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République centrafricaine

Se remettre sur pied au plus vite : les patients et l’équipe de kinésithérapie à l’hôpital SICA

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Dans le quartier SICA, dans le 1er arrondissement de Bangui, MSF a construit un hôpital, aujourd’hui communément appelé « Hôpital SICA », qui offre des soins d'urgence et chirurgicaux spécialisés en traumatologie. Trois quarts des patients pris en charge ont été soit victimes d’accidents de la route, soit blessés par balles ou armes blanches.

    Assurer une récupération optimale aux patients, leur rendre un maximum d’autonomie en vue de leur permettre une réinsertion sociale et professionnelle dans les meilleurs délais, apprendre à vivre avec sa nouvelle condition physique : sur tous ces aspects, le service de kinésithérapie de l’hôpital SICA à Bangui joue un rôle essentiel dans le processus de convalescence du patient. 

    À l’hôpital SICA, ¾ des patients ont été victimes d’accidents de la route ou blessés par balles ou armes blanches. Les fractures sont souvent si complexes qu’elles nécessitent la pose d’un fixateur externe, et parfois même l’amputation du membre endommagé. Afin d’éviter les séquelles à long terme, notamment dûes à un mauvais repositionnement des os ou à une fonte trop importante des muscles, les kinésithérapeutes doivent intervenir au plus tôt auprès des patients, dès leur sortie du bloc opératoire ou leur passage aux urgences. Mais quel que soit le traitement, retrouver de la mobilité prend souvent des mois, voire des années.

    Les cinq membres de l’équipe kiné de SICA réalisent en moyenne 150 consultations par semaine dans les services hospitaliers, et assurent le suivi hebdomadaire en ambulatoire de plus d’une centaine de personnes. 

    Plus de 10% des patients pris en charge à l’hôpital SICA ont été référés depuis les provinces du pays. Faute de soins spécialisés disponibles à l’extérieur de la capitale, la continuité de la rééducation est généralement difficile à assurer une fois que les patients finissent leur traitement à l’hôpital. C’est pourquoi les kinés veillent à apprendre aux patients des exercices simples et reproductibles à la maison. L’objectif, se remettre sur pied au plus vite.

    Avec leur tenue mauve, les kinésithérapeutes de l’hôpital SICA sont facilement reconnaissables. Afin d’assurer une récupération optimale aux patients et d’éviter les séquelles invalidantes, ils interviennent dès la fin de l’opération ou le passage aux urgences.

    Plâtrer, bander, masser,… mais aussi écouter et rassurer. Au fil de séances, des liens étroits se tissent entre les patients et les kinés. Pour beaucoup de patients, l’acceptation mentale de leur nouvelle condition physique passe aussi par la kinésithérapie.

    Quelques élastiques, ballons et poids peuvent suffire pour réapprendre à bouger aux patients. Utiliser des exercices simples et reproductibles au quotidien à la maison, est la clé pour favoriser une réhabilitation rapide et efficace du patient.

    Les fractures dues aux accidents de la route ou aux blessures par armes - qui représentent 75% des cas pris en charge à l’hôpital SICA – sont généralement profondes et complexes. Elles nécessitent souvent la pose d’un fixateur externe, voire l’amputation. À l’heure actuelle en RCA, MSF propose des prothèses seulement pour les membres inférieurs, mais vise d’ici 2019 de pouvoir appareiller également les membres supérieurs.

    Après des chirurgies orthopédiques ou viscérales, la convalescence prend souvent des mois, voire des années. Afin d’accompagner le patient dans son processus de guérison, MSF propose à ceux qui ont en besoin un support psychologique en parallèle de la kinésithérapie.

    L’équipe de kiné de l’hôpital SICA a pris en charge 738 nouveaux patients et assuré plus de 6 500 séances de kinésithérapie au cours du 1er semestre 2018. 

    Se remettre sur pied : les témoignages de quatre patients suivis dans le service kinésithérapie de l’hôpital SICA à Bangui

    « Un long chemin » : Stéphanie, 27 ans, mère célibataire de deux petites filles

    Après un accident de moto en avril 2017, Stéphanie a dû se faire amputer la jambe gauche. Elle a récemment reçu sa prothèse définitive. République centrafricaine. Août 2018. © Elise Mertens/MSF

    En avril 2017, Stéphanie a subi un grave accident alors qu’elle se trouvait sur un taxi moto dans les rues de Bangui. Les os de sa jambe droite ont été complètement écrasés dans le choc avec la voiture. Amenée d’urgence à l’hôpital SICA, l’amputation était la seule solution.

    « Au début, j’ai refusé l’amputation. Pour moi, c’était hors de question de perdre ma jambe, qu’est-ce que j’allais faire après ? Mais quand les médecins m’ont montré la radio sur laquelle on voyait mes os littéralement broyés, j’ai compris que je n’avais pas d’autre option. 

    En me réveillant de l’opération, ça a été très dur. J’ai crié, j’ai pleuré, j’ai même refusé de m’alimenter. C’est grâce aux rencontres avec d’autres personnes amputées dans l’hôpital que progressivement j’ai commencé à aller mieux et à accepter ma nouvelle condition. Je suis restée quatre mois à SICA. Comme mon moignon ne cicatrisait pas bien, j’ai dû être opérée une seconde fois. Cela a retardé le moment où j’ai pu avoir une prothèse

    « La rééducation a été très longue. Après la chaise roulante, j’ai eu un déambulateur, puis des cannes en bois et enfin des béquilles. J’appréhendais beaucoup la sortie de l’hôpital car j’avais honte. Je restais la plupart du temps enfermée chez moi, sauf pour venir aux séances de kinésithérapie. C’était ma bouffée d’air. Ici, on est tous pareils, alors on se taquine et on prend soin les uns des autres. 

    Il y a deux mois, j’ai enfin reçu ma prothèse définitive. Ça a été un vrai soulagement. J’avais de nouveau un pied. Le regard des gens est devenu moins pesant, car cela ne se remarque presque plus. J’ai recommencé à aller à l’Eglise et j’espère pouvoir reprendre rapidement mon petit commerce de brochettes. Il m’aura fallu plus d’un an pour en arriver là et être à nouveau un peu autonome, mais je sais que le chemin est encore long. »

    « A force de persévérance » : Jean-Noël, 46 ans, cultivateur et père de 12 enfants

    C’est Jean-Noël qui conduisait la moto dans un quartier périphérique de Bangui avec ses deux beaux-frères à l’arrière quand une voiture les a percutés fin mai dernier. Tous les trois ont été pris en charge à l’hôpital SICA. Le bilan pour Jean-Noël était lourd : bras et jambe gauche cassés, luxation de la hanche et fracture de la rotule. 

    « Je suis resté deux mois sous traction : allongé sur mon lit avec ma jambe gauche immobilisée en hauteur. Les kinés passaient me voir tous les jours pour me faire faire des petits exercices qui consistaient essentiellement à essayer de soulever ma jambe de quelques centimètres et à bouger les orteils. Ces petites distractions aidaient à faire passer le temps.

    Après un accident de moto en mai 2018, Jean-Noël a dû rester immobilisé pendant deux mois. Soutenu par l'équipe de physiothérapie, il apprend maintenant à se relever. République centrafricaine. Août 2018. © Elise Mertens/MSF

    Je ne suis plus sous traction depuis trois semaines : quand il a fallu que je me remette debout pour la première fois, c’était très dur. De rester si longtemps sans bouger, j’avais perdu quasiment toute force dans mes jambes. Maintenant, j’ai deux séances de kinésithérapie chaque jour le matin et l’après-midi. Ma hanche et mon genou continuent à me faire mal et souvent je suis très vite fatigué par les exercices. Mais je persévère. En à peine quelques semaines, j’ai réussi à me mettre debout tout seul. Bientôt les kinés vont m’enlever mon plâtre au bras gauche et je pourrais me déplacer seulement avec des béquilles. 

    Il faut que je progresse pour mes enfants. Tout le temps que je passe ici, je ne gagne pas d’argent pour faire vivre la famille. À cause de l’accident, nous avons perdu la saison des semailles et mes champs de manioc, riz et arachides sont complètement délaissés. Il est temps que je rentre à la maison. »

    « D’un optimisme à toute épreuve » : Zakaria, 25 ans, maçon

    Zakaria a été blessé par une grenade lancée par un groupe de jeunes alors qu'il s'aventurait hors de chez lui avec quelques amis le 8 avril, dans le quartier PK5 à Bangui. République centrafricaine. Août 2018. © Elise Mertens/MSFAlors qu’il s’était aventuré hors de chez lui avec quelques amis le 8 avril dernier suite à la tentative de désarmement menée par des forces de la mission onusienne (MINUSCA) dans le quartier de PK5, Zakaria a reçu une grenade lancée par un autre groupe de jeunes. Des dizaines de blessés ont afflué, ce jour-là et ceux qui ont suivi, à SICA, et pour Zakaria le verdict médical était particulièrement sérieux. Fracture ouverte des deux jambes avec nécessité d’amputer la jambe gauche. Malgré cela, Zakaria n’a pas perdu son sourire éclatant.

    « J’ai d’abord été transporté à Gbaya Dombia, la maternité de MSF dans PK5 avant d’être référé ici à SICA. Je crois que j’étais à peine conscient en arrivant. Quand les médecins m’ont parlé de l’amputation, j’ai tout de suite compris que c’était mon seul choix. Ils m’ont aussi parlé de la possibilité de prothèse et cela m’a rassuré. 

    Pour le moment, je dois encore attendre que mon moignon finisse de cicatriser et surtout réapprendre à tenir en équilibre debout sur une seule jambe. C’est le plus difficile, l’équilibre.

    Zakaria a été blessé par une grenade lancée par un groupe de jeunes alors qu'il s'aventurait hors de chez lui avec quelques amis le 8 avril, dans le quartier PK5 à Bangui. République centrafricaine. Août 2018. © Elise Mertens/MSFDepuis que je suis sorti de l’hôpital il y a un mois et demi, je reviens deux fois par semaine pour changer mon pansement et faire mes séances de rééducation. Les kinés me challengent pour qu’on puisse m’enlever la chaise roulante le plus vite possible et que j’apprenne à me déplacer avec les cannes en bois, mais je ne me sens pas encore assez confiant. 

    Les autres patients m’appellent « le boss » en rigolant car je parle avec tout le monde et que j’ai toujours le moral. Mais parfois je m’impatiente. J’aimerais qu’on me mette la prothèse pour pouvoir à nouveau marcher, reprendre mon travail de maçon, et qui sait aussi, peut-être trouver une fille avec qui me marier… 

    Ceci dit, je ne sais pas où je vivrai plus tard avec mes enfants. Depuis l’accident, je ne sors quasiment plus dans le quartier. J’ai peur qu’il m’arrive à nouveau quelque chose. Mais en même temps, c’est chez moi. Et qui dit que je serai plus en sécurité dans un autre quartier de Bangui ? »

    « La voix de la sagesse » : Haroun, 28 ans, commerçant et père de deux enfants

    C’était le Ramadan et Haroun quittait la mosquée dans son quartier à PK5 après avoir fait sa prière du soir quand deux hommes l’ont violemment agressé au couteau pour tenter de lui voler sa moto. Quand il a repris conscience, il était aux soins intensifs de l’hôpital SICA. Depuis, il réapprend à vivre.

    « Je suis resté 27 jours en soins intensifs et 10 jours de plus en observation dans le service de chirurgie viscérale. Je ne sais pas combien de coups de couteau j’ai reçu mais il a fallu m’opérer trois fois. Sans cela, je serais probablement mort.

    Ma cage thoracique et mes poumons ont été particulièrement touchés. C’est pourquoi à travers la kinésithérapie, on a surtout travaillé le renforcement de mon souffle et de ma capacité respiratoire. Je devais faire du vélo quasiment tous les jours pendant mon hospitalisation. J’ai commencé par 5 minutes et maintenant j’arrive à tenir au moins vingt. La kiné m’a aussi aidé à récupérer la mobilité au niveau de mon bras droit car au départ je réussissais à peine à le lever de plus de quelques centimètres à cause des cicatrices. 

    Le soutien que j’ai reçu à l’hôpital m’a permis de ne pas sombrer, de ne pas perdre la tête. Aujourd’hui, je me sens plus fort. Cet événement m’a fait beaucoup réfléchir sur l’avenir que je voulais pour ma femme et mes enfants. J’ai construit toute ma vie à PK5. Je ne connais rien d’autre que Bangui, mais je ne m’y sens plus en sécurité. Même s’il faut tout recommencer à zéro ailleurs, je préfère cela que de vivre dans la peur perpétuelle qu’il puisse nous arriver quelque chose à moi ou à ma famille. »