× Fermer
MSF Cyclone Idai Mozambique

Mozambique

Des fleurs dans les eaux sombres : l'après cyclone Idai

Les enfants n'ont d'autre choix que de pêcher dans une eau contaminée parce qu'ils ont faim. Mozambique. Avril 2019. © Mohammad Ghannam/MSF
Témoignages 
Ana Leticia Nery - Coordinatrice médicale MSF
Rien ne symbolise mieux que les arbres les destructions causées par le cyclone Idai au Mozambique. Abattus, brisés, sans feuilles, ils témoignent de la force des éléments qui ont mis à terre des arbres parfois centenaires.

    Mais de manière inattendue, ces arbres ont aussi servi de radeaux de sauvetage.

    Dans des zones rurales ou en milieu urbain, des gens se sont réfugiés sur leurs branches alors que le niveau de l’eau montait et recouvrait les toits des maisons, dans l’attente de secours qui parfois ne sont jamais venus.

    Après avoir nagé désespérément dans des rivières nouvellement formées où il y avait autrefois des maisons et des fermes, les gens m’ont dit leur déception en constatant que leur survie ne tenait pas à la bonté du ciel ou au courage, mais bien plus au hasard qui les avait amenés à s’accrocher à une branche plutôt qu’à une autre.

    Une vie emportée par la pluie

    Au-delà des arbres, de petits détails racontent d'autres histoires.

    L'étang stagnant et inondé près de Lamego a longtemps été le témoin des scènes où des mères réprimandaient leurs enfants qui avaient séché les cours pour aller nager dans la rivière. Ces mêmes mères qui lors des inondations se sont noyées, alors que leurs enfants - d'excellents nageurs du fait de la pratique - ont réussi à s'en sortir, mais étaient trop jeunes pour pouvoir porter secours à leurs parents.

    Dans la mer de boue que sont devenues certaines zones rurales, je suis perplexe face à un groupe de personnes qui marchent en rond en regardant le sol. Je comprends pourquoi quand je vois quelqu’un se baisser pour déterrer quelque chose d’essentiel, invisible à mes yeux : des photos de famille, un tee-shirt, le miroir préféré d’une femme. Autant de souvenirs d’une vie qui a été ensevelie sous la pluie.  

    Une dignité solennelle

    En chemin sur la route conduisant au centre de santé de Nhampoca, je suis arrêtée par deux hommes âgés. « Le docteur peut-il venir voir quelque chose avec nous ? », me demandent-ils. Je sors mon matériel médical de mon sac à dos, prête à voir un patient malade. Mais alors que j’arrive près de la rivière, je suis étonnée en voyant des hommes rassemblés de manière solennelle autour de quelqu’un ou de quelque chose.

    Je les écarte doucement et je vois sur la boue les affaires d’une personne qui racontent une histoire : une robe dont les couleurs autrefois vives se sont ternies et ont pris une teinte marron, des mains flasques décolorées par les eaux marécageuses.

    « J’arrive trop tard, nous sommes arrivés trop tard, je regrette, je ne peux rien faire ». Ils hochent la tête en silence.
     

    Vulnérables au paludisme

    Les gens font la queue pour les consultations médicales de l’équipe mobile de MSF dans le petit village de Nhatiquiriqui. Quand l’agent de santé communautaire amène des patients dans notre petite zone de soins, nous nous asseyons sur des sacs de riz vides car plus personne n’a de chaises. Patient après patient, le diagnostic est souvent le paludisme, et plus de la moitié d’entre eux sont des enfants de moins de cinq ans.

    Les inondations ont détruit les maisons mais ont aussi emporté les affaires à l’intérieur – moustiquaires, vêtements – ce qui a rendu les gens encore plus vulnérables face aux moustiques qui pullulent maintenant sur les terres inondées.

    Une fillette, qui fait bien plus que ses neuf ans, s’assied près de moi avec ses deux petits frères. Ils ont tous le paludisme, je demande donc à parler à leur mère, pour lui expliquer le traitement à suivre et les mesures de prévention à prendre. L’agent de santé me prend doucement par le bras et me dit que leur mère n’est plus de ce monde.

    Le salut

    La phase d’urgence est sans doute finie mais alors que les eaux commencent à refluer, les arbres continuent de raconter leur histoire.

    « C’est là que je suis resté accroché pendant quatre jours», dit un vieil homme à Nhampoca, « cet arbre a sauvé la vie de ma famille ».

    Chipendo, qui travaille comme infirmier dans le centre de santé local, ne doit lui non plus pas son salut à une opération de sauvetage en hélicoptère mais à des pêcheurs courageux qui se sont servi d’un tronc d’arbre comme d’un canoë et sont venus à son secours après qu’il ait passé deux jours sans nourriture agrippé à une branche, en risquant leur propre vie dans des courants très forts. Une fois hors de danger, Chipendo a demandé à ne pas rentrer chez lui, mais à aller directement au centre de santé. Il avait des patients à voir.

    Les premières fleurs dans les eaux sombres

    Alors que les cultures recommencent timidement à sortir de terre à Nhampoca, je repense à toutes les histoires mêlant courage, force, résilience et abnégation que des rescapés m’ont racontées, mais aussi à tous ceux qui ont péri après s’être débattus.

    A ce stade encore vulnérable et fragile du rétablissement, les Mozambicains commencent à recoller les morceaux de leur vie, de leur famille et de leur maison. Je quitte le centre de santé et marche sur une route boueuse en lançant un dernier regard aux eaux stagnantes où de grandes plantes aquatiques commencent à pousser et, pour la première fois, je vois des fleurs dans ces eaux sombres.