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Liban. Beyrouth. Explosions.

Liban

« La force que j’observe chez les gens m’aide à surmonter ma tristesse »

Un bâtiment détruit lors de l'explosion du 4 août à Beyrouth. Liban, octobre 2020. © MSF/Tracy Makhlouf
Témoignages 
Sara Tannouri - Psychologue MSF
Sara Tannouri, psychologue pour MSF au Liban, revient sur l’explosion qui a dévasté sa ville natale, Beyrouth, il y a deux mois et l’impact de cet événement sur le bien-être mental de la population, y compris le sien.

    « 4 août 2020, 18h08. J'étais sur le point de quitter ma maison pour mon rendez-vous hebdomadaire chez le psychologue. J'étais déjà en retard et j’avais à peine dit au revoir à ma famille en partant.

    Dès que j'ai fermé la portière de ma voiture, j'ai entendu un bruit assourdissant et j'ai eu l'impression que tout l'air était aspiré hors du véhicule. Quelques secondes plus tard, une pluie de verres brisés et de débris tombaient sur la voiture. L’explosion avait tout détruit à l’horizon.

    J’étais comme collée à mon siège, mon corps paralysé par le choc. Quelques secondes de silence perçant ont été suivies d'un étrange mélange d'alarmes et de cris de détresse de voisins que je pouvais voir couverts de sang, les regards confus et la peur sur le visage.

    La présence de MSF dans certaines des zones les plus touchées de la ville a mis en lumière à quel point un soutien en santé mentale était - et est toujours - nécessaire.
    Sara Tannouri, psychologue pour MSF au Liban

    Au milieu du chaos, j'ai entendu ma mère crier mon nom. J’ai finalement réussi à m’extraire de mon état de paralysie et j'ai couru à la maison pour la rassurer; j'étais en vie.

    À ce moment-là, nous étions convaincus qu’une attaque avait eu lieu dans notre quartier, mais il ne nous a pas fallu longtemps pour réaliser l’ampleur de ce qui s’était passé.

    Nous regardions autour de nous, incrédules : comment ce qui était encore il y a quelques instants un endroit rassurant avait-il pu voler en éclats de cette manière? Avions-nous réellement survécu sains et saufs ou n’était-ce pas encore fini? Et si nous avions survécu, qui n’avait pas eu cette chance?

    Je me sentais complètement dépassée et dans un état général de panique. J’avais besoin de me rendre utile.

    Le lendemain de l'explosion, après une nuit sans sommeil à essayer de saisir l'ampleur de la catastrophe à laquelle nous étions confrontés, j'ai reçu un appel de l'équipe de MSF à Beyrouth me demandant de les rejoindre en tant que psychologue dans le cadre de la réponse humanitaire.

    Je sentais que je devais mettre à disposition l’expertise dont je disposais pour contribuer à ma façon et venir en aide à ma communauté dans ce moment des plus difficiles.

    En tant que membre de l’équipe d’urgence de MSF, j’ai participé à l’évaluation des besoins dans quatre des hôpitaux les plus gravement endommagés de la ville, effectué des visites à domicile et assuré des premiers secours psychologiques et un soutien en santé mentale aux personnes affectées par l’explosion.

    Ces événements s'ajoutent à une crise économique et financière aiguë, devenant de plus en plus difficile pour la plupart des gens de subvenir aux besoins de leurs familles, ainsi qu’à l’instabilité politique dans le pays.
    Sara Tannouri, psychologue pour MSF au Liban

    La présence de MSF dans certaines des zones les plus touchées de la ville a mis en lumière à quel point un soutien en santé mentale était - et est toujours - nécessaire.

    MSF, don, médecins sans frontières, santé, maladieLe flux constant de patients dans les consultations en témoigne et la communauté, qui avait parfois pourtant tendance à stigmatiser les personnes ayant des problèmes de santé mentale, a exprimé un réel besoin vis-à-vis de ce type de services.

    Depuis l'explosion il y a deux mois, plusieurs incidents sont venus raviver le traumatisme de la population, entre autres lorsqu'un incendie s'est déclaré dans le port, à proximité du lieu de l'explosion, au mois de septembre.

    Ces événements s'ajoutent à une crise économique et financière aiguë, devenant de plus en plus difficile pour la plupart des gens de subvenir aux besoins de leurs familles, ainsi qu’à l’instabilité politique dans le pays.

    Alors que les traumatismes se succèdent, le bien-être mental à long terme est de plus en plus difficile à atteindre pour beaucoup de patients. Cela représente un défi supplémentaire en tant que psychologue : des rappels récurrents de l’explosion ou un nouveau traumatisme peuvent soudainement venir interrompre l’avancement du traitement d’un patient.

    J'ai parfois l'impression que le temps s'est arrêté pour certaines personnes le soir de l'explosion et que personne n’a tout à fait repris une vie normale. Cela vaut également pour moi au niveau personnel.

    Lorsque je pense au jour de l’explosion et au peu de temps qu'il a fallu pour détruire les rêves et les aspirations de millions de Libanais, je suis submergée par des sentiments d'insignifiance et de vulnérabilité. Mais la force que j'observe chez les personnes directement touchées par l'explosion m’aide à surmonter cette tristesse. Cela m'apprend la résilience et la détermination.

    Faire partie de l'équipe de santé mentale de MSF m'a permis de mieux accepter comment cette crise m'affectait personnellement. Le fait d’avoir vécu une expérience très similaire à celle des patients m’a aussi rendue plus empathique. J'ai canalisé toute mon énergie et mon expertise pour soutenir autant que possible ceux qui en avaient besoin.

    La plupart des personnes que je connais ont contribué d’une manière ou d’une autre à la reconstruction, pièce par pièce, de cette ville dévastée. Cela m’a donné la force de me lever chaque matin depuis l’explosion et de garder espoir. »

    Sara Tannouri a étudié la psychologie clinique à Beyrouth et travaille dans le secteur de l'aide humanitaire au Liban depuis six ans. Elle a rejoint l'équipe de MSF en tant que psychologue il y a près de deux ans et a depuis lors travaillé avec l'organisation dans la vallée de la Bekaa et à Tripoli. Cette année, elle a également participé à l'intervention de MSF contre la pandémie de Covid-19 au Liban. Depuis l'explosion du 4 août, elle est l'une des psychologues de l'équipe d'urgence mise en place par MSF.