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«Il faut des heures de dévouement pour ramener ces enfants à une vie plus proche de la normale»

Camp de protection des civils à Malakal : pendant la saison des pluies, qui peut durer de juin à novembre, le camp est inondé et les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Soudan du Sud. Août 2017. © Raul Fernandez Sanchez/MSF
Témoignages 
Entretien avec Cristina Carreño, conseillère en santé mentale de MSF, sur le rôle des soins de santé mentale pour les enfants dans les programmes de MSF en faveur des victimes de violence, de conflits ou de catastrophes naturelles, et notamment auprès des populations déplacées.
    Quelle est la prévalence des troubles mentaux chez les enfants et les adolescents traités par MSF dans ses programmes?

    Disons d’abord qu’il s’agit d’un problème général et mondial : les enfants et les adolescents, tout autant que les adultes, souffrent de troubles mentaux.

    Certains troubles commencent dans l'enfance et se développent dans la vie adulte. En réalité, plus de 50% des troubles mentaux commencent à l'adolescence mais, très souvent, ils ne sont pas détectés.

    D'autres troubles ou problèmes mentaux sont liés à des conditions médicales, telles que la malnutrition ou le VIH/sida. Enfin, certains sont liés à une exposition à des événements extérieurs auxquels les enfants ont encore plus de mal à faire face, tels que la violence, la guerre, les catastrophes naturelles, la séparation ou la disparition de parents ou de proches parents.

    Bien sûr, en raison de la nature du travail de MSF et des contextes dans lesquels nous opérons, ces troubles et problèmes de santé mentale sont souvent présents chez les enfants que nos équipes assistent sur le terrain.

    Les enfants vivent-ils les traumatismes différemment des adultes?

    Les enfants vivent le monde différemment et expriment leurs sentiments, leur douleur, de manière différente. Les très jeunes enfants voient le monde et en font l'expérience par l'intermédiaire de ceux qui prennent soin d’eux, qui agissent en tant que médiateurs. Ils ressentent et reproduisent les émotions de leurs parents et si la famille traverse des moments difficiles, ils le ressentiront même s’ils ne comprennent pas ce qui se passe.

    L'expression de la douleur dépend aussi beaucoup de l'âge de l'enfant et de son développement cognitif. Confrontés au même traumatisme, les enfants se comportent parfois différemment. Certains pleurent, d'autres s'isolent ; d'autres ont des problèmes de sommeil tels que des cauchemars, des peurs ou de l'énurésie nocturnes.

    Les adolescents réagissent également de différentes manières : isolement ou comportement agressif, comportements à risque, évitement, problèmes à l’école ou, parfois, la prise en charge de responsabilités d’ordinaire assumées par des adultes.

    La participation des parents et de ceux qui prennent soin d’eux est-elle essentielle pour fournir des soins de santé mentale aux enfants et aux adolescents?

    Il est très important qu’ils soient impliqués car ce sont les médiateurs entre les enfants et le monde. Malheureusement, dans les lieux où MSF travaille, en situation de conflit et d'urgence, ces gardiens, s'ils ne sont pas absents (tués, forcés de disparaître…), ont souvent été eux-mêmes exposés à des situations extrêmes et souffrent parfois de problèmes de santé mentale ou de troubles mentaux. Et cela peut les empêcher de jouer leur rôle.

    C'est pourquoi, lorsque nous identifions un enfant ayant un problème de santé mentale, nous évaluons toute la famille pour connaître la dynamique qui l'entoure et le soutien qu'il peut obtenir de ses proches parents, mais également pour vérifier si d'autres membres de la famille sont affectés par des problèmes de santé mentale qui auraient pu ne pas être détectés.

    L'enfant qui a été amené dans un centre de santé MSF peut parfois ne pas être le plus touché, mais uniquement celui qui exprime des symptômes plus évidents. Nous aidons les parents, ou ceux qui prennent soin de l’enfant, à comprendre ce qui se passe avec lui et comment ils peuvent l’aider en passant du temps avec lui, en partageant des activités ou des jeux, en expliquant ce qui se passe et en aidant l'enfant à retrouver sa confiance dans l'environnement.

    Quelles sont les différentes techniques utilisées pour apporter un soutien en santé mentale aux enfants participant aux programmes MSF?

    Il existe différentes techniques en fonction des principaux problèmes rencontrés par l’enfant ou l’adolescent.

    Pour les jeunes enfants souffrant de malnutrition, il peut s'agir de massages et d'activités de stimulation psychosociale. Ces dernières ont pour objectif de renforcer les liens entre les personnes en charge et l’enfant et de stimuler les sens de l’enfant, ces tâches étant réalisées par la personne en charge ou l’agent de santé.

    Jouer est également un excellent moyen de les stimuler. Dans bon nombre de nos projets et cliniques, comme en Éthiopie, au Nigéria ou en Irak, nous avons des «coins enfants» où les enfants et leurs gardiens vont jouer / faire une stimulation psychosociale une heure par jour.

    Le dessin est également un outil que nous utilisons, en particulier pour les enfants ayant subi des traumatismes potentiels lors de conflits. Bien que la thérapie par la parole fonctionne avec les adultes, elle ne peut pas être utilisée comme technique principale chez les enfants qui souvent n’ont pas les mots pour exprimer ce qu’ils ressentent. Nous jouons avec eux et leur demandons également de dessiner. Les dessins peuvent porter sur ce qui leur est arrivé, à leur famille ou sur leurs cauchemars, etc. Ensuite, nous pouvons travailler avec les dessins pour comprendre ce que ressent l’enfant et ce qu’il comprend de ce qui s’est passé. En outre, les dessins peuvent être modifiés pour traiter les cauchemars ; nous pouvons aider les enfants à changer leurs dessins, au fil du temps, en quelque chose de plus positif, pour réduire leur peur.

    Pour aider les adolescents à faire face aux conséquences d'un traumatisme, nous pouvons utiliser la thérapie par la parole, en général. Les programmes de santé mentale et psychosociaux de MSF aident également les enfants et adolescents par le biais d'activités psychosociales au sein de la communauté, favorisant la résilience et l'adaptation.

    Quels sont les principaux défis auxquels MSF est confrontée dans ce domaine?

    Il y a tout d'abord un manque de spécialistes en santé mentale des enfants et des adolescents. Et il existe une stigmatisation envers les personnes touchées par des problèmes liés à la santé mentale, qui s’ajoute à un manque d'identification des enfants et adolescents ayant besoin d'un soutien en santé mentale. Ces problèmes ne sont d’ailleurs pas uniques aux pays où MSF travaille.

    En outre, dans certaines sociétés, les enfants ne sont pas considérés comme ayant leur propre voix, leurs propres souffrances. Leurs parents ou ceux qui les prennent en charge parlent toujours en leur nom. Nous devons donc parfois amener les enfants dans un espace plus privé et confidentiel pour qu'ils puissent s'exprimer, en accord avec les parents bien sûr. Faire participer les gardiens à la thérapie de l’enfant est aussi généralement un défi.

    Dans certains contextes extrêmement violents, les adolescents et les enfants portent un lourd fardeau. Au Soudan du Sud, où MSF prend soin d’anciens enfants soldats, ces enfants se sentent coupables de ce qui s’est passé, des actes qu’ils ont commis sous l’ordre des adultes.

    Parfois, ils ont aussi tendance à reproduire la violence qu'ils ont vue autour d'eux depuis si longtemps, à la fois dans leurs relations et en jouant. Les équipes de MSF mettent des heures et des heures de dévouement pour ramener ces enfants à une vie plus proche de la « normale » d’un enfant.

    Enfin, nos équipes constatent également de nombreuses violences sexuelles à l'encontre d'enfants et d'adolescents, la majorité d'entre eux au sein de leur propre famille - comme c'est le cas dans le monde entier. Dans certains pays, cela reste un sujet tabou, ce qui rend l'identification, la prise en charge et la protection de ces enfants encore plus difficiles. Lorsque cela est possible, nous essayons de parler avec les chefs de famille, avec les chefs de communauté pour les aider.

    Mais les équipes de MSF peuvent être confrontées à des dilemmes difficiles dans une zone où il n’y a pas de refuge pour les victimes, pas de mécanisme de protection, pas de respect pour la loi, et quand vous savez que d’autres abus se produiront lorsque ces enfants rentreront chez eux.

    C’est la raison pour laquelle nous renforçons nos programmes de santé mentale et psychosociaux destinés aux enfants et aux adolescents, ainsi que la capacité de nos psychologues et de notre personnel médical à prendre soin de ces jeunes esprits.