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Traiter les blessés de Mossoul : un an à l’hôpital de soins post-opératoires MSF

Ahed a neuf ans. Avec d'autres membres de sa famille et leurs voisins, ils ont été utilisés comme boucliers humains lors de la bataille de Mossoul, en 2017. Elle est hospitalisée dans la structure de soins post-opératoires de MSF à Mossoul. Irak. Février 2019. © Elisa Fourt/MSF
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Dans l’une des salles de la structure de soins post-opératoires de MSF à Mossoul, Ahed dort profondément. La petite fille vient d’être opérée pour la 27ème fois en moins de deux ans. Sa tante, Rana, pose sa main sur la tête d’Ahed et murmure «J’espère juste que ses blessures guériront, pour qu’elle ne se rappelle pas constamment de ce qui est arrivé à sa famille.»

    Le 19 juin 2017, la bataille de Mossoul entrait dans sa phase la plus intense. L’armée irakienne tentait de reprendre le contrôle des derniers quartiers de la vieille ville, encore aux mains du groupe État islamique. « La famille d’Ahed vivait dans cette zone. Ils ont essayé de s’enfuir, mais les combattants du groupe les ont ramenés dans la maison et ont entourée celle-ci d’explosifs. Ils sont ensuite montés sur le toit, pour l’utiliser comme position stratégique. Peu après, deux bombardements ont touché le quartier. Soixante-dix familles sont mortes en l’espace de quelques minutes. Ahed, deux de ses sœurs et un voisin étaient les seuls survivants », explique Rana.

    Ahed a survécu mais son corps était criblé d’éclats d’obus. Vingt-deux mois plus tard, elle n’est toujours pas remise de ses blessures.

    Ahed est l’une des nombreux enfants qui ont été traités, au cours de cette année, à l’hôpital MSF de Mossoul-Est.

    En avril 2018, MSF a ouvert une structure de soins post-opératoires là-bas, pour soigner les patients souffrant de blessures traumatiques. Un an plus tard, 321 personnes, dont 52 enfants, sont passées par l’hôpital. Certaines y sont restées des semaines, et d’autres plusieurs mois.

    « Beaucoup de blessés de guerres ont besoin d’un suivi post-opératoire », explique Itta Helland-Hansen, la coordinatrice terrain de MSF à Mossoul-Est.

    L’offensive militaire a énormément affecté le système de santé local. Nous sommes là pour que les habitants puissent accéder au traitement dont ils ont besoin, dans un tel environnement.
    Itta Helland-Hansen, coordinatrice terrain de MSF à Mossoul-Est

    À quelques lits de celui d’Ahed, un adolescent dénommé Ali est aussi allongé, mais bien réveillé. Des pièces de métaux sortent de l’une de ses jambes, mais cela ne semble pas le perturber. Le garçon de 14 ans est concentré sur son jeu vidéo. Sans lever les yeux de son téléphone, il explique le principe de l’application aux docteurs qui font leur tournée médicale quotidienne. Dans le jeu, Ali est parachuté sur une île et doit chercher un maximum d’armes et d’équipement pour tuer les autres joueurs, afin d’assurer sa propre survie. « Quand j’étais à la maison, mes grands frères y jouaient, mais ma mère ne m’autorisait pas à participer. Elle disait tout le temps que c’était trop violent et que j’étais trop jeune, que j’allais encore à l’école. Mais ici, elle est plus flexible ; elle sait que je m’ennuie facilement. »

    Ali a passé les deux dernières semaines à l’hôpital, après être tombé à vélo et s’être gravement blessé à la jambe. Tous les patients de la structure ne sont pas des blessés de guerre, MSF traite aussi des victimes d’accidents du quotidien. Ali sait qu’il aura besoin de plusieurs semaines de réadaptation physique avant d’être totalement remis sur pieds, mais les docteurs sont optimistes vis-à-vis de son rétablissement.

    Pour d’autres, remarcher prendra plus longtemps.

    Abdallah, 12 ans, est assis à l’extérieur de la salle des patients. Il vient de terminer une session de kinésithérapie et essaie de cacher la fatigue qu’il ressent après l’exercice physique. Il n’a plus qu’une jambe sur laquelle se tenir et n’est pas encore prêt pour être appareillé d’une prothèse. L’été dernier, Abdallah a été blessé dans l’explosion de ce qu’il pense être une mine antipersonnel. Son frère, qui était avec lui ce jour-là, est mort sur le coup. « Les docteurs ont essayé de sauver ma jambe, mais ils n’y sont pas arrivés. Je suis resté à l’hôpital pendant un mois après l’accident, et puis je suis rentré à la maison. Sans ma jambe et sans mon frère. »

    Depuis, Abdallah est passé par plusieurs hôpitaux pour que ses blessures soient soignées. Mais près d’un an plus tard, il n’est toujours pas rétabli. Lorsqu’il a été admis au sein de la structure de soins post-opératoires de MSF, il y a quelques semaines, les docteurs ont découvert qu’Abdallah souffrait de résistance aux antibiotiques.

    « C’est pour ça que je mets aussi longtemps à me rétablir », dit-il en soupirant.

    Le fardeau invisible, au-delà des blessures

    Abdallah n’est pas la seule personne dans cette situation. Plus d’un tiers des patients du centre de soins post-opératoires de MSF à Mossoul sont touchés par la résistance aux antibiotiques. Cela signifie qu’ils ne répondent pas normalement aux antibiotiques qui leurs sont donnés, ce qui complique considérablement leur convalescence.

    Le 'voisin' d’Abdallah à l’hôpital s’appelle Salim et a le même âge que lui. Salim est aussi touché par la résistance aux antibiotiques et est installé dans une chambre d’isolation pour éviter que ses infections se répandent. En décembre 2018, il a été renversé par une fourgonnette, sur la route de l’école. « On m’a directement emmené à l’hôpital le plus proche. Au début, les docteurs ont dit à mon père que je perdrais probablement mes jambes. J’avais tellement peur. Mais après, un autre docteur est arrivé et m’a dit qu’il ferait tout pour les sauver. J’ai été opéré quatre fois. Et huit fois de plus depuis que je suis arrivé ici, à l’hôpital MSF, en janvier dernier. »

    Depuis, Salim passe la majeure partie de son temps dans sa chambre, à lire ses livres d’école et à jouer aux dominos avec la psychologue de l’hôpital. 

    « Je me suis aussi fait des amis ici, mais nous ne pouvons pas trop passer de temps ensemble, car la plupart d’entre nous avons des bactéries et devons porter cet habit vert pour nous protéger. »

    L’ami de Salim, Saif, est l’un des patients les plus jeunes de la structure de santé. Il est ici depuis un mois. Sa famille a été déplacée par le récent conflit et vit désormais dans un camp, situé dans la périphérie de Mossoul.

    « La vie dans le camp n’est pas facile, mais j’étais content car je pouvais aller à l’école. Un jour, un autre garçon m’a jeté un caillou pendant la récréation et ma jambe s’est cassée », il raconte. Saif est passé par plusieurs hôpitaux avant d’arriver à la structure santé de MSF à Mossoul. Là-bas, les équipes ont découvert qu’il souffrait aussi de résistance aux antibiotiques. « Les docteurs me disent que je vais mettre plus longtemps à guérir, car j’ai des bactéries dans le corps et que celles-ci compliquent mon rétablissement. Ces bactéries peuvent atteindre d’autres gens aussi, c’est pour ça que je reste dans une chambre d’isolation. »

    Les équipes de santé mentale et de promotion de la santé rendent quotidiennement visite à Saif et aux autres patients souffrant de résistance aux antibiotiques, pour les aide à supporter ces conditions de traitement. 

    Un an après son ouverture, la structure de santé MSF à Mossoul-Est demeure déterminante pour la convalescence de ces patients.

    La plupart d’entre eux se sont rendus d’hôpital en hôpital pour être soignés avant d’arriver ici. Mais ils ne se remettaient tout simplement pas de leurs blessures. Soit parce que les soins post-opératoires n’étaient pas disponibles là où ils se rendaient, soit parce que personne n’avait remarqué qu’ils souffraient de résistance aux antibiotiques.
    Helland-Hansen, coordinatrice terrain de MSF à Mossoul-Est

    « Dans beaucoup de cas, c’était un peu des deux », explique Itta Helland-Hansen. « Jusqu’à présent, nous sommes l’une des seules structures de santé en Irak capable d’identifier et d’offrir un traitement adéquat à ces patients. La bataille Mossoul est peut-être finie depuis presque deux ans, mais les besoins, au sein de la population, sont encore là. C’est important pour nous d’être présents et de nous assurer que ces gens ne sont pas oubliés. » 

    MSF en Irak

    MSF offre des services vitaux pour les personnes victimes des violences à Mossoul et dans ses alentours, depuis la fin 2016. En 2017 et 2018, MSF a géré un certain nombre de points de stabilisation dans l’est et l’ouest de Mossoul et a mené des activités allant de l’urgence et les soins intensifs en passant par la chirurgie, les soins maternels dans quatre hôpitaux, et des services de santé mentale dans des centres de santé primaires. En avril 2018, MSF a ouvert une structure de soins post-opératoires dans l’est de Mossoul.

    MSF compte plus de 1,500 salariés en Irak et offre des services de soins primaires et secondaires, des services pour les femmes enceintes, des traitements pour les personnes souffrant de maladies chroniques, de la chirurgie et de la réadaptation physique pour les blessés de guerre, du soutien en santé mentale et des activités d’éducation de la santé. MSF travaille actuellement dans les gouvernorats d’Erbil, de Diyala, du Ninive, de Kirkouk et de Bagdad.