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The post-operative care facility run by MSF in East Mosul. Irak, December 2018. © Candida Lobes/MSF

Irak

Le fardeau invisible de la résistance aux antibiotiques à Mossoul

Structure de soins post-opératoires dirigée par MSF dans l’est de Mossoul. Irak, décembre 2018. © Candida Lobes/MSF
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Saad* est assis dans son lit et regarde par la fenêtre. Il profite des rayons de lumière qui entrent dans la pièce. Seul dans sa chambre d’isolation, il vient de recevoir la visite quotidienne des médecins, qui lui ont dit qu’il serait bientôt opéré à nouveau. La quatrième opération depuis son accident.

    Saad, 46 ans, vient de Mossoul. Sa famille y vit depuis des générations. Mais la vie qu’il a connue jusqu'à maintenant a été bouleversée, quand une bombe a explosé dans son quartier, alors qu’il marchait vers sa voiture pour aller au travail.

    « Ce matin-là, le temps était très lourd, comme beaucoup d’autres jours », se remémore-t-il. « Et tout à coup, une explosion m’a fait tomber au sol et j’ai immédiatement perdu connaissance. »

    L'explosition n'a pas tué Saad, mais il est gravement blessé au niveau de la jambe : son tibia et son péroné sont fracturés. Saad est emmené à l’hôpital pour être opéré. « Lors de la première opération, les chirurgiens ont inséré un fixateur interne dans ma jambe, avec l’espoir que je pourrai marcher à nouveau », explique-t-il. « Mais la convalescence a été très douloureuse et j’ai dû faire face à de nombreuses complications. »

    Quand MSF a ouvert sa structure de soins post-opératoires dans l’est de Mossoul en avril 2018 pour traiter les personnes souffrant de blessures accidentelles ou liées à des conflits, Saad y a été admis. Une biopsie a révélé que son fixateur interne devait être retiré et remplacé par un fixateur externe. Elle a aussi montré que Saad avait développé une résistance aux antibiotiques.

    Un défi de santé publique majeur

    Le cas de Saad n’est pas isolé. Près de 40%  des patients admis au sein de la structure de soins post-opératoires MSF de Mossoul-Est arrivent avec des infections multirésistantes**. La résistance aux antibiotiques, en particulier, est un problème majeur à l’échelle du pays. Et si le taux de résistance aux antibiotiques est particulièrement élevé en Irak et dans le reste du Moyen-Orient, les équipes de MSF dans beaucoup d’autres pays du monde font également face à cette problématique. La résistance aux antibiotiques n’est pas un phénomène nouveau, mais elle doit être abordée de façon urgente si l’on souhaite éviter qu’elle devienne l’un des défis de santé publique majeurs du 21ème siècle. 

    Lorsqu’une personne souffre d’une infection bactérienne, elle est généralement traitée avec des antibiotiques. Ceux-ci représentent les seuls médicaments efficaces contre les bactéries. Mais ces bactéries peuvent peu à peu s’adapter aux médicaments, afin d’assurer leur survie. Cette capacité à s’adapter et à survivre est ce qu’on appelle la résistance aux antibiotiques.

    Elle peut être causée par l’abus ou la mauvaise utilisation d’antibiotiques. Dans beaucoup de pays à faibles ou moyens revenus, les antibiotiques sont vendus sans prescription de médecin, et leur surconsommation ou leur mauvaise utilisation est un problème récurrent. Sur le long terme, la résistance aux antibiotiques pourrait avoir un immense impact sur la santé.

    En effet, ces médicaments perdent de leur efficacité et des procédures médicales basiques peuvent devenir dangereuses. La résistance aux antibiotiques complique également la convalescence des patients blessés accidentellement ou lors de conflits, tels que ceux traités au sein de la structure MSF de Mossoul-Est.

    Faire face à la résistance aux antibiotiques à Mossoul-Est

    Quand MSF a ouvert sa structure de soins post-opératoires l’année dernière, l’organisation a mis en place un programme de gestion de l'utilisation des antimicrobiens, ainsi que des mesures de contrôle et de prévention des infections pour limiter l’impact des infections multirésistantes.

    Éviter la transmission d’infections multirésistantes entre les patients est crucial. Ces mesures sont aussi simples que de s’assurer d'un lavage correct des mains par les personnes. L’hygiène des mains, dans une structure de santé, est l’une des mesures de contrôle et de prévention des infections pour éviter la transmission. Si cette mesure est prise à temps, elle peut éviter la diffusion d’organismes résistants ou sensibles qui sont présents dans notre corps ou notre environnement.
    An Caluwaerts, conseillère MSF en mesures de contrôle et de prévention des infections

    L’instauration de « précautions » lors des contacts est aussi fondamentale : les patients souffrant d’infections multirésistantes restent dans des chambres d’isolation plutôt que dans des salles communes d’hospitalisation, pour éviter la diffusion d’infections à d’autres patients ou au personnel médical. La précaution lors des contacts implique aussi l’utilisation d’équipement personnel de protection tels que des gants et des blouses médicales, la limitation des mouvements des patients, l’utilisation d’équipement de soins spécifique à chaque patient et l’assurance que les chambres des patients soient lavées et désinfectées régulièrement.

    L’importance des services de santé mentale et de promotion de la santé

    Puisqu’ils sont isolés au sein de l’hôpital, les patients présentant une résistance aux antibiotiques sont plus enclins à être affectés psychologiquement, de par ce qu’ils ont vécu et les défis que présente leur traitement. « Les personnes qui sont en chambre d’isolation sont souvent plus anxieuses, plus enclines à déprimer et à être en colère que les autres », explique Olivera Novakovic, une psychologue du projet MSF de Mossoul-Est. « La plupart de nos patients ont vécu des expériences particulièrement traumatisantes et lorsqu’ils sont dans des chambres d’isolation, ils ont beaucoup plus de temps pour y penser. »

    Les équipes de santé mentale sont présentes pour les aider à faire face à ces difficultés. « Nous développons des programmes psychologiques individuels, en fonction de l’âge et du niveau d’éducation des patients », explique Olivera Novakovic. « La psychoéducation représente une phase cruciale, car si le patient comprend pourquoi il est placé en chambre d’isolation, et ce qu’est la résistance aux antibiotiques, il adhère naturellement et plus rapidement au traitement.»

    Les équipes de promotion de la santé de MSF sensibilisent également les patients et leurs familles au problème des infections multirésistantes.

    La résistance aux antibiotiques représente une menace sévère pour la santé publique et ne devrait pas être sous-estimée.
    Karam Yaseen, l’un des promoteurs de santé

    Les données suggèrent que le taux de résistance aux antibiotiques dans les pays du Moyen-Orient, dont l’Irak, est particulièrement élevé. MSF demande au personnel de santé, médical ou paramédical, d’éviter l’utilisation non-nécessaire d’antibiotiques. MSF recommande aussi fortement au ministère de la Santé irakien de prendre toutes les mesures nécessaires pour sensibiliser la population irakienne à l’impact sévère sur la santé de la mauvaise utilisation ou de la surconsommation d’antibiotiques.

    * Le nom du patient a été modifié.

    **  40 % des patients parmi l'ensemble des patients admis au cours de la période (d'avril à la mi-novembre 2018) présentaient une infection microbiologiquement confirmée. Parmi ces 40%, plus de 90% avaient une infection multirésistante. 60% des patients admis n'avaient pas d'infection confirmée (soit n'avaient aucun signe clinique d'infection, soit présentaient des signes compatibles avec l'infection, mais cela n'a pas été confirmé).

    Les activités de MSF en Irak

    MSF travaille en Irak, à Mossoul et dans ses environs, depuis 2017. L’organisation y apporte des services vitaux pour les personnes victimes de violence. En 2017 et 2018, MSF a géré plusieurs postes de stabilisation à Mossoul-Est et Ouest. MSF a également travaillé dans quatre hôpitaux, proposant des services tels que les soins d’urgences et soins intensifs, la chirurgie et la santé maternelle. En avril 2018, MSF a ouvert une structure de soins post-opératoires à Mossoul-Est pour traiter les personnes souffrant de blessures accidentelles ou liées à de conflit.

    Avec plus de 1 500 employés en Irak, MSF propose des soins de santé primaire et secondaire, des services pour les femmes enceintes ou qui viennent d’accoucher, des traitements pour les maladies chroniques, de la chirurgie et de la réadaptation pour les blessés de guerre, de la santé mentale et des activités de promotion de la santé. MSF travaille actuellement dans les gouvernorats d’Erbil, de Diyala, du Ninewa, de Kirkouk, d’Anbar et de Baghdad.