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En plus des séances individuelles, de la psychoéducation et de la mobilisation communautaire, l'équipe de santé mentale de MSF a mis sur pied des groupes de soutien à Diffa, au Niger. Mai 2017. © Juan Carlos Tomasi/MSF

Niger

L'expérience déshumanisante de l'exil

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Entretien à deux voix avec des spécialistes de la santé mentale au Niger.

    Congolais d’origine, Dodo Ilunga Diemu est psychologue et responsable de la santé mentale pour MSF au Niger. Il a participé à l’ouverture des activités de santé mentale dans la région de Diffa en juillet 2015, avant de revenir sur le projet en novembre 2016. Depuis, il travaille main dans la main avec son homologue nigérien, Yacouba Harouna, pour comprendre et répondre au mieux aux besoins de la population. Ensemble, ils ont vu évoluer la situation dans la zone au fil des années et se sont efforcés d’adapter la stratégie d’intervention de MSF en conséquence.

    À quel moment, après le début de son intervention à Diffa, MSF a-t-elle décidé de mettre en place des activités de santé mentale et pourquoi ? Quelle était la stratégie développée à l’époque ?

    Dodo : MSF s’est installée à Diffa fin 2014 pour venir en aide aux réfugiés nigérians et déplacés internes qui fuyaient alors les combats entre les groupes armés non-étatiques et les forces militaires dans la région du Lac Tchad. La situation humanitaire à cette époque était vraiment critique vu les déplacements massifs de civils, qui arrivaient démunis de tout ou presque et qui avaient pour la plupart été confrontés de près à la violence du conflit. Les répercussions psychologiques d’un tel contexte sur ces populations étaient évidentes et très rapidement, dès juillet 2015, MSF a décidé d’intégrer un volet dédié à la santé mentale avec pour objectif à la fois de soulager les souffrances psychologiques de ces populations et de renforcer leurs mécanismes d’adaptation.                                        

    Yacouba : Nous avons développé un panel d’activités variées au sein des structures appuyées par MSF comprenant à la fois des consultations individuelles, des groupes de parole et des séances psycho-éducatives, c’est-à-dire des sessions collectives pendant lesquelles nous travaillons sur des moyens concrets pour réussir à affronter les changements qui surviennent en nous et autour de nous. Vu la forte mobilité des personnes dans la zone, nous essayons d’avoir un maximum d’impact dès le premier contact, car nous ne savons pas toujours pendant combien de temps nous allons pouvoir accompagner la personne dans son processus de rétablissement.

    Comment évalue-t-on les besoins en santé mentale aujourd’hui ? Notre stratégie d’intervention a-t-elle évolué ?

    Dodo : Malgré une accalmie apparente due à la diminution des déplacements massifs de population, le contexte actuel reste encore très tendu, comme en témoignent les incidents sécuritaires qui ont lieu régulièrement dans la région et continuent à causer des pertes civiles. Par ailleurs, le fait que les activités économiques soient en partie limitées par l’état d’urgence réduit les possibilités de reconstruction et de reprise d’un rythme de vie normal, rendant les gens fortement dépendants de l’assistance humanitaire.

    Yacouba : Tous ces éléments créent une grande insécurité et détresse chez les populations vivant dans la zone, qu’elles soient déplacées, réfugiées ou autochtones, d’où la nécessité de maintenir des activités de santé mentale pour leur apporter un soutien psychologique.

    Outre les activités sur les sites fixes, nous avons récemment mis en place une stratégie d’intervention communautaire pour se rapprocher des populations les plus vulnérables. Ainsi, grâce à des agents de santé mentale communautaires, nous avons renforcé notre présence sur les sites de déplacés, dans les écoles, aux points de rassemblement (points d’eau par exemple), etc. Ces agents organisent des séances de sensibilisation et de psycho-éducation directement au sein de la communauté pour permettre de détecter davantage de personnes dans le besoin, et assurent également le suivi des patients à travers des visites à domicile.

    Quels sont les principaux symptômes identifiés chez les personnes déplacées ou réfugiées que nous traitons ? Sont-ils les mêmes chez les adultes et les enfants ?

    Yacouba : Être forcé de quitter son lieu de vie et de s’établir dans un nouvel environnement pour une période indéfinie est très déstabilisant. Les individus qui vivent une expérience d’exil perdent l’ensemble de leurs repères physiques, sociaux et matériels. Ils doivent tout reconstruire, tout réapprendre. Ainsi, à Diffa, il est très courant de rencontrer des anciens pêcheurs ou éleveurs des îles du Lac Tchad, qui bénéficiaient d’un statut et de moyens importants avant, et qui se retrouvent maintenant à faire du petit commerce pour d’autres ou à devoir faire travailler leurs enfants au lieu de les envoyer à l’école, ce qui leur permet à peine de gagner de quoi survivre chaque jour.

    Dodo : Cette rupture, souvent brutale, associée au contexte sécuritaire volatile et au manque de vision à long terme, entraine des troubles psychologiques qui se traduisent le plus souvent par du stress-post traumatique, des inquiétudes excessives, une peur permanente, un état d’hyper-vigilance, de la dépression et un manque d’appétit (au sens propre comme au figuré).

    Outre les symptômes déjà mentionnés, les adultes vont également avoir tendance à développer un sentiment très fort de culpabilité qui va amener à une détérioration de l’image de soi et à un isolement. Chez les enfants, on va davantage constater une régression comportementale, comme par exemple le fait de recommencer à faire pipi au lit, de ne plus vouloir jouer avec les autres, d’être excessivement attaché à la mère. Les adolescents, eux, peuvent adopter un comportement délinquant pour tenter de se révolter par rapport à la situation dans laquelle ils sont, en rejetant toute forme d’autorité ou en plongeant dans la consommation de drogues et d’alcool.

    Comment réussir à toucher ce jeune public ? Y a-t-il des approches particulières à mettre en place?

    Dodo : Même si la situation est bien sûr la même pour tout le monde, les enfants et adolescents sont particulièrement vulnérables, car ils sont en plein développement lorsque ces événements traumatisants se produisent. Or, arriver à les toucher et leur fournir une prise en charge est un vrai défi : en 2017, les enfants constituaient seulement 8 à 9% de nos patients. C’est pourquoi cette année, nous avons décidé de renforcer notre stratégie en recrutant des agents communautaires de santé mentale pour réussir à approcher davantage la tranche d’âge entre 5 et 15 ans.

    Yacouba : En allant directement sur leurs lieux de vie, les agents de santé peuvent détecter les enfants et les adolescents dans le besoin. En fonction de l’âge et des troubles identifiés, ils peuvent les référer vers des activités d’éveil et de stimulation (dessins, danse, contes, jeux, etc.), des consultations familiales ou des groupes de parole. Les agents communautaires organisent aussi des sessions de formation pour les parents, les éducateurs et tous ceux qui font figure d’autorité afin de renforcer leurs capacités de détection sur les signes d’alerte chez les jeunes. En peu de temps, nous avons constaté une grande amélioration. Au mois d’avril, par exemple, les enfants et adolescents représentaient déjà plus de 41 % de nos patients (soit 256 enfants). Cela nous encourage à poursuivre les efforts dans ce sens car cela démontre qu’il y a un vrai besoin chez cette population.