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RD Congo

«Les familles ont passé des mois cachées dans la forêt avec très peu à manger»

Témoignages 
Cruz García - Coordinatrice médicale au Kasaï
Des centaines de milliers de personnes ont dû fuir après le déclenchement des violences il y a plus d’un an dans la région du Kasaï. Cruz García, coordinatrice médicale de Médecins Sans Frontières (MSF), nous décrit les effets de cette crise sur la santé de la population.

    À Tshikapa, capitale de la province de Kasaï, en République démocratique du Congo, les visiteurs ne perçoivent pas à première vue les dizaines de milliers de personnes déplacées qui, au cours des derniers mois, y ont trouvé refuge. Il n’y a pas de grands camps de déplacés. Les nouveaux arrivants ont été accueillis par des membres de leur famille, dans des chambres louées ou encore des églises. Mais cette apparente normalité est trompeuse. Le Kasaï est le centre d’une crise ignorée par le reste du monde.

    Besoins médicaux négligés

    Le Kasaï était jusqu’à l’an dernier un havre de paix dans une République démocratique du Congo parsemée de foyers d’instabilité. En août 2016, la violence a éclaté et ses répercussions sont encore visibles aujourd’hui. Cela inclut une forte prévalence de malnutrition infantile, avec jusqu’à 10 % de malnutrition aiguë sévère dans plusieurs zones, et des épisodes de violences sexuelles contre les femmes. La société est fragmentée et des nombreux besoins médicaux et humanitaires sont négligés par un système de santé à peine fonctionnel.

    Des enfants malnutris

    De nombreuses familles ont vécu plusieurs mois cachées dans la forêt par peur des affrontements armés, exposées à tous types de maladies comme le paludisme, et devant survivre malgré une réduction drastique des aliments.

    Dans les centres thérapeutiques soutenus par MSF, des familles déplacées arrivent régulièrement avec leurs enfants, parfois dans l’espoir d’obtenir quelque chose pour se remplir le ventre après plusieurs jours sans manger.

    À Tshikapa, les services sont saturés et le prix de la nourriture a dramatiquement augmenté, laissant de nombreux habitants souffrir de la faim. Nos équipes rencontrent de nombreux mineurs atteints de marasme, une forme de malnutrition sévère, dans la ville et dans les zones rurales alentours. Dans les centres thérapeutiques soutenus par MSF, des familles déplacées arrivent régulièrement avec leurs enfants, parfois dans l’espoir d’obtenir quelque chose pour se remplir le ventre après plusieurs jours sans manger.

    Les zones minières très touchées

    Même si la violence semble s’être dissipée, le retour à la normalité est lent et compliqué. La crise n’a pas affecté toute la région de la même manière. Dans les villages où l’activité économique était plus diversifiée et où l’agriculture était présente, les habitants surmontent mieux la situation. Dans les zones minières, activité qui fut bien souvent interrompue, les gens ont eu du mal à trouver suffisamment de nourriture. C’est là que nous avons noté la plus grande incidence de malnutrition infantile, en plus de quelques cas de kwashiorkor, un cas de malnutrition où l’enfant développe des œdèmes (gonflement d'un tissu causé par l'accumulation de liquide sous la peau) par manque de nutriments spécifiques.

    Vivre dans la peur

    La santé mentale est un autre problème auquel est confrontée la population. Les mécanismes de défense psychologique se sont écroulés après tout ce que ces personnes ont vécu. Nous avons récemment reçu des anciens cas de violences sexuelles chez les femmes et les fillettes. Ces victimes arrivent seulement maintenant, après plusieurs mois, parce qu’elles sont enceintes ou souffrent de maladies sexuellement transmissibles.

    Survivantes de viols

    Nous insistons beaucoup sur l’urgence médicale des trois premiers jours après un cas de violence sexuelle, mais le traitement doit aller bien au-delà. Les familles cachent souvent les faits de viol en raison de la stigmatisation dans la société. Il est important de travailler avec eux pour éviter que le traumatisme du viol se double d’un rejet de la société. Les cas de violence sexuelle que nous voyons incluent parfois des viols en réunions, des tortures et d’autres situations horribles.

    Nous insistons beaucoup sur l’urgence médicale des trois premiers jours après un incident de violence sexuelle, mais le traitement doit aller bien au-delà. Les familles cachent souvent les faits de viol en raison de la stigmatisation dans la société.

    Traumatisée

    Je me souviens d’une fille de treize ans venue en consultation à notre hôpital avec sa mère. Dans la fuite de leur village, son père a été attrapé par cinq miliciens qui l’ont décapité devant elles. Après la décapitation, au moins trois des miliciens l’ont violée. Laissée pour morte, la jeune fille a pu s’échapper avec sa mère rejoindre Tshikapa. Ayant peur d’être enceinte et traumatisée par son expérience, elle s’est rendue à l’hôpital.  Elle n’était pas enceinte, mais nous avons fait le test du sida et ce dernier était positif. Nous lui avons expliqué qu’elle devait suivre un traitement.

    Service sanitaire en ruine

    La violence a mis en ruines un système de santé local déjà fragile avant la crise. La moitié des centres de santé que nous avons visités dans les zones rurales ont été affectés d’une façon ou d’une autre : pillés, incendiés ou détruits. Dans certains des centres qui ont été pillés, une partie du personnel est revenue à son poste, mais certains médicaments et équipements nécessaires ne sont pas disponibles, et le manque de professionnels qualifiés se fait sentir. La route est encore longue. 

    MSF au Kasaï

    Les équipes MSF passent de village en village dans la province du Kasaï pour soigner les villageois, en particulier les enfants malnutris, et fournir des médicaments et de l’équipement. MSF a soutenu l’ouverture de dix centres d’alimentation thérapeutique ambulatoire pour enfants et apporte son soutien à un hôpital et à trois centres de santé dans la ville de Tshikapa. Entre juin et septembre, plus de 200 chirurgies et 5 000 consultations pédiatriques ont été réalisées, près de 1 000 enfants ont été traités pour malnutrition sévère, 155 personnes ont été traitées pour des blessures consécutives à des violences et 30 autres pour des violences sexuelles.  Dans la province du Kasaï central, MSF appuie l’hôpital provincial de Kananga depuis avril 2017 et a également mis en place un service d’assistance aux victimes de violences sexuelles en juin.