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Liban

« Voir un sourire sur un visage dévasté suffit à me prouver que ce travail en vaut la peine »

Ella Baron, caricaturiste, a rencontré des réfugiés à Chatila ayant besoin de services de santé mentale et a illustré leurs témoignages. © Ella Baron
Témoignages 
La psychologue Miriam Slikhanian travaille avec des réfugiés dans le camp de Chatila au Liban. Elle partage ici son expérience.

    « Il y a deux ans, j’ai commencé à travailler comme psychologue à la clinique MSF du camp de réfugiés de Chatila, à Beyrouth. Je m’attendais à ce qu’une grosse partie de mon travail soit liée aux traumatismes psychologiques de la population. Mais, je me suis vite rendu compte que les difficultés que celle-ci rencontrait étaient surtout liées aux défis quotidiens que représente le fait de vivre comme réfugié.

    Des conditions déplorables à Chatila

    Le camp de Chatila a été fondé en 1949, pour accueillir des réfugiés palestiniens au Liban. Aujourd’hui, il accueille des réfugiés syriens et palestiniens, ainsi que d’autres minorités telles que des Éthiopiens et des Philippins. Tous y vivent dans des conditions déplorables. 

    Ici, les personnes n’arrivent pas à trouver de réponse à leurs besoins les plus basiques. Être réfugié veut souvent dire lutter au quotidien pour trouver de quoi manger ou un endroit où l’on se sent en sécurité, lutter aussi pour être respecté et pour obtenir l’espace nécessaire afin de développer ses capacités.

    Les victimes de violence intériorisent leur souffrance

    Les personnes vivant à Chatila ont souvent vécu des traumatismes, elles ont perdu des êtres chers et leurs possessions, et elles ont été déplacées dans un pays qui leur est étranger. Mais elles font également face à des difficultés quotidiennes pour subvenir à leurs besoins. Un nombre important de patients que l’on reçoit à la clinique de Chatila sont des réfugiés syriens qui cherchent à bénéficier de nos services en santé mentale. Beaucoup sont des femmes. 

    Ici, les femmes sont parfois victimes de leur mari, qui déversent leur détresse ou leur stress sur elles. Beaucoup souffrent régulièrement de violence, qu’elle soit sociale, économique, verbale ou physique. On leur dit parfois qu’elles doivent rester fortes et silencieuses, peu importe ce qu’elles ressentent. Elles essaient comme elles peuvent d’aider leurs maris et leurs enfants et intériorisent leur souffrance. Il est difficile d’entendre leur voix ou de voir leurs larmes. Mais, ces femmes absorbent pourtant la compassion et l’intérêt qu’on leur porte comme de la terre sèche quand il pleut. 

    Victimes de cette violence, certaines d’entre elles s’en prennent aussi à leurs enfants. Mais à travers leurs larmes de regret, je perçois l’amour et la compassion qu’elles ont pour eux.

    Une approche multidisciplinaire

    MSF propose un soutien psychologique aux réfugiés de Chatila depuis 2013. Le groupe de psychologues dont je fais partie apporte un soutien individuel, familial et de groupe à toute personne qui exprime ce besoin, peu importe son âge. En 2017, nous avons effectué plus de 3 000 sessions individuelles en santé mentale avec les patients de Chatila et d’un autre camp de réfugiés voisin, appelé Bourj Al Barajneh. 

    Les patients que je vois chaque jour souffrent de différents symptômes. Les évènements stressants et les situations qu’ils vivent au quotidien impactent de façon importante leur santé mentale. La dépression, l’anxiété, le stress post-traumatique sont des réactions fréquentes. 

    Je les aide à surmonter leurs problèmes émotionnels ou psychologiques en les écoutant avec empathie et en reconnaissant leurs sentiments. Je leur explique leurs symptômes et l’impact que peuvent avoir des évènements stressants, je les aide à surmonter ces difficultés et à se sentir mieux mentalement. La confidentialité et le respect de l’intimité sont essentiels lors des sessions. Nous travaillons souvent au sein de groupes multidisciplinaires composés de travailleurs sociaux, de docteurs et d’infirmières, afin de nous assurer du bien-être physique, psychologique et social de nos patients.

    Aider une personne en souffrance

    Travailler comme psychologue à Chatila est difficile car, contrairement à d’autres endroits où j’ai travaillé précédemment, les problèmes des gens que je rencontre ne sont pas seulement liés à leur santé mentale. C’est compliqué d’aider une personne en souffrance, si ses problèmes sont tels qu’elle n’est pas capable de nourrir ses enfants ou de trouver un endroit où elle se sentirait en sécurité. 

    Dans le cadre de mon activité avec MSF, j’ai compris que les réfugiés sont perdus et pleins d’incertitudes par rapport au passé et au présent. D’un côté, ils se languissent de retrouver leur pays, leurs maisons, leurs proches. Mais ce n’est plus vraiment un choix pour eux quand leur maison n’existe plus, quand ils risquent de mourir à chaque instant ou quand ils n’ont aucun moyen de subvenir à leurs besoins. D’un autre côté, ils rêvent de trouver un endroit où ils se sentiraient enfin en sécurité. Mais ils luttent chaque jour pour trouver de quoi manger, où se loger et être respectés. 

    À beaucoup d’égards, mon travail avec les réfugiés m’a apaisée. Je me rappelle de certains jours, où je devais lutter contre mon envie de pleurer au travail. Mais accueillir ces patients dans mon bureau, faire preuve de compassion face à leur douleur, voir leur gratitude d’être écoutés et leur sourire à la fin de nos sessions, me rassure et me réjouit.

    Mon travail est gratifiant, car je vois la vie des gens changer après nos sessions. J’ai vu comment certains patients ont commencé à accepter la réalité de leur situation et à développer une forme de résilience. J’ai vu des personnes qui sont devenues capables de changer leur situation grâce à notre soutien psychologique. Et j’ai vu des gens retrouver un peu d’espoir en l’humanité, en réalisant que quelqu’un se souciait d’eux. 

    Mes amis me demandent souvent pourquoi, quand je pourrais travailler dans un autre endroit, j’ai décidé de venir exercer ma profession à Chatila. Ma réponse est toujours la même : « Si tout le monde disait ça, personne n’accorderait d’attention à ces personnes, qui souffrent au quotidien. » Je pense que je suis là pour une raison, que je fais ce qui est en mon pouvoir pour contribuer au bien-être de gens qui sont dans la souffrance. Voir un sourire sur un visage dévasté ou un peu d’espoir dans un cœur qui n’en avait plus, recevoir un mot de gratitude de la bouche d’un patient qui se terrait dans le silence, cela suffit à me prouver que ce travail en vaut la peine. »

    Les activités de MSF dans le camp de Chatila

    Médecins Sans Frontières (MSF) travaille dans le camp de Chatila depuis septembre 2013. Pour répondre aux besoins de la population vulnérable, l’organisation gère un centre de santé primaire et un centre de santé pour les femmes. Dans ces deux structures, MSF propose des services médicaux gratuits tels que le traitement de maladies chroniques, la vaccination, des soins de santé mentale et un ensemble de services de santé reproductive. MSF travaille aussi avec des organisations locales et internationales pour assurer un système de référencement efficace des patients.