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Entrée des urgences de l'hôpital MSF de Bangassou, en RCA, en février 2017. © Borja Ruiz Rodriguez/MSF

République centrafricaine

4 questions à...

Témoignages 
Dr Ernest Lualuali Ibongu - Assistant Coordinateur Médical
En Novembre 2017, MSF a du évacuer ses équipes de Bangassou (RCA), après une succession d’incidents de sécurité et suspendre ses activités pendant cinq mois. En avril 2018, MSF a recommencé à intervenir dans la ville. Ernest Lualuali Ibongu, médecin, travaille à Bangassou depuis 2017. Il a vécu la cessation puis la reprise des activités de MSF. Il répond à nos questions.

    Quelle était la situation à Bangassou au début de ta mission ? 

    Avant de partir en mission, Bangassou m’avait été décrite comme un « petit paradis » : un foyer de cohésion sociale en Centrafrique, relativement épargné par le conflit qui avait déchiré le pays en 2013-2014. Mais trois jours après mon arrivée, je me suis retrouvé dans notre ambulance, quasiment sous les balles, pour ramener 27 blessés de guerre à l’hôpital MSF. C’était comme si le Bangassou dont on m’avait parlé n’existait déjà plus.

    À cette époque-là, on avait une encore grosse équipe sur place. On était en train d’agrandir l’hôpital ; on formait les personnels médicaux de trois centres de santé ruraux ; on mettait en place un ambitieux programme  au niveau des villages où on rêvait de pouvoir y améliorer l’accès à l’eau potable pour prévenir les diarrhées, des mesures de prophylaxie contre le paludisme… Toutes ces maladies qui font moins de bruit que les armes, mais qui tuent encore plus. Mais vu l’insécurité grandissante, on a dû réduire nos équipes.

    Ça a été une période intense. Avant que Bangassou ne s’embrase, le nombre de patients pour trauma violent se comptait sur les doigts d’une main. Mais en avril, on a soigné 141 blessés de guerre et ça a continué : trente par mois, parfois plus. Et ce n’est pas parce qu’il y a la guerre que les gens ne tombent pas malades ; au contraire même. Mais les gens avaient tellement peur de tomber sur des hommes armés sur le chemin de l’hôpital qu’ils n’osaient prendre la route qu’une fois qu’ils étaient tellement malades que leur vie en dépendait. Je n’oublierai jamais un cas qu’on a reçu au mois d’août ou de septembre. C’était un enfant de quatre ans, venu de plus de 200km, pour un paludisme compliqué. On n’a jamais compris comment il a pu survivre.

    Est-ce ce contexte qui a contraint MSF à se retirer de la ville ?  

    Non, car ces difficultés font partie du travail humanitaire, au plus près de ceux qui en ont besoin. Ce qui était devenu intolérable c’était que nous ne pouvions plus travailler dans les conditions de neutralité et d’impartialité qui sont notre protection en zone de guerre. Si on ne peut pas soigner les gens uniquement sur la base de leurs besoins médicaux, on faillit à notre mission.  

    Je me rappelle, par exemple, d’un enfant d’environ 12 ans qui avait été blessé par balle. Le personnel avait fait tout son possible pour le sauver et il s’en était tiré. Mais quelques mois plus tard, ce même enfant a fait une occlusion intestinale. Il vivait dans un site de déplacés, à moins d’un kilomètre de notre structure. Mais on nous a dit : « Si vous venez avec lui jusqu’à l’hôpital, on vous tue ».  J’ai eu à le réanimer pendant 48h sur le site de déplacés, pour le stabiliser et le référer à Bangui afin qu’il puisse se faire opérer là-bas. 

    La multiplication de ce genre d’incidents nous a amenés à nous demander si notre présence était encore légitime, vu que des hommes armés nous interdisait de soigner une partie de la population. Un braquage à notre base a été la dernière goutte d’eau, et c’est à ce moment-là que nous avons décidé de partir.

    [Cliquez sur le lien suivant pour voir une carte et une chronologie interactives des principaux incidents survenus en 2017 en République centrafricaine.]

    Qu’est-ce qui a amené MSF à revenir en avril 2018 ? 

    La situation à Bangassou s’est un peu calmée récemment et c’est ce qui a encouragé la reprise progressive des activités, sous condition que les principes humanitaires et l’accès aux soins pour tous soient assurés. Nous avons mené de longues discussions et consultations à travers toutes les communautés, toutes les couches de population pour assurer que le retour de MSF, désiré par tous vu l’étendue des besoins médicaux non couverts, pourrait s’effectuer dans des conditions de sécurité acceptable pour nos équipes. C’est l’engagement de toutes les communautés qui nous a convaincu que nous pouvions revenir.

    Nous reprenons donc graduellement, en nous focalisant sur les urgences pédiatriques et chirurgicales. En pédiatrie, on fait au minimum 60 transfusions de sang par mois. Une transfusion ici, ça veut généralement dire un paludisme grave ;  et si celui-ci n’est pas soigné, c’est la mort. D’autant plus qu’aujourd’hui, l’hôpital de Bangassou est le seul pour 200 000 habitants. Donc on ne peut tout simplement pas laisser les gens tomber. Mais on reste tout de même très vigilants, car la Centrafrique est, pour nous, l’un des contextes les plus dangereux au monde.

    Comment décrirais-tu la situation dans la ville aujourd’hui ?

    Elle s’est sensiblement améliorée. Les gens commencent à recouper l’herbe et on voit maintenant à l’horizon… Les enfants jouent dans la rue ; il y a même des patients qui quittent le site de déplacés et viennent en consultation à l’hôpital, ce qui était impensable il y a quelques mois. Pour autant, les combattants qui opéraient à Bangassou n’ont pas disparu. Ils se sont juste repliés sur les axes périphériques et la population continue d’en souffrir.

    Mais malgré tout ça, je garde encore espoir. Déjà, quand je parle de communauté, c’est juste de façon caricaturale. À Bangassou, les musulmans et les chrétiens, en fait ce sont des gens qui ont toujours vécu ensemble. Il y a d’ailleurs beaucoup de couples mixtes. Selon moi, ce sont avant tout des évènements extérieurs qui ont changé la dynamique intérieure de la ville. On a pu le sentir d’ailleurs pendant les mois de suspension de nos activités lors desquels les habitants de Bangassou se sont engagés à travailler ensemble pour pouvoir permettre à tous d’accéder aux soins de santé. Me rappeler de cela au quotidien m’aide à aller de l’avant.