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Bangladesh

Réfugiés rohingyas : faire avec du précaire qui doit durer

Témoignages 
Anaïs est responsable de l’équipe MSF de surveillance qui suit la situation épidémiologique dans le grand camp de réfugiés rohingyas du district de Cox’s Bazar. Si elle surveille notamment les causes de la mortalité et les risques d’épidémie, elle entend aussi ce que disent les réfugiés et les voit évoluer dans le camp. Voici son récit.

    Le camp de Kutupalong-Balukhali est immense et beaucoup de Rohingyas s’activent. On en voit qui refont une route pour la protéger contre les glissements de terrain. D’autres creusent des escaliers sur les sentiers à flanc des collines, ou calent des sacs de sable ou de la terre pour faire des marches. Évidemment, avec la mousson en ce moment, cela ne tient pas toujours. Quand cela s’effondre, il faut poser de nouveaux sacs ou trouver des briques pour consolider le terrain.

    Les réfugiés rohingyas essayent d’améliorer leur cadre de vie, enfin, dans les limites de ce qui  est autorisé. Ils n’ont pas le droit d’avoir de vraies maisons en dur, parce que pour les autorités, ils ne sont pas là pour rester. Les réfugiés construisent donc leurs abris avec des bambous et des bâches en plastique, ce qui offre une protection plutôt mince contre les pluies de la mousson. Certains ont des sols en ciment, sinon le plus souvent, c’est de la terre battue. Cela reste très rudimentaire, mais voilà, il faut faire avec du précaire qui doit durer.

    En plus, il y a très peu d’espace dans  les abris. Les familles aimeraient bien avoir un peu d’intimité, mais c’est impossible. Comme les abris sont collés les uns aux autres, on entend tout ce qui se passe au travers des murs en bambou tressé. Par ailleurs pour les femmes, c’est compliqué de trouver un endroit où se laver, où personne ne les voit.

    Pour avoir de l’eau pendant la mousson, beaucoup recueillent l’eau de pluie en mettant un sceau sous le toit, ce qui facilite les choses. En revanche, dans certaines zones du camp, c’est plus difficile d’accéder aux puits qui donnent de l’eau potable, parce qu’ils se trouvent en bas des collines, que les abris sont en haut ou à flanc de colline, et que les terrains sont glissants quand il pleut. Vous imaginez la difficulté pour les femmes enceintes et les femmes ayant charge de famille de gravir ces chemins. Les difficultés de déplacement liées aux pluies font aussi que les gens ne vont plus voir d’autres membres de leur famille, ils restent chez eux.

    Mais qu’il pleuve ou non, ils n’ont pas le droit de sortir des camps. Quant à rentrer au Myanmar, c’est une autre histoire. Cela fait neuf à dix mois, ou même plus d’un an, que les Rohingyas ont fui leur pays après la vague de violences d’août 2017, pour se réfugier au Bangladesh.

    Quand ils sont arrivés, ils étaient dans l’urgence, ils étaient occupés à se mettre à l’abri, s’installer. Maintenant ils sont confrontés au désœuvrement, certains se rendent compte qu’ils ne vont pas rentrer de sitôt. Et c’est dur à encaisser. Mais dans leur grande majorité, ils me disent vouloir rentrer au Myanmar. D’ailleurs, quand ils présentent leur candidature pour travailler comme volontaire dans le camp, ils donnent comme adresse permanente, l’endroit d’où ils viennent au Myanmar… C’est très symbolique.

    Ils espèrent retourner vivre dans leur pays, le rapatriement est leur seul espoir. Mais pas à n’importe quel prix. Un volontaire avec qui je travaille me redisait l’autre jour qu’ils veulent être reconnus comme des ressortissants du Myanmar à part entière et voir tous leurs droits reconnus et aussi que leur sécurité soit garantie de retour au Myanmar. Pour lui, il ne peut être question de faire une demande pour avoir la nationalité du Myanmar comme l’imposent les autorités birmanes. Cela est inacceptable, car ils doivent en faire la demande en tant qu’étranger.

    Les plus jeunes générations de Rohingyas n’ont pas de document d’identité. Quelques personnes m’ont montré avec fierté les copies de cartes d’identité de leurs grands-parents pour dire qu’avant, ces documents existaient, et que les Rohingyas faisaient partie de la société.

    En attendant, ils ont le mal du pays. Ils regrettent leur vie là-bas, ils comparent ce qu’ils trouvent ici avec ce qu’ils avaient au Myanmar pour la nourriture, le prix des produits et des autres choses… Quand ils parlent de leur vie là-bas, souvent ils s’arrêtent au milieu d’une phrase, le regard un peu vague,  pris par l’émotion. Pendant la fête de l’Aïd pour la fin du Ramadan, des gens avaient un visage triste, ils étaient malheureux de ne pas pouvoir célébrer l’Aïd chez eux et de ne pas avoir les moyens de la fêter normalement.

    Ceci dit, je ne dirais pas qu’ils sont abattus ou désespérés, mais plutôt qu’ils sont résignés au fait de devoir se battre pour avoir les mêmes droits. Ils continuent vaille que vaille. Leur vie est très dure, ils ont subi des discriminations, des violences. Maintenant, ils se retrouvent dans un pays étranger. Et ils sont dans l’attente. 

    Cependant, il arrive parfois qu’il y ait de bons moments, je pense au foot qu’ils adorent. En juillet dernier, ceux qui avaient pu payer 20 takas (environ 20 centimes d’euro) ont suivi les matchs de la Coupe du monde dans des tea-shops où il y avait une télévision. Des volontaires de l’équipe de surveillance m’envoyaient des messages au milieu de la nuit pour me dire quasiment en direct que la France avait marqué un but… parce que je suis française. Certains ont même commandé des maillots de l’équipe de France. Ils ont été de bien meilleurs supporters que moi !

    Photo principale : vue d'ensemble du camp de réfugiés rohingyas de Kutupalong. Bangladesh, juin 2018. © Patrick Rohr