× Fermer
Kenya. Dadaab.

Kenya

Réfugiés de Dadaab : enfermés et oubliés, ils lancent un appel à la dignité

Originaire du Sud-Soudan, Nyakun Kuk, 55 ans (quatrième personne en second plan) a fui la violence qui a éclaté dans son pays en 2013 entre les tribus Nuer et Dinka. Elle vit maintenant à Dagahaley. © Paul Odongo/MSF
Toutes les actualités 
L'insécurité persistante en Somalie et la réduction constante des possibilités de se réinstaller assombrissent les perspectives de solutions durables pour les réfugiés de Dadaab, qui vivent enfermés, dans des conditions de vulnérabilité et de dépendance.

    En raison d'une liberté de mouvement et de moyens de subsistance limités, l'aide humanitaire continue d'être une bouée de sauvetage vitale pour les réfugiés.

    Mais survivre avec un minimum d'assistance signifie que beaucoup vivent sous les seuils d'urgence depuis maintenant près de trois décennies. Leurs besoins dépassent de loin ce que l'aide humanitaire peut apporter, en raison notamment de la diminution des financement des donateurs.

    Je me suis mariée, j’ai eu des enfants, et nous vivons tous ici dans le camp. La vie était meilleure quand nous sommes arrivés.
    Janai Issack, une réfugiée à Dadaab depuis 1991

    Janai Issack avait 10 ans lorsqu’elle est arrivée dans le camp avec sa famille, en 1991, après avoir fui les violences en Somalie.

    « Avec les années, beaucoup de choses ont changé : je me suis mariée, j’ai eu des enfants, et nous vivons tous ici dans le camp, raconte-t-elle. La vie était meilleure quand nous sommes arrivés, on trouvait une certaine sécurité comparé à ce qu’il se passait en Somalie. Et les organisations humanitaires nous venaient en aide.»

    Janai déplore qu'au fil des ans, l’offre et la qualité des services à disposition des réfugiés aient diminué.

    «Les rations de nourriture distribuées ont été réduites. Maintenant, nous ne recevons que très peu de nourriture, ce qui est limite pour tenir plusieurs semaines. Les classes des écoles où vont nos enfants sont surpeuplées, contrairement à mon époque, dit-elle. Je pense que le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) est lassé. Je ne comprends pas pourquoi ils continuent de nous demander si on veut rentrer en Somalie. Notre réponse reste négative. Depuis l’année dernière, c’est comme si plus personne ne voulait être rapatrié.»

    Beaucoup d’entre eux n’ont connu que la vie dans le camp.
    Dana Krause, cheffe de mission MSF au Kenya

    De nombreux réfugiés de Dagahaley – l'un des trois camps qui constituent le complexe de Dadaab, peuplé d'environ 75 000 personnes – partagent les mêmes histoires que Janai. Ils se plaignent de la diminution de l'assistance humanitaire, notamment des rations alimentaires.

    En septembre, le Programme alimentaire mondial a été contraint de réduire de 70 % la quantité de nourriture initialement distribuée dans les camps de réfugiés, en raison de graves contraintes financières. Cela aura très probablement un impact négatif sur l'état de santé des réfugiés, comme MSF l'a constaté ces dernières années.

    «Beaucoup d’entre eux n’ont connu que la vie dans le camp, explique Dana Krause, cheffe de mission MSF au Kenya. Mais vivre ici pendant 30 ans avec peu de nourriture, privé d’accès à l’emploi et à la santé, ou recevant une rémunération dérisoire pour le travail accompli, n'est rien de moins qu'une atteinte à la dignité humaine.»

    Pour Abdia, 65 ans, qui a fui la Somalie pour Dadaab en 1991, la vie dans le camp s’est dégradé au fil des ans.

    « Si je compare ma situation actuelle avec celle d’il y a 20 ans, la vie était meilleure avant. Les rations de nourriture sont limitées et pour quelqu’un de mon âge sans personne pour s’occuper de moi, le quotidien est très dur, avoue-t-elle. Nous ne pouvons pas nous déplacer librement et les services essentiels ont drastiquement diminué.»

    Pour les réfugiés non enregistrés, accéder aux services de base dans le camp est encore plus difficile. Selon le HCR, 15 000 demandeurs d’asile non enregistrés se trouveraient à Dadaab. Seule la moitié d’entre eux reçoit une assistance alimentaire basée sur une évaluation de leur vulnérabilité.

    Bien que les réfugiés non enregistrés aient accès aux services de santé de MSF à Dagahaley, pour la plupart des autres besoins de base, notamment un abri et des vêtements, ils sont laissés à eux-mêmes.

    La santé mentale qui se détériore et l’accès compliqué à des soins spécialisés

    D'autres, comme Abdo Mohamed Geda, 42 ans, qui est venu à Dadaab en 2011, ont pris des petits boulots pour compléter le peu de rations alimentaires qu'ils reçoivent. Abdo va chercher du bois de chauffage sur des charrettes tirées par des ânes pour subvenir aux besoins de sa famille de huit enfants.

    « Les enfants ont besoin de lait, de nourriture et de vêtements, dit-il. Tous les matins, je sors chercher de la nourriture pour ma famille. Mais quand il n'y a rien, ça me stresse. Cela m’empêche de dormir. »

    Abdo est actuellement pris en charge pour sa dépression à l'hôpital MSF de Dagahaley.

    L’espoir de ces gens de mener une vie saine et qui ait du sens s’envole à mesure que le camp s’étend.

    Son impact le plus insidieux se manifeste sous la forme de troubles mentaux aigus. En moyenne, rien qu'à Dagahaley, les équipes de MSF mènent chaque année quelque 5 500 consultations en santé mentale. Ce chiffre monte souvent en flèche dans les moments de tension extrême, comme en 2016, lorsque les camps ont été menacés de fermeture

    En octobre de cette année, MSF a traité deux patients qui avait fait des tentatives de suicide dans le camp. L’un d’eux, un réfugié somalien de 43 ans, non enregistré, a essayé de se pendre avant d’être secouru.

    Comme sa carte de rationnement avait été bloquée en 2018, il avait survécu grâce à la générosité des uns et des autres. Mais comme les rations de nourriture distribuées ont diminué ces derniers mois, les voisins ont dû eux-mêmes économiser le peu d’aliment qu’ils obtenaient.

    Ces deux patients sont maintenant sous traitement et reçoivent un soutien psychosocial.

    Les réfugiés ne pourront vivre avec dignité que si les politiques leur permettent une liberté de mouvement, ainsi qu’un accès aux services essentiels.
    Dana Krause, cheffe de mission MSF au Kenya

    Les soins de santé spécialisés restent également hors de portée de la plupart des réfugiés. Bien que MSF fournisse des soins de santé primaire et secondaire à Dadaab, les traitements avancés ou spécialisés nécessitent des transferts vers d’autres structures hors des camps.

    Mais les restrictions de mouvement ne permettent que seules les urgences vitales soient autorisées et prises en charge à l’hôpital de Garissa ou Nairobi. Ainsi, le nombre de personnes ayant des besoins de soins de santé spécialisés grossit d'année en année, créant un énorme retard pour les patients en attente de traitement.

    Rien qu'à Dagahaley, plus de 1 100 personnes attendent une intervention chirurgicale et d'autres soins de santé spécialisés.

    Un besoin urgent de trouver des solutions

    «Si nous voulons réussir à concrétiser notre engagement d’améliorer l’autonomie des réfugiés, il est temps que le gouvernement kenyan et la communauté internationale prennent des mesures concrètes pour trouver des solutions durables pour les réfugiés vivant dans les camps, déclare Dana Krause. Les réfugiés ne pourront vivre avec dignité que si les politiques leur permettent une liberté de mouvement, ainsi qu’un accès aux services essentiels. Si de l’argent est investi dans l’amélioration des ressources locales, cela bénéficiera également aux communautés locales.»

    En rendant la vie si difficile dans le camp, nous avons le sentiment que l’on nous pousse hors d’ici. Si les choses ne changent pas, nous allons sûrement être obligés de repartir.
    Geda, un réfugié

    Jusqu'à présent, la réponse à cette crise a été des camps démantelés. Cependant, la plupart des réfugiés ne veulent pas retourner en Somalie. Parmi ceux qui étaient rentrés, beaucoup ont fini par revenir à Dadaab à cause de l'insécurité persistante et le manque de services essentiels là-bas.

    Ils ne s’installent presque plus non plus dans d’autres pays voisins.

    «En rendant la vie si difficile dans le camp, nous avons le sentiment que l’on nous pousse hors d’ici, confie Geda. Si les choses ne changent pas, nous allons sûrement être obligés de repartir. Nous espérons qu’un jour notre pays redeviendra un pays sûr pour que l’on puisse rentrer. Si cela n’arrive pas, nous espérons être réinstallés dans un autre pays.»

    Qu’en est-il des communautés locales ?

    Aujourd’hui, dans le comté de Garissa qui abrite le camp, près d’une personne sur quatre est réfugiée. Les indicateurs de développement de cette région sont parmi les plus bas du Kenya, et même les communautés locales ont du mal à accéder aux services de soins essentiels.

    Récemment à Dagahaley, Khadijo Abdul Malik était assise avec son fils dans la salle d’attente de la pédiatrie de MSF. Elle était partie du village voisin et avait fait deux heures de route en bus.

    Elle explique qu'elle est déjà venue à la clinique du camp auparavant et que beaucoup d'autres personnes de son village utilisent aussi fréquemment les structures de santé du camp. Les données récoltées par MSF suggèrent que les communautés locales correspondent à environ une consultation de santé primaire sur cinq à Dagahaley.

    Le peu d'aide humanitaire qu'ils reçoivent dans les camps n’est qu’un reflet de la pénurie d'infrastructures de base, pourtant vitale, dans la région.

    Au fil des ans, de nombreuses familles kenyanes en sont venues à dépendre des services offerts dans les camps. Ainsi, la fermeture des camps et le retrait soudain de l'aide internationale auront également un impact significatif sur les villages environnants.

    «Il est vital que les réfugiés et les communautés hôtes continuent de participer activement à la résolution de cette crise des déplacés de Dadaab, conclut Dana Krause. Les réfugiés devront être accompagnés et auront besoin d'un soutien continu pour trouver des solutions durables. Et cela devra aller de pair avec l’augmentation de l'offre de services essentiels pour les communautés locales.»

    MSF à Dadaab

    Depuis 1991, MSF fournit des soins de santé aux réfugiés du camp de Dadaab. Les programmes actuels de MSF se concentrent sur le camp de Dagahaley, où l’organisation dispense des soins de santé complets aux réfugiés et aux communautés d'accueil, y compris des soins primaires et secondaires par le biais de deux postes de santé et d'un hôpital de 100 lits.

    Les activités médicales comprennent notamment des soins de santé sexuelle et reproductive, dont les chirurgies obstétricales d'urgence, une assistance médicale et psychologique aux victimes de violence sexuelle, une prise en charge en santé mentale, des traitement d'insuline à domicile et les soins palliatifs.

    Au cours des dix dernières années, MSF a également répondu à 12 urgences dans la région du nord-est du Kenya, dont deux épidémies de choléra dans les camps. En 2018, à Dagahaley, MSF a organisé en moyenne chaque mois 14 000 consultations ambulatoires et 860 hospitalisations. MSF a également assisté 2 584 accouchements tout au long de l'année.