× Fermer

Afghanistan

«Ma sœur, je prendrai soin de toi»

Témoignages 
Dr Séverine Caluwaerts - Gynécologue obstétricienne
Au cours des six dernières années, le Dr Séverine Caluwaerts, une obstétricienne belge, a effectué neuf missions dans la maternité de MSF à Khost, dans l’est de l’Afghanistan. Séverine était présente lorsque le premier bébé est venu au monde dans la salle d’accouchement et quand l’équipe a fêté la 100 000ème naissance à la maternité au début de l’année.

    Elle se souvient du matin où une femme inconsciente et qui saignait abondamment a été amenée à l’hôpital:

    Elle est arrivée à l’hôpital après avoir accouché de son 11e enfant chez elle. Elle a commencé à saigner pendant la nuit, le placenta était resté attaché. Elle aurait dû recevoir des soins plusieurs heures auparavant, lorsqu’elle a commencé à saigner, mais se déplacer la nuit aurait été trop dangereux. Sa famille n’avait d’autre choix que de la maintenir quelques heures de plus à la maison jusqu’à l’aube, où ils ont enfin pu la conduire à l’hôpital.  

    Lorsqu’elle se précipite dans le hall, pâle et le souffle court, en la voyant, je me dis qu’elle est condamnée. Nous devons tout de même tenter de la sauver. Nous l’emmenons rapidement en salle de stabilisation – je ne sens aucun pouls et sa tension artérielle est inexistante. Nous tentons de la réanimer. Je prévois d’arrêter au bout de 20 minutes, car je vois que ça ne sert à rien. Elle est déjà partie. 

    Dans mon for intérieur, je me dis que c’est si triste qu’elle meure ainsi dans mes bras, laissant 11 enfants derrière elle. Lorsqu’une mère meurt, cela ne concerne pas que sa vie, mais ce sont aussi celles de ses enfants et de son mari qui sont brisées. Tout le monde est affecté. Une mère, une femme, a un rôle incontournable dans la famille.

    Puis, soudain, un pouls très faible. Nous lui faisons une transfusion sanguine, puis une seconde, une troisième jusqu’à ce qu’elle reçoive quatre unités. Sa tension commence à augmenter et nous la conduisons en urgence au bloc opératoire. Elle saigne abondamment. Nous sommes obligés de lui retirer l’utérus.

    Miraculeusement, elle commence à aller mieux, à se stabiliser. Le saignement ralentit et s’arrête. Enfin, nous lui donnons 10 unités de sang pour la maintenir en vie.

    Elle retourne finalement chez elle 10 jours plus tard et je n’arrive toujours pas à y croire. Je n’aurais jamais pensé qu’elle s’en remettrait. Mais elle a survécu ! Une battante, comme tant d’autres femmes que j’ai rencontrées en Afghanistan

    L’histoire de cette femme n’est pas atypique à Khost. L'extraordinaire se produit tous les jours dans la maternité de MSF.

    Je me suis rendue à l’hôpital neuf fois depuis que nous avons ouvert ses portes en 2012 et il occupe une place très spéciale dans mon cœur. J’ai assisté à la naissance du premier bébé et, en ce moment, 2 000 femmes viennent accoucher tous les mois. En début d’année, nous avons même célébré la 100 000ème naissance qui a eut lieu ici. Cette structure est la plus fréquentée de toutes les maternités MSF au monde.

    Un hôpital pour les femmes, géré par des femmes

    L’Afghanistan reste l’un des endroits les plus dangereux au monde pour accoucher. Lorsque MSF s’est implantée dans la province de Khost pour la première fois, nous avons constaté que de nombreuses femmes et nourrissons mourraient inutilement, simplement parce qu’ils ne pouvaient pas obtenir les soins médicaux dont ils avaient besoin. En 2012, nous étions confrontés à une grave pénurie de personnel qualifié, et les mères ainsi que les nourrissons mouraient de maladies évitables et curables. 

    Lorsque nous avons ouvert l’hôpital, 15 accouchements avaient lieu chaque jour. Ce nombre a vite atteint 30, ensuite 50. Dorénavant, durant les journées les plus chargées, jusqu’à 100 femmes accouchent dans notre hôpital.

    À Khost, MSF offre plus que des soins gratuits de qualité pour les femmes enceintes et les bébés. Il s’agit d’un hôpital de femmes pour les femmes.

    Notre personnel est presque exclusivement composé de femmes et c’est quelque chose de très important dans cette zone de l’Afghanistan où la séparation stricte entre les sexes doit être respectée, surtout dans une maternité.

    À partir du moment où elles franchissent nos portes, nous voulons que les patientes se sentent bien. Cette maternité est un endroit où les familles savent que leur épouse, leur mère, leur sœur ou leur fille sera entre de bonnes mains. Nos collègues afghans se sentent responsables de leurs patientes et les traitent comme des membres de leur propre famille. On les entend s’adresser aux patientes ainsi : « Ma sœur, je prendrai soin de toi. »  Assez souvent, les patientes font réellement partie de la famille du personnel, car les membres de nos équipes encouragent leurs sœurs et proches à venir accoucher à l’hôpital.

    Il y a un sentiment d’ouverture au sein de ce service : les femmes peuvent enlever leur burqa, montrer leur cheveux, allaiter leur bébé, parce qu’il n’y a pas d’hommes dans l’hôpital. Il s’agit de femmes qui prennent soin d’autres femmes.

    Si vous plantez des graines, vous obtiendrez des fleurs

    MSF fait partie des organisations qui emploient le plus de femmes à Khost : nous employons environ 430 personnes, la majorité étant des femmes, dont nombre d’entre elles n’ont jamais eu d’emploi auparavant. Nous avons embauché des femmes de ménage, des infirmières, des sages-femmes, des nourrices et des médecins. 

    Une part importante de notre personnel soignant a sa propre famille à charge. Pour qu’il n’ait pas à arrêter de travailler, nous avons ouvert une crèche à l’hôpital et proposons une garde d’enfants gratuite. C’est formidable pour nous, car cela nous permet de maintenir un personnel compétent, et donne en plus l’opportunité aux femmes de continuer de travailler tout en ayant la charge d'enfants en bas âge.

    Beaucoup d’employées sont avides d'acquérir de nouvelles compétences : les sages-femmes deviennent médecins, les réceptionnistes deviennent sages-femmes et les femmes de ménage deviennent réceptionnistes. C’est pourquoi c’est si merveilleux pour moi d’y revenir : je vois des médecins à qui j’ai appris à faire des césariennes un an auparavant procéder elles-mêmes en toute confiance, sans qu’elles aient besoin de mon aide. Si vous plantez des graines, vous ferez pousser des fleurs et vous obtiendrez parfois des roses.

    Nous ne pouvons pas sauver tout le monde

    Malgré tous nos efforts, nous ne pouvons pas sauver tout le monde. C’est l’un des aspects les plus difficiles de notre travail à Khost. Lorsque j’y étais, j'ai vu trois femmes mourir pendant, ou à la suite de l’accouchement, à cause de complications. 

    Une femme, dont je me rappellerai toute ma vie, est venue à l’hôpital en mai cette année. Je me souviens très bien de la date, car elle coïncide avec celle du décès de ma grand-mère.

    À 21h30, j’ai reçu un appel téléphonique d’un de mes collègues afghans qui travaillait de nuit à l’hôpital. Une femme en fin de grossesse a été amenée à l’hôpital, souffrant de ce qu’ils croyaient être une crise d’asthme sévère. Elle était enceinte de sept ou huit mois et attendait des triplés.

    Lorsque je suis arrivée, elle souffrait d’insuffisance cardiaque. C’est son cœur et non pas ses poumons, qui étaient en train de lâcher. Il n’y avait pas assez d’oxygène dans son sang. Au moment où je l’ai vue, elle était à bout de souffle.

    Nous lui avons donné des médicaments pour le cœur et nous avons appelé l’anesthésiste. Nous devions nous occuper de l’accouchement par césarienne avant de pouvoir commencer la réanimation. Mais il était trop dangereux de la conduire à la salle d’opération – elle aurait pu mourir à tout moment sur la table d’opération. Le choix était terrible à faire, c’était comme choisir entre la peste ou le choléra.

    Nous avons décidé de la stabiliser et d’essayer à nouveau de la conduire au bloc une heure plus tard, si la famille acceptait la césarienne. Je suis sortie de l’hôpital pour discuter des options avec son mari et sa belle-mère. Alors que j’expliquais la situation, elle eut un arrêt cardiaque. Les bébés étant toujours en vie, nous devions opérer le plus rapidement possible, mais nous n’avions pas le temps de l’emmener d’urgence en salle d’opération.

    J’ai dû opérer en tongs, tant l’événement est arrivé rapidement. Nous avons fait naître les triplés, mais leur mère est décédée sur la civière, dans la salle d’accouchement. Nous avons vraiment essayé de tous les sauver.

    Les deux premiers bébés sont restés en vie pendant une demi-heure. J’ai prié pour que le troisième survive afin que quelque chose de positif ressorte de ce triste épisode. Mais la petite est décédée 36 heures plus tard.

    Je n’oublierai jamais le moment où nous avons emmené le mari voir le corps de sa femme. Il a éclaté en sanglots. Autour de moi, tout le monde pleurait et j’avais aussi les larmes aux yeux.

    Toutefois, heureusement, ces moments sont rares. La grande majorité des femmes qui viennent chez nous repartent en bonne santé avec leurs enfants magnifiques dans les bras.

    Espoirs pour l’avenir

    Travailler à Khost a changé ma vie. Ce fut un véritable privilège de découvrir les facettes très belles de la culture afghane. J’ai rencontré des femmes merveilleuses et fortes qui essayent de faire la différence au sein de leur communauté. Nous avons toutes tant de choses en commun, bien plus que toutes nos différences additionnées. J’ai ressenti cela beaucoup plus en Afghanistan qu’ailleurs.

    Je suis si fière du travail que fait MSF à Khost. L’hôpital offre de véritables espoirs pour la communauté et notre travail dans le pays a un impact sur la réduction du nombre de décès – mères et nouveau-nés – pendant l’accouchement.

    C’est peut-être la raison pour laquelle tant de femmes appellent leur fille Hila. Ce prénom signifie «espoir», espoir pour un avenir meilleur, pour l’Afghanistan, pour les enfants et pour les femmes. Parce qu’elles ont de l’espoir, j’en ai aussi pour que les choses s’arrangent un jour. Pas tout de suite, mais un jour. J’ai confiance !

    Photo principale : des jumeaux, six jours après leur naissance, dans la salle néonatale de la maternité MSF à Khost, en Afghanistan. Septembre 2013. © Andrea Bruce/Noor Images