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Libya, migrants, MSF, detention centre

Libye

Survivre en ville, la peur au ventre

Ville de Misrata. Dans les rues des villes en Libye, de nombreux migrants espèrent chaque jour avoir l'opportunité de travailler quelques heures. Octobre 2019. Libye. © Aurelie Baumel/MSF
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L’expérience de Lucie* donne un terrible aperçu de ce qui peut se passer en dehors des centres de détention, pour une femme migrante ramenée en Libye par les garde-côtes libyens que l’Europe appuie.

     En septembre 2019, elle tente pour la deuxième fois la traversée de la mer Méditerranée. Au bout de plusieurs heures, un avion survole leur embarcation, puis un hélicoptère tournoie au-dessus de leurs têtes. Peu de temps après, une vedette des garde-côtes libyens approche et finit par les rattraper.

    Le groupe est ramené à Khoms, où Lucie rencontre les équipes MSF qui apportent des premiers secours. Après avoir appelé leur passeur, Lucie et deux autres personnes négocient avec les forces sur place pour être «mis de côté». Moyennant 2 700 dinars, ils échappent au transfert dans un centre de détention.

    Après une semaine enfermés dans une maison dans les environs, le temps que l’argent soit versé, ils sont transportés de retour vers Tripoli, à Tajoura, dans la banlieue-est de la capitale.

    Lucie*, Camerounaise, a quitté son pays pour être auprès de sa fille en Europe. En Libye, elle a été forcée de se prostituer pour survivre.

    « J’ai un ami sénégalais qui m’a appelée pour un travail à Tajoura. Il m’a vendue chez des Nigérians, dans une maison de connexion, de prostitution. Là, c’est une autre vie. Je ne savais pas que ça se passait ici dans ce pays. Quand tu arrives là-bas, une dame te donne des habits pour pouvoir faire ce qu’ils te demandent de faire. Je leur ai dit que je ne pouvais pas, je pleurais. C’était plus fort que moi. Ils m’ont dit que si je ne voulais pas faire ce qu’ils me disaient, il fallait que je paie 2 500 dinars. J’ai dit que je n’avais pas l’argent, mais que j’allais essayer d’appeler mes amis à Tripoli pour m’aider. Pendant la nuit, j’ai été abusée. Je m’inquiète pour mon état de santé. Ce n’est pas facile pour des noirs d’aller à l’hôpital, de se présenter, faire des examens. Quand tu fais des examens, si on te trouve une maladie, surtout si tu n’es pas suivi par les ONG, on t’enferme. Donc, j’ai vraiment peur. Là où je vis, il y a des appartements. Il y a deux ou trois chambres, ça peut couter 500, 550, 600 dinars. Deux personnes peuvent prendre une chambre pour pouvoir partager le loyer. Donc ce n’est pas facile, mais on essaie un peu de vivre en espérant qu’un jour, on va pouvoir traverser la Méditerranée. Si tu n’as pas l’argent, comme dans mon cas, c’est la prostitution. Et ce n’est pas protégé. C’est le comble, c’est le pire. Ici en Libye, la femme n’a pas de dignité. La femme ne peut pas sortir, ne peut pas travailler. La femme doit accepter certaines choses : le mariage forcé, l’homme t’achète. La femme est violée. Il n’y a pas d’entente, donc c’est du viol. S’il décide que c’est 10 fois par jour, il va le faire 10 fois par jour. Il t’insulte en même temps, en te disant que tu n’es qu’une pute, une pétasse.Tu es là, tu supportes. Parce qu’il dit qu’après ça, le mariage sous contrat, qui dure peut-être 3 ou 6 mois, il va t’aider à embarquer sur l’eau [pour traverser la Méditerranée]. Si tu n’y arrives pas, tu entres en prison. C’est une autre personne qui vient, qui t’achète, encore. La femme n’est pas respectée ici. On n’a pas de vie ici. On n’a pas notre place. Moi, j’ai été vendue, forcée, violée. Je ne pensais pas qu’un jour ça pourrait m’arriver. Mais aujourd’hui, ça m’est arrivé, en Libye. »

    En décembre 2018, après des mois de négociations, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, annonce l’ouverture d’un centre de transit et de départ à Tripoli, appelé GDF (Gathering and Departure Facility) :

    Le GDF est le tout premier centre de ce type en Libye. Il a pour objectif de transférer les réfugiés vulnérables vers un lieu sûr, tout en recherchant pour eux des alternatives telles que la réinstallation des réfugiés, le regroupement familial, l’évacuation vers d’autres structures d’urgence dans des pays tiers, le retour vers un pays de premier asile, ainsi que le rapatriement librement consenti.
    (...) Il assure une protection et une sécurité immédiate à des réfugiés vulnérables qui ont besoin d’être évacués d’urgence. Il constitue une alternative à la détention de centaines de réfugiés actuellement pris au piège en Libye.

    Exactement un an plus tard, force est de constater que le GDF n’a pas rempli cet objectif et n’a accueilli que les réfugiés pour lesquels une place dans un pays d’accueil était confirmée et qui attendaient là leur évacuation imminente.

    Entre juillet et novembre 2019, des personnes libérées des centres de détention de Tripoli y entrent sans avoir été sélectionnés par le HCR. En décembre, le HCR annonce réévaluer son rôle dans un GDF surpeuplé et reconnaît avoir peu de contrôle sur une structure avant tout gérée par les autorités libyennes. Le plein accès des agences internationales et la liberté de mouvement des réfugiés n’y étaient pas garantis. Prévoyant de cesser une partie de ses activités d’ici début 2020, le HCR encourage même les personnes restant au GDF à le quitter.

    Mais il n’y a pour l’instant pas d’autres lieux capables de fournir un minimum de sécurité et de protection aux migrants et réfugiés qui ont été victimes de violences, de torture, de détention et qui ont désespérément besoin d’être mis à l’abri le temps qu’une solution plus durable soit trouvée, qu'il s'agisse d'une réinstallation dans un pays tiers, d'un retour volontaire vers le pays d’origine, ou autre.

    Les propositions pour ouvrir ce type d’abris, supervisés par des organisations internationales et où les personnes soient libres de leurs mouvements, se sont pour l’instant toujours heurtées au refus des divers acteurs libyens en charge.

    L'assistance actuellement disponible auprès du HCR et de ses partenaires pour les réfugiés hors des centres de détention à Tripoli est simple : de l'argent liquide, des biens de première nécessité et un suivi de leur demande et de leur situation médicale. Il n'y a pas de mise à l’abri ou de services d'hébergement : il s'agit d'un soutien financier que les réfugiés sont encouragés à utiliser pour payer leur loyer et trouver un logement par leurs propres moyens. Ils sont une fois de plus à la merci des arrestations, des enlèvements contre rançon, des violences sexuelles et d’autres dangers.

    C’est ce qui est arrivé à Samuel*, un Érythréen libéré du centre de détention de Gharyan en juillet 2019 après un périple qui l’a mené de son Érythrée natale, où il a été emprisonné à cause de ses activités politiques, à la Libye où il est entré en 2017, survivant ensuite à des mois de captivité entre les mains de trafiquants, puis de détention dans les centres de Tripoli, Dhar-el Jebel et Gharyan où il a été diagnostiqué comme souffrant de tuberculose.
     
    Libéré du centre de détention de Gharyan et montant dans un bus à destination de Tripoli avec du personnel d’ONG partenaires du HCR, Samuel pense être emmené au GDF. Il découvre qu’il n’y aura pas accès et bénéficiera à la place du programme d’assistance proposé par le centre de jour géré par le HCR.

    Malade, affaibli par 2 ans de sévices et de détention, Samuel est terrifié de devoir survivre dans Tripoli, et en vient à penser que le centre de détention de Gharyan était une situation plus enviable. Avec 450 dinars en poche, il doit trouver un endroit où dormir et vivre.

    Depuis fin 2015, 408 millions d’euros ont été mobilisés par l’Union européenne, dans le cadre du Fonds fiduciaire d'urgence de l'UE pour l'Afrique, pour des projets en Libye liés aux problématiques migratoires. Près de la moitié des fonds sont destinés à la protection et à l’assistance des migrants et réfugiés dans le pays, principalement via le HCR et l’OIM.

    L’Union européenne a également planifié 98 millions d’euros destinés à la Libye de 2014 à 2020 pour soutenir divers programmes, notamment le contrôle des migrations et un système d’asile. Il faut ajouter à ces 506 millions d’euros issus des contribuables européens, les accords et programmes que chaque État conclut avec la Libye dans le cadre de leur coopération bilatérale.

    Maintenir les migrants et les réfugiés éloignés des côtes européennes, à n'importe quel prix

    L’objectif principal des États européens demeure d’organiser le maintien des migrants et réfugiés éloignés de ses côtes, à n’importe quel prix. Les programmes d’assistance et de protection qu’ils financent sont un cache-misère voire un instrument de cette politique brutale. En dépit d'un financement conséquent, sur le terrain le minimum humanitaire n’est pas fait, entre contraintes politiques, opacité et problèmes de sécurité. Pour les organisations humanitaires présentes en Libye, l’espace de négociation avec les autorités est faible. 

    Le HCR ne semble pas recevoir d'appui politique de la part des mêmes États qui lui accordent des ressources financières importantes lorsqu'il s'agit de négocier avec le gouvernement libyen et les différents acteurs locaux. Comme d’autres agences des Nations unies, leur déploiement opérationnel est soumis à de fortes contraintes – avec très peu d’employés internationaux dans tout le pays, principalement concentrés à Tripoli.

    Bien que le gouvernement d’entente nationale (GNA) tire une partie de sa légitimité de la reconnaissance que les Nations unies lui octroient, ce dernier ne reconnaît toujours pas l’une des principales agences des Nations unies, en l'occurrence le HCR.

    La Libye n'a pas de système d'asile et n'a pas ratifié la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. Jusqu'en octobre 2019, le HCR n'était autorisé à enregistrer que les demandeurs d'asile et les réfugiés d'un nombre limité de pays. Il existe un levier politique et financier, mais il n’est pas utilisé pour assurer une amélioration réelle du traitement des réfugiés et des migrants en Libye.

    Des éléments aussi simples que la protection des demandeurs d’asile ou la nécessaire assistance à apporter à des gens au nom d’une humanité commune et d’une tradition multiséculaire sanctuarisée par la Convention de Genève de 1951 ont totalement disparu des discours des États et des agences intergouvernementales. Le contrôle des migrations l’a tout simplement remplacé.

    Le caractère hypocrite et cynique de la politique des États européens en matière de gestion migratoire et ses conséquences absolument dramatiques en Libye ont été exposés depuis longtemps déjà. Et rien n’a fondamentalement changé depuis l’indignation publique suscitée en 2017.

    • Il y a urgence à ce que l’aide humanitaire se déploie auprès des migrants et réfugiés de manière plus massive et transparente en Libye.
       
    • La détention arbitraire des migrants et réfugiés doit cesser, des lieux au sein desquels sécurité et assistance leur seraient assurés doivent être mis en place immédiatement, le temps que puisse s’organiser leur évacuation. 
       
    • Il faut que l’Europe cesse de renvoyer dans cet enfer ceux qui s’en échappent par la mer et augmente les places d’accueil, aux côtés d’autres pays sûrs, pour les rescapés des prisons libyennes.

    * Les noms ont été changés.