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RD Congo

« Le plus grand défi auquel j’ai eu à faire face sur cette mission était l’incertitude liée à la volatilité du contexte régional & pré-électoral »

La maison d'un ancien chef de milice détruite, suite à des représailles, dans la banlieue de Kananga. RDC, mars 2018. © Quentin Bruno/Brassage Photographique
Témoignages 
Olivier Pirot - Chef de mission pour MSF
Olivier Pirot, chef de mission pour MSF de septembre à novembre 2018 en République démocratique du Congo (RDC), nous raconte les défis auxquels sont confrontés les chefs de missions sur le terrain. Son témoignage révèle également un contexte extrêmement volatile où violence, magie noire et tradition s'entremêlent.
    Quelle est la situation dans la région du Grand Kasaï où les projets que tu supervisais sont situés?

    La région du Kasaï est une région au contexte très volatile où la tradition joue un rôle prépondérant, et où la magie est profondément ancrée dans les croyances populaires. Les « chefs coutumiers » sont l’autorité traditionnelle. Cette autorité est mise sous tutelle depuis 2015, suite à la promulgation d’une  loi qui stipule que les chefs coutumiers doivent être « adoubés » par l’État.

    En août 2016, un conflit coutumier a dégénéré jusqu’à s’étendre sur cinq provinces, avec de graves violations des droits humains, par des hommes en armes de tous bords.

    Suite au décès du chef coutumier Kamuina Nsapu, du même nom du village dont il est originaire, son parent reconnu comme successeur par la population n’a pas été validé par l’État et le village est entré en résistance. Après divers rebondissements, le chef Kamuina Nsapu a été tué par l’armée qui a empêché que son corps reçoive un véritable enterrement coutumier.

    RDC MSF Le centre de santé du village de Kamuina Nsapu. RDC. Novembre 2018. © Olivier Pirot

    La situation s’est alors embrasée et le Grand Kasaï a été le théâtre d’évènements extrêmement violents et d’exactions contre les populations locales, tant de la part des forces armées régulières congolaises ou des milices les soutenant, que de la part des milices Kamuina Nsapu.

    Après une poussée conséquente dans le Grand Kasaï, vers le nord et l’ouest, les milices sont aujourd’hui à nouveau regroupées sur leur territoire originel. Cela rend le contexte très instable, avec de nombreux groupes armés concentrés sur une petite surface, un grand nombre d’armes (armes blanches, fusils, AK47) en circulation, et l’État qui cherche à restaurer son autorité, sur fond de période pré-électorale* (des élections présidentielles, législatives nationales et provinciales doivent avoir lieu fin décembre 2018).

    MSF est aujourd’hui le seul acteur humanitaire international présent avec des équipes permanentes dans la région du Kasaï.

    Quels sont les besoins de la population dans cette région et comment MSF y répond-elle ?

    Le système de santé est détérioré, le Kasaï est une zone oubliée depuis longtemps par le pouvoir central, car perçue comme un bastion de l’opposition, et l’accès aux soins est extrêmement compliqué. Bon nombre de structures de santé, déjà dans un état préocupant, ont été détruites ou pillées lors des combats, et les infrastructures sont extrêmement précaires.

    RDC Kasaï MSF
    Une salle d'accouchement dans la région du Kasaï. RDC. Novembre 2018. © Olivier Pirot

    MSF travaille à la réhabilitation des différents centres de santé dans la communauté, ainsi que dans un hôpital général de référence. Dans les centres de santé, nous fournissons un appui aux soins de santé primaire de manière globale (soins ambulatoires, maternité, vaccination, formation, accès à l’eau, etc.), et soutenons les transferts vers l’hôpital général.

    Dans ce dernier, nous gérons un service de pédiatrie, incluant une unité nutritionnelle et une maternité, et soutenons les autres départements : chirurgie, banque de sang, etc. Nous avons également des activités concernant l'eau, l'hygiène et l'assainissement. Dans la communauté, nous traitons la malnutrition et le paludisme (nous sommes en pleine saison des pluies dans une zone endémique avec des pics saisonniers), et prenons en charge les adultes et les enfants référés à l’hopital général.

    L’aspect culturel très fort pousse MSF à s’adapter aux besoins des populations. À la maternité par exemple, les femmes ne veulent pas partir avant que le cordon ombilical de leur bébé ne tombe (au bout de 6 à 7 jours après l’accouchement !), de peur d’apporter le malheur dans leur foyer.

    Quel a été ton rôle sur place ?

    En tant que chef de mission, mon rôle est assez vaste est très polyvalent.

    Tout d’abord, le chef de mission est amené à installer la mission en faisant le lien avec les autorités, les autres acteurs, et initier différents partenariats. Il représente MSF au niveau national. J’ai notamment été amené à rencontrer le Premier ministre.

    Il s’agit ensuite de définir la stratégie opérationelle de la mission, en partenariat avec la cellule opérationnelle et l'équipe de coordination, en établissant des plans d’action en fonction de différents scénarii. Il faut analyser les évènements (comme par exemple l’afflux important, dans le Kasaï, de réfugiés congolais expulsés d’Angola durant ma mission), explorer les éventuels besoins, et dessiner des scénarii d’interventions. Enfin, il faut assurer la coordination de la mise en œuvre effective des projets.

    Le chef de mission doit également avoir une bonne lecture du contexte, aussi complexe soit-il, pour pouvoir donner une vision stratégique pour le futur. L’une de mes priorités était de donner la mienne pour la suite de la mission en 2019.

    La compréhension du contexte est aussi extrêmement importante, car le chef de mission est le responsable ultime de la sécurité de la mission et doit s’assurer que des stratégies à appliquer en cas de situations de crise sont en place. La RDC est actuellement en contexte pré-électoral*, ce qui ajoute de la complexité à une situation déjà très volatile.

    Ensuite, au quotidien, il faut arbitrer les décisions et difficultés comme responsable final de tous les aspects politiques et de gestion de MSF dans la mission (administration, logistique, finances, ressources humaines et association MSF).

    Enfin, et c’est l’un des aspects qui me tient à cœur en tant que chef de mission, je fournis un encadrement et un soutien à l'équipe de coordination de la capitale et aux coordinateurs de terrain. J’essaie d’être disponible, à l’écoute, pas uniquement sur des dossiers techniques, mais aussi en m’assurant de leur état d’esprit, et en cherchant à induire une bonne dynamique au sein de l’équipe.

    Peux-tu nous parler des défis que tu as dû relever au quotidien ?

    Les défis sont en effet nombreux dans un contexte déjà instable, où MSF rencontre un discours souverainiste, et fait face à des velléités de fermeture de l’espace humanitaire. Il faut sans cesse négocier avec les autorités pour maintenir notre espace et assurer un accès à des soins gratuits.

    La sécurité des équipes et des patients est également une préocupation de tous les jours, et ma mission a été émaillée de plusieurs incidents.

    Dans un tel contexte, c’est également un travail de chaque instant de préserver la dynamique positive au sein des équipes.

    Enfin, les élections de décembre 2018* ajoutent une part d’incertitude quant à la lecture du contexte et nous devions être prêts à agir en cas d’affrontements.

    As-tu une anecdote à nous raconter ? Quelque chose de marquant que tu as vécu et que tu aimerais partager?

    Lors d’une visite sur le terrain, j’accompagnais une livraison de matériaux de construction pour la réhabilitation du centre de santé dans le village de Kamuina Nsapo. Tous les enfants du village s’étaient agglutinés autour du camion et cela était dangereux au vu des matériaux que nous déchargions. J’ai donc improvisé un tour de « magie » pour les éloigner : j’ai « enlevé » puis recollé une partie de mon pouce. C’était un beau moment d’échange avec la population, tout le monde, adultes et enfants me demandaient de refaire le tour. À un moment, un homme s’approche de moi, m’observe, puis me dit finalement que je suis un grand sorcier…mais que le chef du village est un sorcier encore plus puissant, puisqu’il arrive à décoller, puis recoller ses 5 doigts !

    RDC Kasaï MSFEnfants dans un village de RDC. Novembre 2018. © Olivier Pirot

    Un autre moment très fort et privilégié de ma mission a été la rencontre avec le Premier ministre que j’ai évoquée plus haut. C’était la première fois que des représentants de MSF rencontraient ce Premier ministre, mis en place en décembre 2016, suite aux accords de la Saint Sylvestre et dont la mission principale était l’organisation d’élections et d’une transition démocratique suite au report de ces dernières.

    * L’interview a été réalisée début décembre 2018