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Italie, Liban, RD Congo

Au-delà des chiffres: la Recherche Opérationnelle (RO) qualitative dans les contextes de crises humanitaires

Recherche opérationnelle 
Emilie Venables - Anthropologiste
Un nombre croissant d'études qualitatives aident les chercheurs en RO à mieux comprendre les défis complexes auxquels font face les individus et les communautés dans les contextes de crises humanitaires. Emilie Venables, spécialiste de la recherche qualitative auprès de LuxOR, présente un aperçu des dernières observations faites en République démocratique du Congo (RDC), au Liban et en Italie.

    Pourquoi les personnes atteintes par le VIH en République démocratique du Congo (RDC) attendent-elles si longtemps pour obtenir un traitement ? Comment les familles syriennes des camps de réfugiés libanais vivent-elles les conséquences de leurs déplacements ? Quel rôle peut jouer la médiation culturelle pour aider les migrants et les réfugiés en Italie ?

    Un nombre croissant d'études soutenues par l'unité de Recherche Opérationnelle basée au Luxembourg (LuxOR) et l'unité médicale d'Afrique australe (SAMU) de MSF utilisent des méthodes de recherche qualitative. Elles visent à mieux comprendre les perceptions et les expériences des individus et des communautés dans les contextes de crises humanitaires. Dans le domaine, traditionnellement quantitatif, de la recherche opérationnelle, une approche qualitative représente la promesse d’obtenir des éclairages allant au-delà des seules tendances et des chiffres.

    Chargée de la mise en œuvre des projets de recherche qualitative auprès de LuxOR et du SAMU, Emilie Venables a récemment mené une série d'entretiens approfondis avec des personnes atteintes du VIH à Kinshasa (RDC), et supervise plusieurs autres projets de recherche qualitative dans le cadre de programmes mis en œuvre par MSF.

    Tu as discuté avec les patients et les agents de santé en RDC afin de comprendre pourquoi les gens attendent si longtemps pour se faire dépister et se faire soigner contre le VIH. Pourrais-tu partager certains des résultats et des difficultés rencontrées pendant ces entretiens ?

    Il existe plusieurs raisons complexes pour lesquelles les personnes atteintes tardent à demander un traitement, et elles impliquent des facteurs au niveau du système de soins de santé, au niveau communautaire et individuel. À Kinshasa, il y a encore une forte stigmatisation associée au VIH, les personnes ont donc peur de demander de l'aide. Elles craignent d'être associées à quelque chose qu'elles perçoivent comme honteux et ne veulent pas révéler leur statut sérologique à leur communauté. Cela signifie qu'elles n'ont pas accès à l’aide et aux soins médicaux dont elles ont besoin.

    L'église est un soutien important pour de nombreuses personnes à Kinshasa, car elle rassemble la communauté, mais il y a aussi des pasteurs qui conseillent de ne pas prendre de médicaments, affirmant qu'ils ont le pouvoir de «guérir» le VIH. Au niveau du système de soins de santé, il a été signalé que des agents de santé, dans certaines cliniques, retardent le diagnostic du VIH, ce qui leur permet de réaliser des bénéfices en proposant d'autres tests avant le diagnostic final. Comme le traitement est gratuit après que les patients aient été diagnostiqués positifs au VIH, il peut y avoir une incitation financière à retarder le diagnostic.

    Au Liban et en Italie, plusieurs projets de recherche qualitative portent sur les migrants et les réfugiés. Quels sont les objectifs de ces études ?

    Les études menées au Liban sont le fruit d'une session de cours en recherche opérationnelle organisé à Beyrouth en 2016. Les participants de plusieurs projets MSF au Liban se sont réunis afin de développer des protocoles de recherche, dont deux étaient axés sur la santé mentale.

    Dans plusieurs camps de réfugiés aux alentours de Beyrouth, MSF fournit des services de santé mentale aux réfugiés syriens et palestiniens, dont une grande partie vit là depuis plusieurs années. Une étude examine les conséquences profondes engendrées par le fait d'être bloqué dans un camp de réfugiés, notamment en termes de santé mentale et de violence au sein des familles. Les résultats obtenus aideront les équipes MSF à mieux comprendre la population avec laquelle elles travaillent et à améliorer les services qu’elles proposent.

    En Italie, j'ai constaté que le rôle des médiateurs culturels est important dans le cadre de l'aide apportée par MSF aux migrants et aux réfugiés. Ils apportent un soutien inestimable en termes de communication et d'interaction avec les bénéficiaires, et nous essayons de mieux comprendre leur mission et leurs expériences. Les données recueillies sont en cours d'analyse et un document est sur le point d'être rédigé.

    Quels sont les avantages des méthodes qualitatives et comment peuvent-elles compléter les études quantitatives?

    La recherche qualitative pose la question du «pourquoi ?». Elle nous aide à comprendre les communautés avec lesquelles nous travaillons en apportant une information que les statistiques ne sont pas toujours capables de fournir. Cependant, je ne plaide pas pour une division stricte entre recherche quantitative et recherche qualitative - nous développons de plus en plus d'études à méthodes mixtes qui combinent les chiffres et les mots afin de donner une représentation complète de ce qui se passe dans nos projets.

    Par exemple, un projet peut signaler qu'il constate que très peu d'hommes fréquentent ses cliniques pour le dépistage du VIH, mais sans savoir pourquoi. La recherche qualitative peut apporter un éclairage sur ce que les chiffres ne disent pas et fournir ainsi une représentation plus complète de la réalité.

    Existe-t-il des difficultés spécifiques liées à la conduite d'une recherche opérationnelle qualitative?

    Il existe de nombreuses difficultés liées à la conduite d’une recherche qualitative sur le terrain, mais il est toujours possible d’y répondre par une solution novatrice ! Il peut être difficile d'expliquer la recherche qualitative aux communautés de manière claire, c’est pourquoi nous consacrons beaucoup de temps et d'efforts à discuter des études avec les participants et à s'assurer qu'ils comprennent ce que nous faisons et ce que l'étude impliquera.

    Trouver des personnes possédant les compétences et l'expertise nécessaires pour mener des études peut également s’avérer difficile ; c’est la raison pour laquelle nous avons développé des formations en recherche qualitative de type SORT-IT (Structured Operational Research Training Initiative, ou Initiative de formation structurée à la recherche opérationnelle) qui ont eu lieu pour la première fois en 2016. Ce cours aide les participants tout au long du processus d'élaboration d'un protocole d'étude: de son évaluation éthique à sa mise en œuvre sur le terrain, et aussi de la collecte à l’analyse et à la publication des données.

    Le travail sur le terrain peut être assez intimidant pour les personnes qui réalisent des entretiens ou organisent des groupes de discussion pour la première fois, c’est pourquoi l'équipe LuxOR offre un soutien sur place. Les participants au cours organisé en Afrique du Sud ont mené des études dans des pays tels que la Grèce, l'Italie, la Serbie et le Mozambique sur des thématiques variées, notamment sur les migrations et l'adhésion au traitement contre le VIH.

    C'est vraiment formidable de voir que les travaux, organisés dans le cadre du cours de recherche qualitative, sont basés sur des besoins opérationnels – les participants répondent tous à des questions très urgentes et pratiques. Ils pourront tenir compte des résultats obtenus dans leurs projets - ce qui fera une réelle différence pour le personnel terrain, ainsi que pour les bénéficiaires.

    Quelles sont les prochaines étapes pour les études en RDC, au Liban et en Italie? 

    L'étude menée en RDC est la plus avancée et est actuellement en cours de rédaction en vue de sa publication dans une revue scientifique. L'équipe de Kinshasa a déjà commencé à mettre en œuvre les résultats et à les partager avec des partenaires, et une campagne de sensibilisation aux problèmes de stigmatisation est prévue en RDC pour la Journée mondiale du Sida 2017. 

    Les études menées au Liban sont en cours et nous attendons les résultats avec impatience. 

    *Photo principale: à l’arrivée d’un bateau à Trapani, Guebré Ibrahim Cissé, médiateur culturel gambien de MSF, aide un garçon nigérian de 15 ans qui a perdu ses parents pendant la traversée du désert. © Alessandro Penso/MSF