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Mer Méditerranée

Lettre ouverte de Joanne Liu, présidente internationale de MSF : l'Europe ne doit pas tourner le dos au droit d'asile

Opinions et débats 
Dr Joanne Liu - Présidente internationale de Médecins Sans Frontières

    MSF condamne l’accord actuel entre l’Union européenne (UE) et la Turquie qui autorise les pays membres de l’UE à déléguer leurs responsabilités en matière de gestion de l’immigration. Selon cet accord cynique, tous les réfugiés entrant en Europe à partir de la Turquie seront renvoyés. Toutefois, pour chaque réfugié syrien renvoyé en Turquie à partir de la Grèce, un Syrien se trouvant déjà en Turquie sera relocalisé dans l’UE. En échange, la Turquie recevra des milliards d’euros d’aide financière.
     

    Dans la lettre ouverte qui suit, la présidente internationale de MSF, le Dr Joanne Liu, rappelle aux pays membres de l’UE d’assumer leurs responsabilités et de mieux traiter les migrants.


    À l’intention des gouvernements européens et des institutions européennes

    Si nous vous adressons cette lettre aujourd’hui, c’est parce que nous sommes profondément préoccupés par l’accord entre l’Union européenne (UE) et la Turquie que vous avez signé. En validant cet accord, vous tournez le dos à des milliers de personnes qui fuient la guerre, l’oppression et le désespoir.

    En effet, cet accord sous-traite la prise en charge de ces personnes très vulnérables à la Turquie, en échange, entre autres, d’un plan d’aide de plusieurs milliards d’euros. Alors qu’avec plus de 40 millions de personnes déplacées à cause des guerres, nous assistons au plus important phénomène migratoire de ces dernières décennies, l’Europe refuse ainsi de faire face à ses obligations légales et morales.

    Cela fait des années que nous prenons en charge les victimes des politiques dissuasives mises en place par l’UE en matière de migration. Ces politiques ont provoqué une crise humanitaire sans précédent sur le territoire européen. Nous avons soigné des personnes dont les os ont été brisés par la police, des enfants blessés au visage par des balles en caoutchouc, des nourrissons dont les yeux ont été aspergés de gaz lacrymogène. Plutôt que de remédier à la crise, l’UE et ses États membres ont simplement décidé de s’en détourner et d’en confier la responsabilité à d’autres.
     


    Cet accord constitue une menace pour le droit d’asile reconnu dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme et une violation de l’obligation de porter assistance à chaque homme, femme ou enfant en quête de protection. Renvoyer ces populations dans leur dernier pays de transit transforme l’asile en instrument de marchandage politique visant à maintenir les demandeurs de protection internationale aussi loin que possible des frontières de l’UE, et des regards des électeurs. Aujourd’hui, les demandeurs d’asile ne disposent pratiquement plus d’aucun moyen sûr et légal pour atteindre les côtes européennes et y déposer leur demande.

    En échange, vous vous êtes engagés à mener un programme d’aide « humanitaire » et de développement permettant de répondre aux besoins des réfugiés syriens. Vous avez présenté cet acte comme un moyen d’atténuer la souffrance humaine. Cette aide est toutefois conditionnée au renvoi vers la Turquie de personnes « entrées illégalement » en Europe, ce qui revient à une délocalisation de la souffrance vers l’étranger, en violation complète du principe humanitaire d’assistance inconditionnelle basé uniquement sur les besoins. En offrant des milliards d’euros à la Turquie pour que, à l’abri de nos regards, elle prenne en charge ces populations, vous confrontez les organisations humanitaires à un terrible dilemme : alors que les réfugiés et les migrants ont désespérément besoin d’assistance, devons-nous nous compromettre en devenant les complices d’une politique contraire aux principes humanitaires qui vise essentiellement à contrôler les frontières ?


    L’aide humanitaire ne doit pas être politisée

    Si la Turquie a sans conteste besoin d’aide – le pays a déjà accueilli près de trois millions de réfugiés sur son territoire –, il n’en demeure pas moins que l’aide humanitaire doit rester séparée de tout accord politique.
     



    Cet accord envoie de surcroît un mauvais signal au reste du monde. D’autres pays pourraient tenter de suivre votre exemple pour se soustraire à leur devoir de proposer l’asile. Si d’autres États s’engageaient sur cette voie, le concept de « réfugié » pourrait cesser d’exister. Des milliers de personnes se retrouveraient prises au piège dans des zones de guerre, au risque d’y perdre leur vie. Le bombardement récent d’un camp de déplacés près d’Idlib, dans lequel 28 personnes au moins ont été tuées, démontre que le concept « d’espaces sûrs » en Syrie n’est pas viable.

    Les leaders européens doivent se montrer à la hauteur du défi

    Nous vous rappelons aussi que les conditions d’accueil offertes en Europe aux personnes actuellement bloquées en Grèce sont totalement inacceptables et honteuses. Dans les camps de réfugiés des îles grecques, la sécurité des personnes n’est plus assurée. Une fois la nuit tombée, les femmes ont peur de se rendre aux toilettes, les mères supplient pour obtenir du lait maternisé afin de nourrir leurs jeunes enfants, et les hommes de tous âges perdent leur dignité en se battant pour des restes de nourriture ou pour savoir qui sera le prochain dans la file. 

    Ces populations ont besoin de votre aide et de votre protection, pas de cet accord ! La seconde guerre mondiale n’est-elle déjà plus qu’un souvenir lointain, au point d’oublier le besoin vital des populations européennes de fuir les violences et les persécutions ? Si les mouvements de déplacés et de réfugiés d’une telle ampleur est un sujet politique hautement sensible, ils restent avant tout une urgence humanitaire.
    Même si beaucoup de citoyens européens se sont portés volontaires pour aider les personnes déplacées, votre gestion de la crise reste dictée par la peur d’hypothétiques conséquences politiques.

    Nous demandons à tous les dirigeants européens d’être à la hauteur de l’enjeu et de se mobiliser pour offrir assistance, accueil et protection à ceux qui en ont besoin.


    Signé par
    Dr Joanne Liu
    Présidente internationale
    Médecins Sans Frontières