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Women prepare the evening meal for their families inside the camp for internally displaced people in Pulka town. Nigeria, May 2018. © Igor Barbero/MSF

Nigéria

«La situation dans le nord-est du Nigéria se détériore après des années de conflit»

Témoignages 
Luis Eguiluz - Chef de mission MSF au Nigéria
Luis Eguiluz est chef de mission MSF au Nigéria. Il explique les défis auxquels sont confrontées des centaines de milliers de personnes déplacées vivant dans des enclaves isolées, contrôlées par l'armée dans le nord-est du pays.

    Cela n'a peut-être pas fait les gros titres comme il y a quelques années, mais la situation humanitaire dans le nord-est du Nigéria, où se trouvent plus de 1,7 million de personnes déplacées *, se détériore. Le conflit prolongé entre les groupes armés non étatiques et les troupes militaires nigérianes continue à déplacer davantage de personnes, qui arrivent dans une série de localités contrôlées par l'armée avec une capacité très limitée pour accueillir les nouveaux arrivants. Les périmètres de sécurité dans ces enclaves restent très restreints et insuffisants, malgré l'assistance des organisations d'aide. L’impact est d’autant plus important que les personnes dans le besoin sont toujours plus nombreuses.

    L'approvisionnement humanitaire

    Tous les secteurs de l'aide humanitaire ont été touchés : la distribution de nourriture, la disponibilité de l'eau et la capacité à offrir un abri. Même la prestation de services de santé est fragile dans certains endroits. Certaines zones des enclaves ont des problèmes d’approvisionnement alimentaire, malgré la mise en place d’un grand changement des distributions, de générales à spécifiques. Les acteurs qui ont joué un rôle clé dans l'approvisionnement en eau se sont retirés et, en général, il existe un manque de travailleurs humanitaires expérimentés dans les endroits les plus reculés.

    Cependant, il ne semble pas y avoir de problème de fatigue chez les donneurs. Le financement continue d'arriver et près d'une centaine d'ONG nationales et internationales travaillent à Maiduguri, la capitale de l'État de Borno. Le défi pour de nombreuses organisations est d'offrir des programmes à l'extérieur de cette ville et de trouver des partenaires pour les mettre en œuvre.

    Les problématiques de sécurité

    Il existe également un problème au niveau de la perception de la sécurité. S'il est vrai que plusieurs incidents se produisent, par rapport à d'autres crises majeures comme l'Afghanistan, la République centrafricaine ou le Soudan du Sud, la tendance actuelle est beaucoup plus faible. Plusieurs bases humanitaires ont été créées dans des enclaves et offrent un hébergement, l’accès à Internet et la sécurité pour faciliter le développement de projets dans des endroits reculés, mais elles sont à peine occupées. Dans le même temps, un grand nombre de personnes sont piégées dans des zones qui ne sont pas accessibles aux organisations humanitaires et il existe peu d'informations sur leurs besoins.

    Il existe également un problème au niveau de la perception de la sécurité.

    Les problèmes dans le nord-est du Nigéria mutent au lieu de se résoudre. L'année dernière, dans la ville de Pulka, près de la frontière avec le Cameroun, plusieurs centaines de personnes déplacées à l'intérieur du pays vivaient dans des conditions extrêmement précaires dans le complexe où nous gérions un hôpital. Par la suite, un camp de transit a été construit pour leur fournir un abri temporaire. Un an plus tard, plusieurs milliers de personnes continuent à vivre dans des tentes communales surpeuplées et attendent pendant de longues périodes pour obtenir une tente familiale. Pendant la saison sèche, les personnes devaient souvent faire la queue toute la journée pour remplir une carafe d'eau. C'est comme si nous étions encore dans la première phase de l'urgence alors qu'en réalité, cette urgence dure depuis des années.

    En raison des restrictions des périmètres de sécurité, les champs de culture dans les enclaves ne peuvent nourrir qu'une très faible partie de la population, l'espace à cultiver étant très restreint. Si les personnes ne peuvent pas cultiver la terre ou mener des activités d'élevage dans un endroit comme Borno, où l'agriculture est la principale source de revenus, comment survivront-elles ? Les personnes dépendent entièrement du grand programme d'aide alimentaire qui est encore en vigueur actuellement. La seule manière d'inverser la situation serait de quitter les enclaves en toute sécurité, mais des incidents surviennent toujours. Récemment, à Gwoza, lorsque l'armée a étendu le périmètre de sécurité de la ville, certaines personnes ont été kidnappées et tuées.

    Les conséquences psychologiques de la violence et des déplacements

    En plus de tout cela, il est important de ne pas oublier que la population est très fragile en termes de santé mentale. Toutes les personnes déplacées avec qui nous parlons ont perdu un membre de leur famille à cause de la violence. Toutes partagent des histoires de torture, d'enlèvement, de violence sexuelle... La plupart des personnes ont directement vécu une situation de violence causée par une partie ou une autre. Certaines ont vécu au milieu du conflit, d'autres ont subi des bombardements.

    Certaines personnes ont déjà été déplacées plusieurs fois et font de leur mieux pour s'adapter à la vie loin de chez elles. Beaucoup viennent des villages voisins où il n'y a pas de sécurité et ont été relogés pour cette raison dans de plus grandes enclaves, avec le fardeau supplémentaire d'être loin de leur famille ou d'un groupe ethnique particulier. Beaucoup de femmes sont seules : leurs maris sont morts ou ont disparu ; elles ont été séparées de leurs parents pendant des années et ont subi des abus répétés.

    Il est prévu que des dizaines de milliers de personnes vivant actuellement à Maiduguri ou dans des camps de réfugiés au Cameroun soient relogées dans les mois à venir. Alors que les autorités ont tendance à encourager, plutôt que forcer, les personnes à se déplacer vers des villes comme Pulka ou Gwoza. Les endroits où ces personnes se rendent ne sont en réalité pas prêts à fournir les services les plus élémentaires.

    Dans ces localités, qui accueillent régulièrement des personnes déplacées, nos équipes écoutent souvent les plaintes des nouveaux venus, et certains affirment même qu'ils préféreraient retourner dans la forêt, compte tenu des conditions de vie auxquelles ils font face. Aujourd'hui, les personnes déplacées dans l'État de Borno dépendent entièrement de l'aide humanitaire ; leurs mécanismes de défense sont complètement brisés et leur dignité en est affectée.

    Dans le nord-est du Nigéria, MSF fournit des soins médicaux primaires et secondaires dans dix localités de l'État de Borno et à Damaturu, la capitale de l'État de Yobe. Par le biais d'équipes permanentes ou de cliniques mobiles régulières, les équipes mettent en œuvre des programmes de nutrition pour les enfants souffrant de dénutrition, fournissent une assistance en santé mentale, répondent aux épidémies de maladies et offrent des soins pédiatriques d'urgence, parmi d'autres services.

    * Dans les trois États les plus touchés du nord-est du Nigéria : Borno, Adamawa et Yobe ; 1,7 million de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays, selon OCHA.