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RD Congo

Donner la vie, sans perdre la sienne, en temps de guerre

Témoignages 
Solenn Honorine - Chargée de Communication
La vie est difficile dans ce pays déchiré par la guerre, en particulier en tant que femme. Solenn Honorine, chargée de communication, a rencontré les mères, les enfants et leurs soignants à travers le projet MSF de planning familial dans le Nord Kivu.

    Nous voyagions depuis environ trois heures, quand un groupe de jeunes hommes a surgit devant notre voiture. Nous étions dans l’épicentre du conflit, à l’est de la RDC, mon estomac s’est resserré. Mais que voulaient-ils de nous ? En réalité, ce qu’ils voulaient c’était simplement le symbole qui flottait sur le drapeau au-dessus de notre voiture. Ce convoi était un 'tipoy', une ambulance de fortune, qui transportait un homme, brûlé sur tout le corps et qui gémissait sur sa civière. Une douzaine d’autres hommes le portaient à travers les collines du Nord Kivu en direction de l’hôpital MSF de Masisi.

    L’ambulance MSF que nous avons appelée a alors pris le relais. Dès qu’elle fut sur la route, une nouvelle demande est arrivée d’un autre centre de santé situé à 18 kilomètres de l’hôpital. Cette fois, c’était pour un nouveau-né prématuré pesant 1,6 kg qui souffrait visiblement d’une infection prénatale. Est-ce que l’ambulance pouvait venir chercher la mère et son enfant ? «Vite ! C’est urgent ! Ils ne peuvent pas attendre !»

    Manque de matériel adéquat dans la région

    «Comme le démontre cette histoire, les ambulances sont des biens précieux dans les environs de Masisi», explique Zachary Moluh, responsable MSF des soins infirmiers. «Hier, nous avons eu un appel concernant une jeune maman en état de choc. Elle saignait abondamment après avoir perdu son enfant à 5 mois de grossesse. Elle aurait dû s’en sortir… si elle avait reçu une transfusion sanguine pour tenir le coup jusqu’à ce qu’elle arrive à l’hôpital. Mais, comme le centre de santé n’avait pas d'équipement de base tel que la transfusion sanguine, le temps qu’elle arrive à l’hôpital –1h30 à cause de la route en mauvais état – elle avait tellement saigné qu’elle est décédée.»

    Le conflit dans la province du Nord Kivu a éclaté il y a 24 ans. «Les enfants ici peuvent identifier de loin le son d’une kalachnikov, d’une roquette ou d’un AK47 aussi facilement qu’ils peuvent distinguer le cri d’une chèvre ou d’une vache», explique André Tshimanga, assistant coordinateur de terrain MSF.

    Les enfants ici peuvent identifier de loin le son d’une kalachnikov, d’une roquette ou d’un AK47 aussi facilement qu’ils peuvent distinguer le cri d’une chèvre ou d’une vache.

    Pourtant, la majorité écrasante des patients de Masisi ne sont pas des combattants, mais des mamans et leurs enfants. Beaucoup, beaucoup, beaucoup d’enfants.

    Le ventre des femmes, une arme parmi d’autres

    Dans beaucoup de sociétés pauvres, les femmes sont sous pression pour porter le plus d’enfants possible qui pourront les aider à travailler dans les champs, à prendre soin de leurs parents quand ils seront vieux. Mais dans un contexte de conflit, on n’a pas seulement besoin de mains pour produire de la nourriture ; il faut aussi des personnes pour protéger les terres. Dans la région des Grands Lacs, la mobilité des gens tout au long du XXe siècle a profondément bouleversé les équilibres entre différents groupes de population et ethnies.

    En 1993 les conflits au Burundi et Rwanda voisin ont débordé dans le Kivu et depuis lors l’origine ethnique des personnes est devenue l’un des facteurs du conflit permanent. Aujourd’hui, 850 000 personnes (15% de la population) ont été déplacées de leurs maisons, dont une partie vit dans les abris misérables des camps de personnes déplacées du Nord Kivu, sous des bâches en plastique si vieilles que le temps a effacé le logo des agences qui les ont distribuées il y a des années.

    Environ 70 groupes armés sont actifs dans cette région et la dynamique du conflit change de façon incessante. Elle dépend des alliances basées sur les différences ethniques mais également sur les différences politiques, des disputes à propos de terres ou des mines, de l’auto-défense, etc. Dans ce contexte, le ventre des femmes est une arme parmi les autres : «Faites plus d’enfants que le groupe adverse ; cela vous permettra de vous défendre, vous et vos terres.»

    Beaucoup de naissances, trop de malnutrition

    Donner naissance à Masisi peut aussi mettre la vie des mères en péril. Les risques associés aux grossesses consécutives sont nombreux : perdre les enfants, déchirer l’utérus, accroître le choix d’une césarienne et s’ils ne trouvent pas de chirurgien à proximité, comment mettre l’enfant au monde en sécurité ? L’année dernière, MSF a soigné près de 5 000 enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition sévère à Masisi, qui représentaient 42% des admissions de la salle des urgences. 74 enfants sont décédés à l’hôpital.

    «Vu la fertilité des terres dans la région, nous ne devrions pas faire face à autant de malnutrition. Mais, lorsqu’il y a moins de deux ans entre deux grossesses, les mamans ont tendance à arrêter d’allaiter tôt et les aînés sont alors nourris de façon non équilibrée», explique Zachary.

    En effet, 80 à 90% des mères de jeunes patients souffrant de malnutrition sont enceintes, comme Kumuka, 28 ans, qui attend dans la salle d’attente avec le plus jeune de ses cinq enfants. Elle vit dans un camp de déplacés depuis des années. Son mari n’a pas de travail. Ils n’ont pas de champ. Ils n’ont aucun revenu. «Je ne veux pas être comme ma tante que tout le monde prend en exemple car elle a porté 15 enfants. Je ne pourrais pas les soutenir, regardez celui-ci est déjà malade ! C’est Dieu qui décidera le nombre d’enfants que j’aurai, mais maintenant que je sais qu’il y a un planning familial ici, je vais tenter de parler à mon mari», déclare-t-elle.

    C’est Dieu qui décidera le nombre d’enfants que j’aurai, mais maintenant que je sais qu’il y a un planning familial ici, je vais tenter de parler à mon mari.

    Sur le lit suivant, Sarah, 28 ans, est enceinte. Elle attend avec son enfant de 18 mois : «Ce sera mon dernier enfant. Je travaille chaque jour dans le champ, de 6h du matin jusqu’au soir, je ne peux pas prendre soin d’eux pendant ce temps-là. Six enfants ce n’est pas beaucoup, mais c’est assez».

    Dans l’aile pédiatrique, Zachary sourit et s’accroupit au chevet d’une petite fille de sept ans. «Alors Étoile! Comment vas-tu aujourd’hui ?» La petite fille rit. Ça fait du bien d’entendre cela, car on n'imagine pas que cela soit possible ici: sa tête, son visage, ses bras et ses mains sont totalement emballés dans des bandages. La petite fille a été brûlée sur 17% de son corps et est hospitalisée depuis deux ans.

    À l’heure actuelle, elle ne réalise pas à quel point elle est défigurée. Et que lui arrivera-t-il dans sa communauté où le viol est omniprésent, sachant qu’elle est aveugle et qu’elle ne sera jamais capable de reconnaitre ses assaillants ?

    Malheureusement, les équipes MSF soignent régulièrement des enfants vivant dans des maisons bondées et qui, un jour, trébuchent sur une casserole remplie de lait bouillant au milieu de la pièce. «Elle devrait bientôt pouvoir rentrer chez elle, mais je suis très inquiet. À l’heure actuelle, elle ne réalise pas à quel point elle est défigurée. Et que lui arrivera-t-il dans sa communauté où le viol est omniprésent, sachant qu’elle est aveugle et qu’elle ne sera jamais capable de reconnaitre ses assaillants ?» Zachary soupire. «Au moins, pendant qu’elle est avec nous, elle est en sécurité».

    Juste à côté, un groupe d’une dizaine de 'mamans conseillères' suivent une formation pour informer et conseiller les femmes de leurs villages à propos du planning familial et des endroits pour accoucher. «Si vous avez moins de jeunes enfants, vous pouvez plus facilement tous les nourrir», déclare l’une d'elles. «Envoyez-les à l’école comme cela, ils pourront prendre soin de vous dans le futur», insiste une autre.

    "Une femme est comme un pagne, si c’est trop usé, ça se déchire", m'a dit l’une des mamans conseillères. Les femmes le savent ; mais elles doivent maintenant convaincre leurs maris.

    C’est un monde rude ici, bien peu de jeunes mamans d’aujourd’hui se rappellent le temps où il n’y avait pas de viols de masse, de camps de déplacés et de son d’armes à feu résonant dans la nuit. Quand le passé rime avec chaos et le futur avec trouble, espacer les naissances ne semble pas être une priorité, même si les corps des femmes le ressentent. «Une femme est comme un pagne», m'a dit l’une des mamans conseillères. «Si c’est trop usé, ça se déchire». Les femmes le savent ; mais elles doivent maintenant convaincre leurs maris.

    * Image principale : portrait de Pendeza, 22 ans, et son fils souffrant de malnutrition et de pneumonie. © Candida Lobes/MSF

    MSF au Nord Kivu

    Depuis 2007, MSF offre à Masisi un large package de soins dans un environnement très volatile:

    • L’hôpital secondaire de Masisi (220 lits) inclut des services de chirurgie, médecine interne, santé de la femme, maternité, pédiatrie, néonatologie ainsi qu’un “village d’accueil” pour les femmes dans le troisième trimestre d’une grossesse à risque afin qu'elles puissent bénéficier d’un suivi medical avant et pendant la naissance.
    • Soutien aux centres de santé primaire de Masisi & Nyabiondo.
    • Clinique mobile avec focus sur le traitement et la prévention du paludisme dans des centre de santé éloignés; watsan & promotion de la santé
    • Une campagne de vaccination multiantigène va bientôt démarrer visant des communautés très éloignées qui n’ont pas accès aux services de santé de base.

    Quelques chiffres de 2016:

    • 18 266 hospitalisations
    • 141 081 consultations
    • 12 201 consultations en urgence
    • 3804 chirurgies
    • 4787 naissances assistées, parmi lesquelles 1062 césariennes
    • 19 096 consultations prénatales