociale.

    Nous mettons également au point un cadre de référence pour promouvoir des pratiques à la fois éthiques, efficaces et durables en matière d’aide humanitaire. Dans tous les projets de MSF, nos équipes explorent différentes manières de diminuer l’empreinte carbone de l’organisation, que ce soit en utilisant moins de diesel ou en dépendant moins du transport aérien pour son personnel et ses marchandises. En République démocratique du Congo et en Haïti, nous avons installé des panneaux solaires pour faire fonctionner nos installations dans nos projets, et en Sierra Leone, nous construisons actuellement un hôpital favorisant l’efficacité énergétique.

    Même si nous devons tous assumer notre part, les gouvernements et les industries polluantes doivent aussi agir pour réduire radicalement leurs émissions de gaz à effet de serre et limiter le réchauffement climatique. Ils ont aussi le devoir de venir en aide aux personnes les plus affectées par les changements climatiques.

    Il est clair que les prévisions désastreuses dépassent largement les capacités du secteur humanitaire déjà fortement sollicité. Pendant que les activistes et les dirigeants mondiaux se rassemblent à New York en marge du Sommet Action Climat de l’ONU le 23 septembre, nous devons impérativement réagir face aux défis environnementaux qui se présentent à nous aujourd’hui avant qu’ils n’exacerbent encore plus les catastrophes humanitaires à venir.»