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Mali

«L'insécurité pousse la population à bout»

Témoignages 
Jamal Mrrouch - Coordinateur terrain
Jamal Mrrouch vient de rentrer du Mali où il coordonne depuis plus d'un an le travail de MSF dans les régions du nord de Gao et Kidal et dans la région centre de Mopti. Dans la perspective du premier tour des élections présidentielles qui auront lieu le 29 juillet prochain, Jamal livre son analyse sur la situation humanitaire du pays.

    Quels sont les principaux besoins au nord et au centre du pays ?

    L'insécurité pousse la population à bout. Plus de cinq ans se sont écoulés depuis la crise qui a éclaté en 2012, et trois ans depuis la signature de l´accord de paix d’Alger. Cependant l’application de cet accord, signé entre plusieurs groupes armés d’opposition et le gouvernement malien, n’avance pas et le conflit devient chronique.

    Les besoins de base des populations tels que la santé, la protection ou l’alimentation ne sont pas totalement couverts, et les conflits intercommunautaires ne font qu’empirer la situation, attisant les tensions et engendrant des déplacements internes. Cependant, alors que la politique est dans l´impasse, la communauté internationale donne la priorité aux opérations militaires au nord et au centre du Mali.

    La situation de la population dans ces régions du Mali s'est-elle améliorée au cours de cette dernière année ?

    La situation humanitaire a continué à se détériorer ces dernières années, en raison de différents facteurs. Il y a le manque de précipitations, qui a des conséquences sur les récoltes et sur la capacité des Maliens à se nourrir.

    Dans la plupart des villes du centre et du nord du pays, et en particulier dans les zones rurales, les services de base ne fonctionnent pas correctement à cause de l’insécurité. Par exemple, l’interdiction de circuler à moto et en pickup dans le centre du pays entraîne des difficultés à accéder à des soins, puisque ces moyens de transport sont précisément utilisés pour se rendre au centre de santé. Suite à cette interdiction, nous avons constaté une diminution de 40% des admissions à l’hôpital de Douentza soutenu par MSF.

    De plus, l’insécurité dans la région sahélienne occasionne de nombreux déplacements de populations dont les besoins vitaux ne sont pas couverts. Selon le HCR, plus de 130 000 réfugiés maliens ont fui vers les pays voisins, le Burkina Faso, la Mauritanie et le Niger. Étant donnée la situation des régions du nord et du centre, les réfugiés n’ont pas la possibilité de rentrer au pays.

    MSF a commencé à travailler dans la région centrale de Mopti il y a un an. Pour quelle raison ?

    Depuis 2013, le centre a été progressivement envahi par des groupes armés, pour devenir aujourd´hui l’une des zones les plus tendues du Mali, avec une densité de population importante et avec différentes ethnies qui se disputent l´accès à l´exploitation des terres.

    Deux communautés, Peuls et Dogons, des agriculteurs et des éleveurs, étaient déjà en conflit et la crise a rendu la situation encore plus complexe. Ils s’accusent mutuellement de collaborer avec des groupes d’opposition armés dans la zone, ce qui entraîne la stigmatisation des personnes, et a pour conséquence des affrontements violents, avec des civils qui sont blessés ou tués.

    Dans ce climat de tension, les services de l’État et les organisations de secours ont déserté la zone, car ils ne peuvent assurer la protection de leur personnel, ni la lutte contre la criminalité, qui a pris beaucoup d´ampleur depuis l’an passé.

    Quels sont les principaux défis pour les organisations humanitaires dans le pays ?

    Tout d’abord, l’étendue des besoins des populations. Dans beaucoup de zones, les besoins vitaux ne sont pas couverts, malgré les efforts des structures humanitaires. De plus, le financement de l’aide humanitaire se raréfie et très peu d'organisations humanitaires et de développement sont présentes dans le nord et le centre du pays, en raison principalement de l'insécurité.

    La criminalité contre les civils et les humanitaires est en augmentation et ces violences font fuir beaucoup de personnes, y compris des médecins et d'autres travailleurs des services publics, qui cherchent à se mettre à l’abri avec leur famille. Malheureusement, les civils sont la cible quotidienne d’attaques, pour des raisons d´appartenance ethnique ou de suspicion de liens avec les groupes armés, et ce dans un climat d’impunité.

    MSF a publié l'année dernière un rapport sur l'instrumentalisation de l'aide humanitaire par des acteurs armés. Comment est actuellement la situation sur le terrain ?

    La confusion entre acteurs militaires et humanitaires perdure. À travers des programmes dits «à impact rapide» et autres activités similaires visant à gagner les cœurs des populations, les acteurs militaires mettent en place des actions pseudo-humanitaires. Leurs véhicules sont blancs, de la même couleur que ceux des ONG. Cela entraîne une confusion dangereuse, nuisant à l’image-même de l’action humanitaire. Et cela augmente le risque que les personnels humanitaires soient pris pour cible, puisqu’ils ont plus de mal à convaincre les populations de leur impartialité. Dès lors, il devient extrêmement difficile d’atteindre les plus vulnérables.

    MSF vient de terminer une campagne de vaccination multi-antigène à Kidal. Quels ont été les difficultés de cette intervention ?

    Cette campagne de vaccination multi-antigènes est unique dans son genre. Elle nous a permis de mettre à jour le calendrier vaccinal de plus de 10 000 enfants de moins de 5 ans contre des maladies comme la diphtérie, la rougeole, la coqueluche, la tuberculose, la méningite, la pneumonie, la fièvre jaune et d’autres maladies potentiellement mortelles. Certains enfants des zones désertiques du Nord n’avaient jamais été vaccinés.

    Malgré les difficultés logistiques, sécuritaires ou climatiques rencontrées (les températures avoisinent les 50 degrés), les équipes de MSF ont su créer un climat de confiance avec les populations et chefs communautaires. Et en collaboration avec les autorités locales et le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, ils ont pu mener à bien cette campagne.

    Au Mali, les équipes de MSF travaillent dans la région de Kidal et dans les districts d’Ansongo (région de Gao), Koutiala (région de Sikasso), Ténenkou et Douentza (région de Mopti), en renforçant l’offre de soins maternels et pédiatriques.

    Photo principale : depuis 2012, MSF soutient les services de l'hôpital de référence d'Ansongo. Mali, décembre 2017. © Seydou Camara/MSF