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Grèce, Sierra Leone

De la problématique des soins payants en Sierra Leone à la réhabilitation des victimes de tortures en Grèce : plongée dans l’univers de la recherche qualitative

MSF gère la clinique Robarrie, dans le district de Tonkolili, en collaboration avec le ministère de la Santé. Une infirmière de MSF examine un nourrisson âgé d’un mois présentant les symptômes du paludisme. © Giuseppe La Rosa/MSF
Recherche opérationnelle 
Au sein de la House of BioHealth, à Esch-sur-Alzette, l’unité de recherche opérationnelle LuxOR de Médecins Sans Frontières (MSF) a organisé une formation intitulée Structured Operational Research Training Initiative (SORT IT, Initiative de formation à la recherche opérationnelle) consacrée à la recherche qualitative. Pendant ces sept jours de formation, les cinq participants ont élaboré des protocoles de recherche visant à étudier des problématiques auxquelles ils ont été confrontés sur le terrain, du traitement du VIH en Afrique du Sud à la prise en charge des victimes de violences en Grèce. Les conclusions des recherches permettront d’améliorer les programmes sanitaires partout dans le monde, et les études qui découleront de ces travaux seront publiées dans des revues scientifiques évaluées par les pairs.

    Mariangela Psyrraki est travailleuse sociale au sein de la clinique MSF pour les victimes de violences d’Athènes, en Grèce, depuis sa création en 2014. MSF travaille main dans la main avec ses partenaires locaux BABEL Day Center et le Conseil grec des Réfugiés, et s’appuie sur une approche pluridisciplinaire afin de fournir des services médicaux, psychologiques, sociaux et juridiques à des individus ayant été victimes de violences systématiques ciblées dans leur pays d’origine ou lors de leur périple pour rejoindre la Grèce.

    Mariangela consacre son projet de recherche à l’analyse de la façon dont les réfugiés et les migrants de la République démocratique du Congo (RDC) envisagent la réhabilitation des victimes de tortures, notamment l’intégration au sein d'une nouvelle société, la participation à des activités du quotidien, la reconstruction de l’estime de soi ou encore la restauration de la confiance dans les autres. « Il s’agit d’une question personnelle, complexe et qui comporte de multiples aspects, car elle est liée aux croyances individuelles et culturelles », explique Mariangela, avant de poursuivre : « L'écoute est la clé : personne ne sait mieux que les patients eux-mêmes ce qui leur est arrivé. Si nous voulons améliorer nos services et fournir des soins de meilleure qualité, il est indispensable d'écouter ce qu’ils ont à dire.»

    « Nous débutons notre étude avec des patients et membres de communautés venus de RDC, car ils représentent la majorité des patients se présentant spontanément à la clinique. La communauté congolaise d’Athènes est bien établie, et étant donné que de très nombreuses personnes viennent se faire soigner à la clinique, les informations concernant les services fournis par MSF circulent, soit par le bouche-à-oreille, soit par le biais d’autres canaux. Peut-être que notre travail auprès de la communauté congolaise servira de base à d’autres études, qui se pencheront sur la façon dont d’autres communautés ethniques envisagent la réhabilitation des victimes de tortures. »

    Mariangela espère qu’au-delà d’améliorer les services fournis par MSF, cette étude aidera les victimes à surmonter le traumatisme des tortures qu’elles ont subies, à sensibiliser le public aux problématiques liées à la torture et aux séquelles psychologiques qu’elle engendre, et à mieux identifier les individus ayant besoin de notre aide.

    L'écoute est la clé : personne ne sait mieux que les patients eux-mêmes ce qui leur est arrivé… il est indispensable d'écouter ce qu’ils ont à dire.
    Mariangela Psyrraki, travailleuse sociale au sein de la clinique MSF pour les victimes de violences d’Athènes

    Norman Sitali, Conseiller Opérationnel au bureau MSF de Berlin en charge de la supervision des opérations en Russie, en Biélorussie, au Tadjikistan, en Ouzbékistan et en Sierra Leone, a lui aussi participé à cette formation.

    L'épidémie de virus Ebola qui a frappé l’Afrique de l’Ouest en 2014 – la pire de toute l’Histoire – a coûté la vie à plus de 11 000 personnes, principalement en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone. « L'épidémie a contraint les Sierra-Léonais à mettre entre parenthèses toutes leurs activités pour se consacrer uniquement à la lutte contre le virus Ebola », explique Norman. « Le système de santé entame tout juste son lent processus de reconstruction. MSF fournit des services dans neuf sites différents ; nous sommes présents dans le district de Tonkolili depuis le début de la crise causée par l'épidémie, et nous avons fait le choix de rester lorsque la situation est revenue à la normale afin de continuer à soigner la population. »

    Toutefois, MSF prévoit de transférer au ministère de la Santé la gestion des services dans le district de Tonkolili d’ici trois ans. « Dans le cadre de ce processus, il est important de tenir compte de la façon dont les individus auront accès aux soins de santé », ajoute Norman. « Si les services assurés par MSF sont gratuits pour tous, certains des services fournis via le système de santé sierra-léonais seront payants, conformément aux réglementations nationales en vigueur dans le pays. Les femmes enceintes ou qui allaitent, les enfants de moins de cinq ans et les malades du paludisme pourront recevoir des soins gratuitement. En revanche, certains services seront payants pour tous les autres patients. »

    En s’appuyant sur des entretiens approfondis et sur des discussions de groupe avec des responsables religieux et communautaires, l'étude de Norman vise à comprendre la façon dont les patients, la communauté et les professionnels de santé envisagent la problématique des soins payants, et les stratégies qui pourraient faciliter l’accès aux soins et la collecte des fonds nécessaires.

    L’étude de Norman a pour objectif d’aider MSF à assurer une transition en douceur entre des services de santé gratuits et payants avant que la gestion de ces services soit transférée au ministère de la Santé de Sierra Leone.

    Après avoir passé une semaine à définir une problématique de recherche, à étudier la littérature actuelle consacrée à son thème de recherche, à améliorer ses connaissances concernant la collecte et l’analyse des données qualitatives et à travailler avec les animateurs pour concevoir son protocole d’étude, chacun des cinq participants à la formation SORT IT a présenté le fruit de ses efforts aux autres participants, ainsi qu’aux animateurs. Le second module de la formation sera consacré à la rédaction des manuscrits, qui seront soumis pour publication dans des revues scientifiques évaluées par les pairs au début de l’année 2020.

    Les participants devront surmonter différents obstacles tout au long de leur travail de recherche, mais après cette semaine passée au Luxembourg, Mariangela a choisi une métaphore unique pour décrire sa découverte de l’univers de la recherche qualitative. « Élaborer un protocole de recherche peut être aussi effrayant qu’exaltant : c’est un peu comme observer tous les virages, descentes et boucles d’un grand huit depuis le sol et se demander “Vais-je vraiment monter là-dessus ?”. Et puis finalement, on se décide, le manège démarre et, une fois lancé à pleine vitesse, on s'éclate !» Alors, lorsqu’on lui demande ce qu’elle dirait à des personnes hésistant à débuter une étude, Mariangela n’a qu’un seul conseil à leur donner : «Montez sur ce grand huit !»

    Cette formation SORT IT consacrée à la recherche qualitative a été généreusement financée par la Fondation Veuve Emile Metz-Tesch, Luxembourg.