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Niger

Des vies hantées par la violence

Issa a été enlevé lorsque son village a été attaqué par un groupe armé. Après plusieurs mois de captivité au cours desquels il a vu un autre garçon se faire tuer, il a retrouvé sa grand-mère à Diffa. Niger, août 2018. © Juan Carlos Tomasi/MSF
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Depuis fin 2014, la région de Diffa au sud du Niger est touchée par un conflit armé. 250 000 personnes ont été forcées de quitter leur foyer. Plus de deux tiers d’entre elles sont des enfants. Les combats, la fuite et l’expérience de la perte ont eu un impact dévastateur sur leur vie. Halisa, Mohammed, Asan, Aïcha, Mariam et Issa sont parmi les enfants directement affectés par les atrocités de ce conflit. Ils ont tous participé au programme de santé mentale mené par MSF à Diffa pour aider les victimes de violence. Voici leurs histoires.

    Hindatou

    Hindatou a 23 ans. C´est la grande sœur de Mohammed (14 ans) et de Halisa (13 ans). Ils viennent du nord du Nigéria. Ils ont été enlevés par un groupe armé et ont passé quelques mois en captivité avant de s’enfuir et de retrouver une partie de leur famille. Hindatou nous raconte leur histoire de perte et d’incertitude.

    « Avant, nous avions des biens, nous avions tout. Notre père cultivait du millet, du riz et du maïs sur un grand champ. Le conflit nous a privés de tout. Beaucoup de gens ont été tués dans notre village.

    S’il y a eu des décès dans notre famille, c’était à cause de la soif, car lors de la fuite nous avons marché à pied pendant quatre jours et il n’y avait pas d’eau. Moi, mes trois frères et ma petite sœur, nous avons été enlevés par un groupe armé.

    Le groupe voulait me marier avec l’un d’entre eux. Puisque j’étais déjà mariée, j’ai refusé. Ils ont menacé de me tuer si je n’acceptais pas ce nouveau mariage, mais j’ai résisté. Pour me faire peur, on m’a emprisonnée pendant dix jours.

    Heureusement, avant qu’ils ne me trouvent un mari, j’ai réussi à fuir avec Halisa et Mohammed. Nous sommes d’abord allés à Toumour [village du Niger, proche de la frontière avec le Nigéria], puis vers Kindjandi. Nous avons retrouvé nos parents et autres membres de la famille. Nous sommes maintenant dix dans la famille. Nous ne savons toujours pas ce qui s’est passé avec nos deux frères qui avaient aussi été enlevés, mais qui ne se sont pas échappés au même moment.

    J’ai deux enfants, et je suis seule avec eux, car mon mari est parti vers le Nigéria pour chercher de la nourriture. Parfois, il me donne de ses nouvelles, par téléphone.

    Le temps passé avec le groupe armé a marqué ma sœur et mon frère. Quand ma sœur est dans un groupe, elle va bien, mais dès qu'elle se retrouve seule, surtout durant la nuit, elle fait des cauchemars. Elle est toujours perturbée. Mon frère, lui aussi, fait des cauchemars, car il a vu les hommes du groupe armé tuer les gens : ils ont tué un homme et une femme devant lui. Nous sommes venus ici pour trouver une solution, s’il y en a une, pour qu’il puisse se rétablir. »

    Anas

    Anas (12 ans) et ses parents ont quitté le Nigéria il y a quatre ans. Avant, les parents d’Anas faisaient du commerce et la famille vivait bien. Mais ils ont dû tout abandonner en raison du conflit. Le garçon a six frères et sœurs. Il y a dix mois, leur père est parti au Tchad pour chercher des possibilités de soutenir la famille.

    La mère d’Anas raconte : « Quand notre village a été attaqué, nous l’avons quitté à pied. Il y avait des gens tués, il y avait des gens perdus.

    Mon neveu a été abattu. Mon fils a vu des gens tués par les membres du groupe armé, il a vu des cadavres. Il a vu ça de ses propres yeux.

    Quand il y pense, il pleure. À cause de ce qu’il a vécu, il ne voulait pas être en groupe et il ne mangeait pas. Parfois, quand on l’appelait, il n’entendait pas.

    Depuis qu’il a intégré le programme, il va mieux. Il mange et il joue de nouveau avec ses amis. On l’appelle une seule fois et il répond. Mais son grand frère vit maintenant les mêmes difficultés. Il faut que je l´emmène, lui aussi. »

    Mariam et sa grand-mère Aïcha

    Mariam, 10 ans, a perdu sa mère, son père et ses frères et soeurs alors qu'elle était en train de fuir son village avec sa grand-mère, qui nous raconte son histoire.

    Aïcha : « Je suis la grand-mère de Mariam. Nous avons fui notre village à cause d’une attaque. Certains membres de la famille ont été tués, certains enlevés.

    Mariam a vu tout ça, et elle a vu des cadavres. Elle a perdu sa maman, son papa, ses petits frères et ses sœurs lors de la fuite, et à ce jour, elle ne sait pas ce qui leur est arrivé, s’ils sont vivants ou non.

    À Kindjandi, la vie est difficile, car je ne peux plus travailler et nous n’avons rien à manger et personne pour nous aider. Mariam part demander de la nourriture aux gens, avec sa petite tasse.

    Un jour, un homme l’a appelée et l’a détournée de son chemin. Il l’a droguée, et elle a été violée. Elle a même passé la nuit chez cet homme. Je la cherchais sans cesse, et je ne pouvais pas la trouver. Le lendemain matin, un garçon l’a vue et l’a emmenée chez moi. Elle pleurait, pleurait, pleurait.

    Nous sommes finalement venues ici et elle a été prise en charge. Elle a toujours besoin d’aide. Depuis qu’elle a été droguée, elle n’est plus la même, elle n’est plus comme avant. »


    Issa

    Issa, 10 ans, et sa grand-mère sont des réfugiés qui viennent du Nigéria. Issa a été enlevé et détenu pendant 6 mois avant de s'échapper et de retrouver sa grand-mère, qui nous raconte son histoire.

    Le récit de la grand-mère : « Les gens de Boko Haram sont venus dans notre village avec leurs véhicules et en tirant, et la famille a dû fuir.

    Issa a été enlevé par le groupe lorsqu’il s’est retrouvé seul. Les gens de Boko Haram lui ont demandé où il allait, il a dit qu’il cherchait ses parents, et ils ont promis de l’emmener chez eux. Il a passé six mois avec le groupe. Je ne parvenais pas à le retrouver.

    Je ne pouvais pas manger, je ne dormais pas, je pleurais et je pensais à lui. J’étais très contente quand j’ai finalement retrouvé mon petit-fils, car j’étais toute seule. Je n’ai que lui. 

    Parmi les enfants enlevés avec Issa, il y avait un garçon qui fumait. Les gens de Boko Haram l’ont vu avec une cigarette. C’était interdit de fumer dans le camp, et ils l’ont tué. Issa a vu cela.

    Un jour, quand les gens de Boko Haram ont appris qu’il y avait un avion qui circulait tout près, ils se sont tous cachés et Issa a fui. Sur la route, il a rencontré des Peuhls, qui l’ont emmené à Toumour [village du Niger, proche de la frontière avec le Nigéria]. Là, ils ont dit qu’il y avait un enfant perdu qui cherchait ses parents. On a aussi fait mon portrait et quelqu’un m’a reconnue. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés.

    Mais depuis lors, Issa est troublé. Quand il sort le matin, il ne revient plus. Il faut le ramener à la maison. Je m’inquiète beaucoup, parce que je ne sais même pas où il part quand il n’est pas là. »