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Migrants also use the shelters to gather information on routes to continue on their way through Mexico. © Juan Carlos Tomasi

Mexique

72 heures à La 72

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Migrants et réfugiés, étrangers dans leur pays d'origine.

    Lundi matin. C’est la routine quotidienne à La 72, un centre d’accueil pour migrants et réfugiés dans la périphérie de Tenosique, une ville du sud du Mexique, près de la frontière avec le Guatemala. Tout le monde est debout à 6h30 pour le grand nettoyage, certains pour leur toilette personnelle, et ce, jusqu’à 8h. Entre 8h et 8h30, ils prennent leur petit-déjeuner. Puis, ils attendent l’ouverture du portail d’entrée.

    Étranger dans son pays d’origine

    Abraham, un Salvadorien de 40 ans, récemment expulsé des États-Unis, un pays où il vivait depuis ses 18 ans, est assis sur l’un des bancs qui entourent le patio. Il explique que pour les citoyens du Salvador, être expulsé des États-Unis débouche sur une situation sans issue. Abraham connait mieux Houston, au Texas, que le quartier où il est né au Salvador. Il travaillait depuis 1998 pour la même société de construction à Houston. Il avait plus de famille à Houston qu’au Salvador dont sa mère, ses oncles, ses tantes, ses cousins et ses deux filles âgées de 16 et 14 ans qui y sont nées. Il a été arrêté alors que la police cherchait un membre de sa famille impliqué dans une grave infraction au code de la route. Les recherches des policiers les ont menés chez Abraham où ses papiers lui ont été demandés. Un ordre d’expulsion a suivi peu de temps après et, en décembre dernier, Abraham s’est retrouvé dans un avion avec 150 autres Salvadoriens, en route pour un pays qu’il ne reconnait plus comme le sien.

    En fonction du quartier, si vous n’en êtes pas originaire, on ne vous laisse pas y vivre. Ils vous surveillent constamment, même la police semble faire partie des clicas (gangs).

    «En fonction du quartier, si vous n’en êtes pas originaire, on ne vous laisse pas y vivre. Ils vous surveillent constamment, même la police semble faire partie des clicas (gangs). Les membres de ces gangs quadrillent la zone à moto pour surveiller», explique Abraham. «Juste quelques jours après mon arrivée, j’ai reçu un appel téléphonique. Ils m’ont appelé par mon nom. Ils savaient où vivait ma famille aux États-Unis, combien de temps j’y suis resté. Ils m’ont donné 24 heures pour trouver 2 500 $, et si je ne le faisais pas…»

    Abraham ne leur a même pas donné quatre heures. Dès qu’il a reçu cet appel, il a fait ses valises. Son but n’était plus de se rendre aux États-Unis. «Je ne peux pas rentrer, alors le mieux est de rester au Mexique et que je demande l’asile ici», dit Abraham. «Je pourrais peut-être lancer un commerce de tacos. Dans cinq ans, ma fille aura 21 ans et pourra faire une demande aux autorités pour le regroupement familial, car elle est citoyenne américaine». Résigné, Abraham détaille sa situation où il ne peut ni aller plus au sud, car les gangs le trouveraient, ni vers le nord, car il risque d’être à nouveau expulsé. Le Mexique sera donc sa destination finale.

    Pour beaucoup, le Mexique n’est plus un lieu de transit

    Pour des milliers de Centraméricains dont l’objectif n’est plus de rejoindre les États-Unis, mais de fuir un pays dans lequel ils ne sentent plus chez eux, le Mexique est la destination qu’ils espèrent atteindre. «Le Mexique n’est plus seulement un pays de transit», déclare Karen Martínez, une travailleuse sociale de MSF qui œuvre avec son équipe au centre de La 72. «Beaucoup quittent leur pays parce que leur vie est en danger. Pour y arriver, ils doivent vendre ou marchander leur maison ou leur ferme, ou demander à des membres de la famille de leur prêter de l’argent pour le voyage. Ce qu’ils veulent, c’est rester au Mexique en laissant les dangers derrière eux.»

    Beaucoup quittent leur pays parce que leur vie est en danger.

    Sur leur chemin vers le nord, les centres d’accueil comme La 72 sont de petites oasis dans lesquelles ils peuvent se reposer, recevoir des informations, avoir accès à un ordinateur ou un téléphone pour contacter leur famille. La 72 se trouve près des voies de chemin de fer où passe le train à bord desquels s’embarquent - non sans grandes difficultés - ceux qui n’ont pas l’argent nécessaire pour prendre l’autobus, dans l’espoir de traverser plus rapidement le Mexique. Grâce au train, ils peuvent se rendre à Mexico, à Monterrey ou bien là où ils ont de la famille, un ami ou une opportunité de travail. Pour ceux qui veulent quand même se rendre aux États-Unis, cela les rapproche de leur but.

    Alex se déplace avec des béquilles. Il a 29 ans et vient du Honduras. Il est nerveux aujourd’hui parce qu’il attend sa femme qui doit traverser la frontière entre le Guatemala et le Mexique. Il a des béquilles parce que, dit-il, «j’étais accroché aux parois d’un train quand, à un point de contrôle, les agents de sécurité ont commencé à nous lancer des pierres pour nous faire tomber. J’ai tenu bon, mais une branche que je n’avais pas vue m’a fait tomber.» Alex est un habitué de cet itinéraire. C’est son quatrième voyage en direction du nord, mais à chaque fois, il a échoué. En 2014, dit-il, c’est le redoutable gang Los Zetas qui a mis un terme à leur voyage. «J’étais à San Luis Potosí», explique-t-il. «Nous étions une quinzaine. Ils nous ont attrapés et nous ont frappés. Puis, ils m’ont laissé pour mort, attaché avec du ruban adhésif sur les rails du train.»

    Los Zetas est l’un des cartels responsables, en 2010, du massacre de 72 migrants à San Fernando, dans l’État de Tamaulipas. La cause de cette tragédie : des rivalités entre différents cartels pour contrôler les routes migratoires. Dans les années qui ont suivies, 193 corps supplémentaires ont été retrouvés dans 47 fosses communes au Tamaulipas. C’est pourquoi le centre d’accueil de Tenosique, géré par l’Ordre franciscain, a été baptisé La 72. Il leur rend hommage et condamne la violence dont sont victimes les migrants pendant leur périple. Ils fuient la violence de leur pays d’origine, mais celle-ci les poursuit.

    Il est 9h du matin et le portail de La 72 s’ouvre. Certains doivent faire des démarches administratives et d’autres des achats, parler à quelqu’un de leur consulat ou se rendre en ville. Beaucoup restent sur place dans l’attente d’un appel ou de pouvoir utiliser Internet. Certains voient un psychologue, un médecin de MSF ou reçoivent des informations de la part des bénévoles du centre. Alex espère que sa femme pourra traverser la frontière. Il espère qu’une personne du centre d’accueil où elle se trouve avec leurs deux enfants de l’autre côté de la frontière guatémaltèque pourra les accompagner au-delà de la frontière mexicaine et veiller sur eux. On entend tellement de choses. «C’est un endroit dangereux. On dit qu’ils violent les femmes», s’inquiète Alex. «Elle a 25 ans et nos filles ont huit et six ans.»

    Guadalupe, une mère de cinq enfants originaire du Honduras est aussi hébergée à La 72. Elle est l’une des victimes des dangers qui guettent les migrants à la frontière entre le Guatemala et le Mexique. Guadalupe s’est séparée de son mari parce qu’il la maltraitait. Elle explique qu’elle a dû quitter le pays lorsque des gangs ont commencé à lorgner son fils ainé de 14 ans. Guadalupe a remarqué que son fils, habituellement timide et humble, a commencé à devenir rebelle. «Le Gang 18 voulait qu’il monte la garde pour eux. C’est pourquoi je suis partie avec mes enfants.»

    À la nuit tombée, ils ont traversé la frontière entre le Guatemala et le Mexique à pied. «Mes trois aînés marchaient devant et moi, j’étais avec les deux plus jeunes de huit et cinq ans. Soudain, trois hommes sont sortis de nulle part. L’un d’eux a commencé à toucher ma fille. Je me suis agenouillée et je les ai suppliés de ne rien lui faire. Ils m’ont pris par les cheveux et m’ont emmenée sur le côté. J’ai dû le faire, avec ma bouche, à deux d’entre eux… Ce qui me fait le plus mal, c’est de savoir que mes enfants étaient là, devant moi.» Guadalupe, après avoir fait un séjour à La 72, ne prévoit plus de se rendre vers le nord, mais de rester à Tenosique pour aider d’autres migrants, d’autres femmes.

    Des familles entières qui prennent la fuite

    Mardi à la mi-journée. Dans la matinée, tout le monde s’est activé en cuisine. Des groupes de jeunes, de nouveaux arrivants, les yeux encore rivés sur la route, discutent, jouent, s’organisent et rient. Ils ne sont pas encore partis pour Tenosique, ils doivent économiser de l’argent. La plupart des enfants aident les adultes à tuer le temps. Ils jouent avec n’importe quoi, se font gronder et sont constamment en quête d’attention.

    Alors qu’elle ciblait auparavant les jeunes hommes, la violence affecte également les familles aujourd’hui.

    «Ces derniers mois, nous avons remarqué que le nombre de familles entières qui prennent la fuite est en hausse», déclare Ramón Márquez, directeur de La 72. «Dans ce groupe de population, le manque de protection et la vulnérabilité des migrants et des réfugiés ont augmenté, et alors qu’elle ciblait auparavant les jeunes hommes, la violence affecte également les familles aujourd’hui.»

    Candy Hernandez, médecin chez MSF, détaille le type de soins médicaux que l’organisation dispense sur place. «Nous soignons le genre de maux dont souffrent particulièrement les personnes itinérantes : lésions, déshydratation, fièvre. Mais nous sommes aussi témoins des terribles répercussions qu’a la violence perpétrée par les gangs qui ciblent les migrants pendant leur périple : blessures à la machette, coups et violence sexuelle. Ce sont des histoires cruelles et inhumaines.»

    À 13h, les tâches ménagères reprennent. Il y a beaucoup de monde ici (le centre a officiellement une capacité d’accueil de 250 personnes) et chacun doit apporter sa contribution pour que l’endroit reste propre. Fray Tomás, le gérant se rend au potager qu’il a démarré et qui permettra de nourrir les migrants. Certains s’en vont, d’autres arrivent. Vers 14h, une file bien alignée se forme pour le déjeuner.

    Criminalisation grandissante à l’égard des réfugiés

    Mercredi après-midi. Après le déjeuner, les tâches reprennent, on fait la lessive à tour de rôle, et certains attendent qu’on crie leur nom pour se précipiter au téléphone où ils entendront une voix familière. Et lorsque le soleil ne brille plus aussi ardemment, ils se rendent sur le terrain non loin de là pour faire un match de foot où l’équipe locale affrontera une équipe de migrants. Bien qu’à première vue, il n’y ait aucun signe de tension entre les groupes de migrants et réfugiés et les habitants de Tenosique, Ramón Márquez s’inquiète de la normalisation grandissante de cette rhétorique criminalisant les migrants et les réfugiés : «Dans un pays comme le Mexique, cette tendance est très dangereuse. Le pays n’est pas préparé, ne possède ni les ressources ni le personnel nécessaire, ni une stratégie pour faire face à ce phénomène et aider ceux qui fuient la violence et continuent de la subir sur leur route et au Mexique.»

    MSF alerte sur les conséquences qu’aurait un durcissement des politiques d’immigration sur les personnes touchées par la violence en Amérique centrale. L’adoption d’une politique plus stricte prendrait la forme d’un accord entre les États-Unis et le Mexique, afin que les demandes d’asile soient uniquement traitées au Mexique plutôt qu’à l’arrivée aux États-Unis. Cette mesure empêcherait les gens d’atteindre les États-Unis et de demander la protection à laquelle ils peuvent prétendre en vertu du droit international.

    «En 2017, plus de 100 000 personnes originaires du Honduras, du Guatemala et du Salvador ont fait des démarches pour demander l’asile aux États-Unis. Elles ne se sentent pas suffisamment en sécurité au Mexique et le pays n’est pas en mesure de fournir les services médicaux et une protection nécessaire à ceux qui fuient la violence. Les forcer à y rester les condamnerait à être à nouveau victimes de violence», déclare Bertrand Rossier, coordinateur pour MSF au Mexique.

    Ceux qui sont allés au village sont maintenant revenus à La 72. Le match s’est terminé depuis longtemps. Les nouveaux arrivants ont les yeux écarquillés comme s’ils n’arrivaient pas à croire qu’ils ont réussi à traverser la frontière et qu’ils sont désormais en sécurité. Après s’être inscrits, eux aussi rejoindront cette routine. À 19h30, le dîner est servi. 21h, l’heure d’aller se coucher.