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Afghanistan

Kunduz - Ce que nous avons perdu

Témoignages 
Dr Kathleen Thomas - Docteur
Le docteur Kathleen Thomas est spécialisée en soins intensifs. Originaire d’Australie, elle effectuait sa première mission au Centre de traumatologie de Kunduz de MSF depuis le mois de mai, quand les forces aériennes américaines ont frappé l’hôpital, le 3 octobre. Ci-dessous, elle nous raconte une journée typique au KTC, ainsi que les événements qui se sont déroulés lors de la semaine d’intenses combats qui a précédé l’attaque.

    Les noms des patients et de certains membres du personnel ont été modifiés pour protéger leur vie privée.

    Partie 1

     

    Depuis mon retour en Australie, dès que les petites tâches quotidiennes arrêtent de m’occuper l’esprit, les souvenirs de Kunduz (Afghanistan) refont immédiatement surface. Je suis plongée dans un gouffre noir et béant qui me subjugue, alors que j’essaye d’en extraire le contenu. Ce ne sont pas les scènes atroces du petit matin qui a suivi l’attaque, ni le bruit assourdissant des incessantes frappes aériennes, ni la vue de membres partiellement amputés, ni l’odeur persistante du sang qui m’obsèdent. Mais c’est un sentiment de perte et de chagrin incompréhensible qui m’entraîne dans ce puits sans fond.

    Ce que nous avons perdu – Une journée typique au Centre traumatologique de Kunduz

     

    7 h 35, à l’extérieur de notre maison MSF : une dizaine d’expats des quatre coins du monde s’entassent dans les deux Land Cruisers de MSF – un pour les hommes, l’autre pour les femmes. Katrina saute dans le véhicule, en retard, comme d’habitude. Elle ajuste rapidement son voile avant que la voiture ne franchisse le portail en direction de l’hôpital. J’observe Sally, la chirurgienne généraliste, qui a des cernes sous les yeux et lui demande : « Tu as pu dormir un peu ? » Elle hausse les épaules : « J’ai donné un coup de main au Dr Hakeem pour une laparotomie à 2 h du matin. » Nous nous sourions d’un air entendu. On travaille dur… Mais c’est pour ça qu’on est là, donc personne ne se plaint.

    Nous regardons à travers les fenêtres de la voiture, recouvertes d’un film antidéflagration. C’est notre seul coup d’œil sur l’agitation qui règne à Kunduz. J’aperçois Mujeeb, l’agent administratif, et Najib, l’opérateur de saisie, qui se dirigent tous deux vers l’hôpital, le premier à pied et le second à vélo, pour commencer leur journée de travail. Nous faisons poliment signe à plusieurs des gardes de notre hôpital qui nous saluent à l’arrivée de nos véhicules. Je remarque la file de gens qui attendent d’être fouillés par le personnel de sécurité, pour vérifier qu’ils respectent bien notre politique « Armes interdites » avant d’entrer dans l’hôpital : beaucoup d’hommes, certains avec des béquilles, un qui pousse un petit garçon en chaise roulante dont les deux jambes ont été amputées, et plusieurs femmes dans des burqas bleues, toutes accompagnées de jeunes enfants.

    Nous sortons des Land Cruiser pour nous rendre à notre réunion du matin et croisons un jardinier qui soigne les belles roses qui remplissent l’enceinte de l’hôpital. Alors que j’enlève mes chaussures devant la salle de réunion, j’entends une trentaine de personnes qui bavardent – les responsables de chacun des services de l’hôpital. J'entre dans la salle et nous nous asseyons tous par terre avant que la réunion ne débute. Je me rappelle à quel point j’ai été surprise la première fois que nous nous sommes tous assis par terre pour la réunion – par la suite tout cela m'a semblé très normal.

    Pendant un instant, l’électricité se coupe et la salle est plongée dans le noir complet. Mon attention se dirige vers les lourdes fenêtres en métal alors que l’un de mes collègues l’ouvre et que la lumière inonde la pièce. « Ah oui, me dis-je, c’est la “pièce de survie”, l’endroit où nous sommes censés nous réfugier en cas d’urgence. » Je n’arrive même pas à m’imaginer quel genre de situation pourrait un jour me pousser à utiliser cette salle à cette fin. Comment aurais-je pu savoir que, le 3 octobre, c’est ici que nous nous abriterions pour échapper aux frappes aériennes contre notre hôpital, que c’est ici que nous installerions le service des urgences et la salle d’opération de fortune pour nos collaborateurs blessés?
     

    Ensuite, chacun se hâte vers son service pour commencer la journée. Une odeur de poulet me chatouille les narines alors que je passe devant la cuisine, où le déjeuner est déjà en cours de préparation. Je m’arrête à la blanchisserie pour prendre des vêtements propres, puis au vestiaire des femmes. En chemin, je dis bonjour à Suraya, l’une de nos traductrices, et à Sorab, un spécialiste en santé mentale.

    Je me rends aux urgences, où les médecins et infirmiers s’occupent de la centaine de patients qui franchiront le seuil de notre porte ce jour-là, tous victimes de traumatismes accidentels et violents. Je jette un œil dans la salle de réanimation. Mohibulla et Lal Mohammed, deux infirmiers d’urgence expérimentés, aident le Dr Amin à insérer un drain dans la poitrine d’un jeune homme blessé par balle. Le bip-bip du moniteur au-dessus de sa tête est rassurant et deux poches de sang pendent à côté de son lit. J’observe rapidement le patient et sa radio. « Tout est sous contrôle, Dr Amin ? », je lui demande, en me doutant bien de la réponse. « Bien sûr », me lance-t-il, sans même relever la tête. En quatre années d’existence, le KTC a formé de nombreux travailleurs médicaux qualifiés – le Dr Amin, Mohibulla et Lal Mohammed en font partie. Le Dr Amin m’impressionnait souvent, rien ne semblait pouvoir le décontenancer. Il était compétent, sûr de lui et travaillait extrêmement vite.

    Je quitte les urgences et croise deux membres du personnel d’entretien, Najibulla et Nasir, qui me sourient en nettoyant consciencieusement le sol du hall. Ils ne parlent pas très bien anglais et je ne connais que quelques mots de dari, donc nous ne pouvons pas vraiment communiquer verbalement, mais je les salue en posant ma main sur le cœur, en signe de respect. Je remarque leur éthique de travail et leur attitude positives.

    Je rentre à l’unité de soins intensifs (USI) juste derrière un « accompagnant », un membre de la famille du patient qui reste avec lui 24 h sur 24, 7 jours sur 7, et effectue certains soins de base. Je remarque qu’il boite et marche avec des béquilles. Alors que je le suis, je réalise qu’il est amputé des deux jambes et marche avec des prothèses. Je me demande quand et comment il a été blessé. À cause d’une fusillade, d’un missile perdu, d’une explosion fortuite au bord de la route ? Il se dirige vers le lit n° 4 et je constate qu’il est le père d’un jeune garçon qui a marché sur une mine antipersonnel et a lui aussi perdu ses deux jambes. Je me sens désespérée par cette démonstration de violence et de souffrance transgénérationnelles, le résultat de plus de trente années de guerre.

    Je réunis les médecins de l’USI pour entamer notre tour. Du coin de l’œil, j’entrevois Naseer et Zia, deux jeunes infirmiers brillants et travailleurs, qui aident un patient en chaise roulante à retourner dans son lit – un homme à la stature imposante mais très affaibli par un séjour prolongé à l’USI suite à l’explosion d’une  bombe. Zia l’a fait sortir prendre l’air, ce dont il avait grand besoin. Avant que je ne puisse l’arrêter, Naseer le prend dans ses bras et le hisse d’un coup sur le lit. J’accours pour vérifier qu’il ne s’est pas fait mal et le prie de demander de l’aide la prochaine fois. Il se contente de m’adresser un grand sourire enfantin, rigole et me fait signe de ne pas m’inquiéter. Depuis ce moment, je l’appelle Naseer-le-costaud.

    À 10 h, l’hôpital est en pleine effervescence, comme d’habitude. Je quitte l’USI pour aller examiner un patient en salle. Je croise un technicien de laboratoire penché sur un microscope au service de pathologie, traverse les urgences et passe à côté du bloc opératoire. Un patient de la salle est conduit au bloc par un brancardier, il est accueilli par Abdul Salam, un infirmier de la salle d’op doux et qualifié. Le patient va subir une opération de chirurgie traumatologique spécialisée, réalisée par une équipe d’excellents chirurgiens nationaux et internationaux. Le KTC est la seule infrastructure dans tout le nord de l’Afghanistan à proposer ce type de service.

    Je traverse ensuite les services de radiologie et ambulatoire qui sont débordés. Les infirmiers enlèvent des plâtres et en posent de nouveaux, pansent des plaies, ajustent des béquilles… Je reconnais un petit patient, Esmatulla (9 ans), qui marche devant moi pendant qu’un kinésithérapeute l’examine. Il semble moins boiter que la dernière fois que je l’ai vu. Esmatulla a passé de nombreuses journées aux soins intensifs après un grave accident de voiture, dont il est sorti avec le bassin fracturé, les poumons endommagés et les tissus mous du dos complètement arrachés. Peu courante, sa lésion au dos a nécessité de multiples opérations et nous avons dû solliciter l’aide d’experts du monde entier pour résoudre ce cas. La route a été longue et difficile pour Esmatulla, mais il a l’air en pleine forme et est presque prêt à reprendre une vie normale d’enfant.
     

    Je dépasse les services de santé mentale, de kinésithérapie et des dossiers médicaux avant de sortir du bâtiment principal et arrive finalement à la salle 4, un petit bâtiment d’une vingtaine de lits. Je vois un kinésithérapeute expliquer à un homme d’âge moyen les exercices à faire après une amputation de la jambe. Je trouve le lit de mon patient, Roshan, qui vient de quitter l’USI et que je suis venue examiner, mais son lit est vide.

    L’infirmier m’explique que Roshan est sorti marcher et part le chercher. Je suis tellement heureuse d’entendre cela : Roshan marche ! Ce patient a passé un long séjour à l’USI après avoir été poignardé au cœur. Les chirurgiens ont miraculeusement réussi à refermer la plaie de 2 cm dans son ventricule gauche, mais nous avions peu d’espoir qu’il se rétablisse. Et pourtant, le voilà, en train de marcher lentement, mais sûrement dans la salle. J’adapte légèrement son traitement et annonce à Roshan qu’il va pouvoir rentrer chez lui le lendemain. Il joue un petit air de musique avec ses mains pour exprimer son enthousiasme.

    Tout le reste de la journée, l’hôpital continue de grouiller d’activité : le personnel coopère harmonieusement, chacun accomplissant son rôle et veillant sur les patients hospitalisés ou de passage au KTC ce jour-là.

    Quand nous rentrons à la maison MSF à la fin de cette longue journée, j’enlève mon voile et me rends sur le balcon avec quelques autres expats pour profiter des derniers rayons de soleil. De nombreux cerfs-volants multicolores virevoltent dans le ciel, tenus par de jeunes enfants sur le toit des bâtiments voisins. Alors que le soleil se couche, les montagnes autour de Kunduz sont illuminées par un halo rose. Dans une mosquée lointaine, j’entends l’imam appeler à la prière, suivi de près par d’autres imams du coin, jusqu’à ce qu’une symphonie de sons emplissent l’air. Quel magnifique moment !
     

    Partie 2

     

    La dernière semaine à l’hôpital, six jours avant les frappes aériennes

     

    Il était à peu près 2 h du matin quand j’ai été réveillée par le bruit de violents combats. Comme je vis en plein dans la « saison des conflits » de Kunduz depuis 5 mois, j’ai fini par m’habituer aux sons de la guerre… Mais cette fois, c’était différent. Le bruit était proche, assourdissant et venait de toutes les directions. Donc, comme d’habitude lorsque des combats se faisaient entendre, je m’apprêtais à recevoir un appel des urgences annonçant l’arrivée massive de patients et demandant de l’aide. L’appel a mis plusieurs heures à arriver – les combats étaient trop intenses pour que les blessés se risquent à rejoindre l’hôpital… Mais, alors que le soleil se levait ce lundi 28 septembre, les combats ont momentanément ralenti, le coup de téléphone est arrivé et la plus longue semaine de ma vie a commencé.

    Le premier jour a été des plus chaotiques. Plus de 130 patients ont franchi nos portes en quelques heures seulement. Malgré les efforts héroïques de notre personnel, nous étions complètement débordés. La plupart des victimes étaient des civils, mais nous avions aussi quelques combattants blessés, des deux parties au conflit.
     

    Aujourd’hui, quand je repense à cette journée, je me rappelle de l’odeur du sang qui imprégnait les urgences, des personnes désespérées qui tiraient mes vêtements pour attirer mon attention et me suppliaient de soigner un de leurs proches blessés, des gémissements, du désespoir et de l’angoisse des parents d’un énième enfant blessé par une balle perdue que nous ne pourrions pas sauver, de mon propre sentiment de panique alors que l’on continuait de faire entrer des patients et de les coucher sur le sol du service déjà bondé des urgences et, en arrière-plan, du bruit continu des mitrailleuses et des énormes explosions de bombe, bien trop proches pour que nous soyons rassurés.

    Enfin, à 22 h, la cadence avait suffisamment ralenti pour que je puisse m’asseoir avec quelques-uns des responsables pour réfléchir aux implications de ce qui apparaissait de plus en plus comme une aggravation de la « saison des combats ». Nous avons réalisé qu’il serait dangereux de sortir ou rentrer dans l’hôpital, ce qui signifiait que personne ne pourrait venir prendre la relève des médecins, infirmiers, agents d’entretien, brancardiers, techniciens de laboratoire, gardiens, etc. tous sur les genoux, et dont beaucoup venaient déjà de travailler 24 heures d’affilée. Nous avons alors commencé à établir des plages de repos, deux fois par jour, en acceptant à contrecœur qu’il s’agirait sans doute d’un marathon et non d’un sprint.

    Cette semaine-là, nous avons été complètement débordés. Dans les différents services, nous avons rapproché tous les lits pour pouvoir placer des matelas supplémentaires par terre. Le bloc opératoire fonctionnait sans interruption jour et nuit pour pouvoir traiter la liste de patients qui n’arrêtait pas de s’allonger. La demande de soins intensifs était constante. Nous avons fait de notre mieux, avec des ressources limitées, mais nous avons malheureusement été obligés de regarder de nombreux patients mourir alors que, dans d’autres circonstances, nous aurions pu les sauver. Certains avaient besoin d’une transfusion d’un groupe sanguin peu répandu, mais personne ne pouvait atteindre l’hôpital pour faire un don ; certains avaient besoin d’être maintenus en vie par un respirateur, mais nous n’en avions que quatre – pas assez pour tout le monde ; certains étaient restés coincés chez eux pendant des jours sans pouvoir rejoindre l’hôpital et, quand ils arrivaient enfin, leurs plaies et leur corps présentaient de telles infections que nous ne pouvions pas les maîtriser, même avec des opérations chirurgicales ou nos plus puissants antibiotiques.

    Le Dr Osmani était mon bras droit à l’USI cette semaine-là – un jeune médecin brillant, ouvert d’esprit et à l’énergie très communicative. Il s’intéressait  beaucoup à son pays et au reste du monde. Quelques semaines plus tôt, il m’avait parlé du nouveau Premier ministre australien avant même que je n’aie appris la nouvelle. Tout le personnel de l’USI l’adorait pour ses compétences, son éthique du travail, son dévouement et sa compassion. En fait, il avait démissionné de son poste à l’hôpital quelques semaines auparavant pour commencer une formation en ophtalmologie à Kaboul, mais il avait généreusement accepté de revenir à Kunduz tous les week-ends pour nous aider à former les nouveaux médecins engagés pour le remplacer à l’USI. Il m’avait affirmé : « MSF m’a offert tellement d’opportunités et m’a tellement appris que, maintenant, je veux leur rendre service en retour. »

    Dr Osmani était le médecin-chef à l’USI la nuit où les combats ont éclaté. Il a décidé de rester avec nous et a campé à l’hôpital toute la semaine. Il n’avait rien emporté avec lui en dehors des vêtements qu’il portait sur lui, pas même une brosse à dents. Sa famille était très inquiète. Il recevait sans cesse des coups de fil, probablement des proches lui demandant de partir. Quand je lui ai dit que je m’inquiétais pour son manque de sommeil et l’ai supplié de se reposer, il m’a souri et m’a répondu : « Ne vous inquiétez pas, Dr Kass, je vais bien. Quand je suis ici, je suis heureux. Nous sommes comme une famille. » Puis, en rigolant, il a ajouté : « Et puis, maintenant, j’ai ceci ». Il a sorti un petit morceau de bois en piteux état, dont le bout avait été raboté. J’ai remarqué qu’il y avait des traces de dents à l’extrémité. J’ai pris le morceau de bois, l’ai examiné avec curiosité et lui ai demandé ce que c’était. Il a ri de plus belle. « C’est une brosse à dents afghane. L’un des patients me l’a donnée quand il m’a entendu dire que je n’avais pas de brosse à dents. Je ne pouvais pas refuser. » Nous avons tous les deux ri aux éclats. C’est ce genre de moments précieux qui me permettaient de tenir le coup tout au long de la semaine et cela me brise le cœur d’y repenser. C’était peut-être les derniers traits d’humour du Dr Osmani.

    Nous savions tous qu’à certains moments, notre hôpital se trouvait en plein sur la ligne de front, qui bougeait rapidement. Nous le sentions. Quand les combats étaient proches, les tirs et les explosions faisaient vibrer les fenêtres. J’avais peur, nous avions tous peur. Quand un gros BOUM semblait un peu plus proche de l’hôpital, nous nous jetions tous par terre, loin des grandes fenêtres de l’USI, et nous nous regardions, d’un air inquiet, à moitié en train de pleurer, à moitié en train de rire nerveusement. On trouvait toujours un moyen de rigoler un peu ensemble dans ces situations précaires. Nous essayions aussi de déplacer les patients et les grandes bouteilles d’oxygène (inflammables !) loin des fenêtres, mais l’agencement de l’USI ne le permettait pas vraiment. Je m’inquiétais toujours de notre exposition à travers ces fenêtres, mais je n’aurais jamais pu imaginer que, quelques jours plus tard, l’attaque viendrait par le toit. 
     

    Vers le milieu de la semaine, nous avons organisé une réunion d’urgence avec le personnel hospitalier après que l’un des infirmiers d’urgence, Lal Mohammed, a été très grièvement blessé par une balle perdue en sortant de l’hôpital. « Mais il est l’un des nôtres – il ne peut pas être blessé », me disais-je alors qu’on s’occupait de lui aux urgences. Une fois qu’il a été installé aux soins intensifs, plus de 80 collaborateurs se sont rassemblés pour la réunion. J’ai remarqué quelques nouveaux visages parmi la foule, ce soir-là. À ce moment de la semaine, un grand nombre des travailleurs qui étaient avec nous les premiers jours avaient profité de périodes d’accalmie pour rejoindre leur domicile et conduire leur famille en des lieux plus sûrs. À l’inverse, certains collaborateurs qui n’avaient pas réussi à rejoindre l’hôpital plus tôt sont arrivés. Certains étaient restés coincés chez eux pendant que les combats faisaient rage dans leur rue ; certains venaient d’autres provinces et s’étaient aventurés sur des routes dangereuses pour atteindre Kunduz. Mais, malgré tout, ils étaient là, prêts à travailler. J’ai remarqué, en particulier, le Dr Satar, notre directeur médical adjoint, et Tahseel, notre pharmacien en chef, qui avaient tous deux accompli un périlleux voyage depuis Kaboul, ce jour-là, pour nous aider à faire tourner l’hôpital. En voyant tout ce monde, je me suis rappelé à quel point nous étions nombreux, chacun faisant son travail individuel, mais tout le monde collaborant pour faire fonctionner l’hôpital. Je me suis sentie si fière et honorée de me tenir aux côtés de ces hommes et femmes courageux – mes collègues, mes amis – à une période si difficile de leur vie, et de l’histoire de notre centre de traumatologie.

    Les combats incessants ont eu un impact sur chacun d’entre nous. À la fin de la semaine, nous étions tous épuisés physiquement, mentalement et émotionnellement. Par moment, nous étions submergés par le désespoir. Le Dr Osmani a très bien exprimé ces sentiments le dernier jour, après un incident tragique qui a coûté la vie à plusieurs enfants d'une famille qui essayait de fuir Kunduz et a été prise entre deux feux. Plusieurs enfants sont morts sur place et deux autres sont décédés chez nous, l’un aux urgences et l’autre au bloc. Alors que nous traitions les graves blessures des enfants survivants, il a déclaré : « les gens sont réduits en sang et en poussière. Ils sont en morceaux. Mon dieu, pourquoi personne n’entend leurs cris ? »

    Quelques heures plus tard, le Dr Sohrab, le superviseur des urgences, m’a appelée. Je n’oublierai jamais ce moment. Il tenait dans les bras un bébé de six mois. En cinq mois de travail à ses côtés, je n’avais jamais vu autant de détresse dans ses yeux. Il m’a expliqué qu’il venait de déclarer le décès de la mère de l’enfant. Quand une bombe a explosé dans la rue, elle s’est jetée sur son bébé pour le protéger et y a laissé la vie. Alors qu’il se dirigeait vers la salle des femmes pour confier ce beau bébé aux infirmières, il m’a avoué : « C’en est trop Kass, c’en est vraiment trop. C’est la première fois que je n’arrive pas à contenir mes larmes. » Nous avons parcouru le reste du chemin vers la salle en silence, les larmes coulant sur nos joues. Je me sentais vide. J’avais envie de le prendre dans mes bras et de lui dire que tout irait bien, mais, premièrement, ce geste aurait été déplacé d’un point de vue culturel, et deuxièmement, je savais que c’était des mensonges. Personne ne pouvait prédire l’avenir.

    Quand nous sommes revenus aux urgences, le Dr Sohrab, médecin urgentiste, m’a informée de la situation : nous n’étions plus que quatre médecins, la plupart des autres avaient fui Kunduz. Il a dû lire l’inquiétude sur mon visage, car il a ajouté : « Mais je suis là et je ne vais pas partir ». Quel courageux et remarquable jeune médecin. Il m’a également annoncé que le Dr Amin était revenu après avoir été mettre sa famille en sécurité plus tôt dans la journée. Je me suis sentie soulagée de savoir que deux de nos médecins les plus compétents, le Dr Sohrab et le Dr Amin, faisaient partie des quatre médecins restants.

    Le cinquième jour – le dernier – a été une journée étonnamment pleine d’optimisme. La plupart de nos patients se remettaient de leurs graves blessures et étaient sur le point de quitter l’USI.

    Un de nos plus anciens patients dans le lit n° 1, un homme qui avait été grièvement blessé dans un accident de voiture plus d’un mois auparavant, accomplissait d’énormes progrès. Après une série de complications potentiellement mortelles, il avait enfin assez de forces pour entamer le processus de sevrage de la ventilation mécanique, qui peut prendre plusieurs jours. Le matin où je lui ai dit qu’il était prêt à respirer par lui-même, il m’a regardé avec un tel enthousiasme et m’a serré la main (un geste très rare de la part d’un homme envers une femme en Afghanistan) en signe de respect et de reconnaissance. Je n’avais aucun doute qu’il respirerait complètement par lui-même d’ici quelques jours et pourrait rentrer chez lui peu après.
     

    Lal Mohammad, notre infirmier d’urgence blessé dans le lit n° 2, avait aussi fait de grands progrès au cours de ses deux jours d’hospitalisation. J’étais extrêmement soulagée de constater qu’il montrait des signes rassurants de rétablissement et j’avais l’intention de le sortir de son coma artificiel le lendemain.

    Shaista, une petite fille de trois ans, occupait le lit n° 7. Sa jambe gauche et son derrière avaient été soufflés dans une explosion. Elle avait perdu presque tout son sang des suites de la blessure et avait subi une série d’opérations et de transfusions qui avaient permis de lui sauver la vie. Elle se rétablissait remarquablement bien. J’étais ravie de ses progrès et comptait l’envoyer en salle le lendemain matin. Sa mère, une belle jeune femme au sourire chaleureux, ne quittait jamais son chevet. Elle était visiblement soulagée quand je lui ai dit que sa fille quitterait l’USI le lendemain.

    Wahidullah, dans le lit n° 8, était un miraculé. Ce garçon de 12 ans, le « premier de sa classe », m’avait fièrement dit son père, avait subi un traumatisme crânien deux semaines plus tôt, des suites d’un accident de voiture. Malgré tous nos efforts, il restait dans un état comateux et ne montrait guère de signe de rétablissement. Nous l’avions transféré en salle prématurément car nous avions besoin de lits à l’USI et étions contraints de réserver nos ressources limitées à ceux qui avaient le plus de chances de s’en sortir. Ce matin-là, quand le Dr Osmani et moi-même avons été appelés en salle pour un arrêt cardiaque, mon cœur s’est serré quand j’ai vu que c’était pour cet enfant. Comme la réanimation avait déjà commencé, nous avons discuté de la futilité de la situation. Son père nous a suppliés de continuer. À notre grande surprise, le cœur du garçon s’est rapidement remis à battre et nous avons accepté – avec un peu de réticence – de le ramener à l’USI pour une période de traitement brève et limitée. Cette après-midi-là, un miracle s’est produit. Le père de l’enfant a appelé sa mère et a placé le téléphone contre l’oreille de son fils. Elle lui a parlé pendant un moment. Immédiatement après la conversation, le garçon s’est réveillé. Il a littéralement ouvert les yeux, a commencé à articuler des mots, a répondu correctement aux stimuli et m’a serré la main. Tout le monde à l’USI s’est rassemblé pour observer cet enfant, pour lequel nous avions presque abandonné tout espoir de réel rétablissement. C’était un miracle. Complètement sidérée, j’ai expliqué à son père que nous pourrions l’extuber le lendemain matin et qu’il retournerait en salle. Nous avons souri tous les deux, ahuris mais tellement heureux. Le lendemain allait être une bonne journée.

    Mais il n’y a pas eu de lendemain pour la plupart de ces patients. Ni pour la plupart du personnel de l’USI en service cette nuit-là. Quand les forces aériennes américaines ont attaqué notre hôpital, l’USI a été sa première cible. À l’exception de Shaista, tous les patients de l’unité ont perdu la vie, de même que tous ceux qui les accompagnaient. Le Dr Osmani est mort. Zia et Naseer-le-costaud, les infirmiers de soins intensifs, sont morts. Nasir, l’agent d’entretien de l’USI, est mort. J’espère de tout mon cœur que les trois patients sous sédatifs de l’unité, dont l’infirmier d’urgence Lal Mohammad, dormaient suffisamment profondément pour ne pas être conscients de ce qu’il leur arrivait – mais c’est peu probable. Ils étaient coincés dans leur lit, en proie aux flammes.

    Les scènes d’horreur qui ont secoué l’USI ont ensuite frappé le reste du bâtiment principal, alors que les bombes tombaient avec une précision alarmante. Mohibulla, notre infirmier d’urgence, est mort. Najibulla, l’agent d’entretien des urgences, est mort. Le Dr Amin a été grièvement blessé mais a réussi à s’échapper du bâtiment principal pour finalement mourir dans les bras de ses collègues une heure plus tard, alors que nous essayions désespérément de lui sauver la vie dans la salle d’opération de fortune installée dans la cuisine adjacente à la salle de réunion du matin. Abdul Salam, l’infirmier de bloc opératoire, est mort. Les bombes ont continué de pleuvoir sur le reste du bâtiment, frappant  ensuite le département ambulatoire, qui était devenu la salle de repos temporaire du personnel. Le Dr Satar est mort. Abdul Maqsood, le préposé aux dossiers médicaux, est mort. Notre pharmacien, Tahseel, a été mortellement blessé. Il avait aussi réussi à se réfugier dans la salle de réunion matinale, mais est décédé peu de temps après, après s’être vidé de son sang. Deux des gardes de l’hôpital, Zabib et Shafiq, sont aussi morts. Nos collègues ne sont pas morts paisiblement, comme dans les films. Ils ont agonisé lentement, certains hurlant après une aide qui n’est jamais venue, seuls et terrifiés, conscients de la gravité de leurs blessures et de l’imminence de leur mort. De nombreux autres collaborateurs et patients ont été blessés, leurs membres emportés par les explosions, leur corps transpercé par les éclats d’obus, leur peau brûlée, leurs poumons, yeux et oreilles détruits par l’effet de souffle. Beaucoup de ces blessures engendreront des handicaps permanents. C’était une scène d’horreur, de cauchemar, qui restera à jamais gravée dans mon esprit.

    Me voici de retour en Australie, je déguste un cappuccino dans un café avec vue sur l’océan. J’entends un avion au-dessus de moi, mais ne prends même pas la peine de relever la tête. C’est inutile, je sais qu’il s’agit simplement d’un avion de ligne et que je suis en sécurité. La paix est un luxe auquel il est tellement facile de s’habituer.

    Je regarde l’immensité de l’océan en essayant de comprendre l’énorme sentiment de perte qui s’est emparé de moi. Les larmes me montent aux yeux alors que le chagrin m’envahit en pensant à mes amis et mes collègues. Tout cela me fend le cœur. Et les patients ! Oh, les patients ! Tous ces jeunes gens brillants dont les vies ont été brutalement fauchées. Mais ce n’est pas tout, il y a aussi le chagrin des familles qui ont perdu un proche le 3 octobre, la tristesse de toute la population de Kunduz, qui a déjà subi tellement de pertes au fil des nombreuses années de conflit, et l’anéantissement de quatre années de travail acharné par le personnel national et international pour faire du KTC ce qu’il était. Je ne peux pas m’empêcher de penser que chaque jour qui passe alors que l’hôpital est réduit en cendres est un jour où des dizaines de vies auraient pu être sauvées, où des centaines de patients auraient pu être traités. Que vont-ils devenir  – les survivants et les futurs blessés de Kunduz ? Que diable vont-ils faire ? Qui sauvera la vie de toutes les personnes qui ont besoin de soins post-traumatiques complexes ? Qui réparera leur corps en morceaux ? C’est incompréhensible. Je ne peux que me forcer à avancer avant de sombrer trop profondément dans ce puits sans fond.