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MSF Gaza

Palestine

Blessures et décès : l'inexorable routine à Gaza

Vue extérieure de la clinique MSF à Gaza. Palestine. Mars 2019. © Simon Rolin
Témoignages 
Jacob Burns - responsable MSF de la communication sur le terrain
Le 30 mars, les équipes de MSF à Gaza s’étaient préparées à prendre en charge des centaines de blessés lors du premier anniversaire des manifestations hebdomadaires de la « marche du retour », qui ont fait plus de 190 morts et 6 800 blessés par balle. Ce jour-là, 4 personnes ont été tuées et 64 blessées par des tirs à balles réelles. Dans ce texte, Jacob Burns, responsable MSF de la communication sur le terrain à Jérusalem, revient sur la situation et se demande ce que cela signifie, lorsqu'une journée aussi dévastatrice en matière de blessés, est considérée comme une « bonne » journée.

    On n’aurait pu imaginer temps plus dramatique : une tempête au large de la Méditerranée, la mer blanche d’écume et l'air chargé de poussière… Rien de bien printanier ! À l'hôpital al-Aqsa, en plein centre de la bande de Gaza, le vent se faufilait dans une tente dressée à même le sol, refroidissant les infirmiers et les médecins vêtus de blouses. Cette tente avait été érigée à des fins de triage, pour gérer l'arrivée attendue de nombreux blessés en provenance des manifestations à la barrière de séparation qui marque la frontière entre Gaza et Israël.

    Nous étions le 30 mars, premier anniversaire des manifestations hebdomadaires lors desquelles plus de 190 personnes ont été tuées et 6 800 blessées par balle par les forces israéliennes. L'ensemble du système de santé de Gaza était en état d'alerte, prêt à recevoir des centaines de blessés en l’espace de quelques heures, comme il l'avait fait durant les pires journées du printemps et de l'été de l'année dernière. 

    Vers deux heures et demie, la radio s’est mise à crépiter, répandant la nouvelle: dix blessés étaient en route. La première sirène de l'après-midi a fendu l'air, et l'ambulance blanche et orange a déchargé ses blessés : un jeune homme tenant un bandage à son cou, peut-être coupé par des éclats d'obus ; un homme immobile sur une civière, touché à la tête par une balle en caoutchouc ; et un autre jeune avec une balle dans le pied, qui sautillait dans la tente en grimaçant.

    L'après-midi s'est poursuivie ainsi : les patients arrivant par petits groupes, les médecins et les infirmiers de MSF assistant le ministère de la Santé et une ONG dans leurs examens et leurs soins. Beaucoup souffraient de blessures par balle à la jambe, le sang rouge s'accumulant sur les bandages blancs, et les infirmiers tentant de fixer des attelles derrière le tibia pour immobiliser les os cassés. Certains gémissaient et pleuraient, d'autres se taisaient ou, touchés par les gaz lacrymogènes, tremblaient et vomissaient.

    Et pourtant, un vent de soulagement s'est progressivement répandu au sein des équipes médicales. La situation était loin d'être aussi grave qu'ils l'avaient imaginée, après une semaine marquée par des tirs de roquettes palestiniens, des bombardements israéliens, et des rumeurs de guerre. Les efforts égyptiens de négociation de paix entre le Hamas, groupe palestinien à la tête de Gaza, et Israël semblaient avoir payé. La situation était loin d’être aussi grave que le 30 mars, ou le 14 mai 2018, ou d'autres dates moins connues, lors desquels les hôpitaux avaient été submergés, et les patients avaient dû attendre dans les couloirs avant d’être pris en charge. 

    Ce qui serait inimaginable ailleurs est devenu la norme à Gaza. Une journée où l’on dénombre 4 morts et 64 blessés par balles réelles est une journée presque joyeuse, car on est loin des deux ou trois cents, voire plus, que l’on redoutait. Il faut lutter contre ce sentiment de normalité.

    Il n'est pas normal que tant de jeunes se rendent à l'hôpital avec des balles dans les jambes.

    Il n'est pas normal que nos chirurgiens opèrent un homme de 25 ans qui a perdu tout son sang parce qu'une balle a déchiré à la fois l’aorte et la veine cave dans sa poitrine.

    Il n'est pas normal qu'ils doivent retirer le rein d'un garçon, parce que le sauver risquerait de causer une hémorragie mortelle.

    Il n'est pas normal que nos urgentistes entendent les poumons d'un patient, touché à la gorge par ce qui semble être une cartouche de gaz lacrymogène, se remplir de sang.

    Il n'est pas normal que nous autorisions un patient à sortir de notre clinique, pour le réadmettre peu de temps après avec une nouvelle blessure, et apprendre de sa famille qu'il est retourné à la barrière et y a été tué.

    Le point de passage entre Gaza et Israël est à nouveau ouvert pour les quelques chanceux qui peuvent l’emprunter. Selon les dires, Israël fournirait davantage d'électricité et d'espace aux pêcheurs de Gaza pour leur permettre d’exercer leur métier. En échange, Israël exige un retour au calme des Palestiniens. Les médias du monde entier qui ont été dépêchés sur place pour suivre les événements du week-end vont pour la plupart rentrer chez eux, et Gaza disparaîtra une nouvelle fois de la une des journaux, jusqu'à ce que la violence éclate à nouveau.

    Pendant ce temps, Gaza continuera de subir des conditions auxquelles ses habitants sont habitués : une économie en chute libre, un système de santé quasiment anéanti par le blocus israélien, des querelles politiques intra-palestiniennes, et des milliers de patients blessés par balles qui attendent de pouvoir guérir un jour.

    Chez MSF, nous allons reprendre cette semaine nos activités habituelles dans nos cliniques et hôpitaux de Gaza. Nous recevrons de nouveaux blessés par balle et continuerons de soigner les quelque mille patients qui restent hospitalisés, un rappel constant des souffrances que subissent les Gazaouites depuis un an. Toutefois, bien que nous reprenions notre routine, nous devons nous souvenir, malgré le léger espoir qu'un accord change partiellement la situation des habitants de Gaza, que rien n’est terminé et que personne ne devrait être contraint de vivre ainsi. Ce n'est pas normal.