× Fermer

Asad, 20 ans et 7 000 km parcourus entre la Somalie et l’Europe

Le voyage d'Asad depuis la Somalie jusqu'en Espagne. Janvier 2019. © Sarah IMANI/MSF
Témoignages 
Asad - Jeune Somalien de 20 ans
Asad est un jeune Somalien de 20 ans. Il a été obligé de fuir son pays car sa vie était menacée. Il a traversé des pays en guerre, plusieurs mers, et parcouru des milliers de kilomètres pour rejoindre l’Europe, en quête de sécurité. MSF l’a rencontré à San Sebastian en Espagne. Son témoignage singulier est représentatif des méandres dans lesquels sont plongés des milliers de personnes en danger, qui tentent de faire valoir leur droit à l’asile en Europe.

    Coups de feu et explosions

    Je m’appelle Asad, j’ai 20 ans et je viens de Somalie. Mon histoire a commencé il y a quelques années, début 2015 pour être précis. J’étais marié et père d’un jeune garçon. Je vivais avec ma famille à Jowhar, en Somalie, et j’étais chauffeur de taxi moto.

    Un jour, des hommes m’ont menacé et m’ont obligé à les prendre sur ma moto. J’ai tout de suite compris que ces personnes étaient ce qu’on appelle ici « des terroristes », mais je n’avais pas le choix, je devais les transporter. On était en route, lorsque j’ai vu un barrage de police. J’ai eu peur, je ne voulais pas que la police me voit avec ces hommes. J’ai arrêté la moto et je me suis enfui en courant.

    Les terroristes ont commencé à me tirer dessus, mais la police a répliqué et déclenché une fusillade. Les terroristes avaient des explosifs sur eux, et ils ont fait exploser ma moto. La police m’a arrêté. Je leur ai tout expliqué, ils m’ont laissé repartir. C’est à ce moment-là que ma fuite a commencé.

    Fuir mon pays

    J’étais recherché par ce groupe terroriste. Pour eux, j’avais « trahi ». J’ai essayé de me cacher, mais ils ont retrouvé ma famille. Ils ont d’abord menacé mon père, puis ils ont tiré sur ma mère parce qu’elle l’a défendu.

    J’ai compris que tôt ou tard, ils me retrouveraient et ils me tueraient. Je n’avais pas le choix, il fallait que je quitte la Somalie. C’était le 15 mars 2015.

    J’ai contacté des personnes que je connaissais pour qu’ils me fassent passer au Yémen, à l’aide d’un petit bateau. Je suis resté 70 jours dans ce pays. Ensuite, je suis passé par l’Arabie saoudite, pour finalement rejoindre le Soudan, en prenant de nouveau un bateau. Je ne voulais rester ni au Soudan, ni au Yémen, car ces deux pays sont en guerre.

    J’ai décidé d’aller en Libye par la route afin de rejoindre l’Europe. Là-bas, j’ai dû payer des trafiquants pour continuer mon voyage. Mais je suis resté bloqué dans une maison, puis j’ai été arrêté et jeté en prison. J’ai réussi à m’échapper au bout de deux mois, et j’ai ensuite travaillé pour payer mon passage en Italie. C’est en Libye que je me suis fait voler mon sac avec toutes mes affaires. Dedans, il y avait mes papiers d’identité.

    Enfin l’Europe

    J’ai finalement pu embarquer pour l’Italie sur un zodiac, et heureusement, nous avons été sauvés par un plus gros bateau [de recherche et de sauvetage] car notre zodiac coulait.

    Après plusieurs jours, nous sommes arrivés à Palerme. J’ai voulu demander l’asile mais on m’a dit « tu n’as rien à faire ici ». Encore une fois, je n’ai pas eu d’autre choix que de partir. Palerme-Vérone-Munich : je suis resté au total environ un mois en Italie avant d’arriver en Allemagne.

    Somalie MSF témoignage migrant

    Deuxième partie du voyage d'Asad depuis la Libye jusqu'à Paris. Janvier 2019. © Sarah IMANI/MSF

    En Allemagne, j’étais dans un camp de réfugiés. Je n’ai pas pu demander l’asile, à cause du règlement de Dublin. Ils m’ont dit de retourner en Italie. Mais comme en Italie, ils ne voulaient pas de moi, j’ai décidé de tenter ma chance en France. Après plusieurs tentatives, j’ai fini par réussir à passer la frontière et je suis arrivé à Paris.

    Règlement de Dublin
    Adopté en 2013 par les pays membres de l’Union européenne, le règlement de Dublin oblige tout demandeur d’asile à faire examiner son dossier par les autorités du premier pays d’entrée sur le territoire européen. Si la demande est déposée dans un autre pays, elle ne sera pas acceptée.

    J’avais entendu parler de la Porte de la Chapelle: c’est là que je me suis rendu pour demander l’asile politique. Les autorités m’ont envoyé dans un petit village à côté de Limoges, où j’ai eu un entretien à la préfecture pour ma demande d’asile. Ma demande n’a pas abouti, mais je ne sais pas pourquoi.

    L’accident

    C’est dans le centre pour demandeurs d’asile à côté de Limoges que j’ai eu mon accident… Une nuit, je suis tombé du lit superposé dans lequel je dormais et je me suis brisé les vertèbres. J’avais tellement mal... Je ne pouvais plus m'asseoir, j’étais obligé de rester debout.

    Malgré mon accident, la police m’a envoyé au commissariat d’Hendaye dans le sud-ouest de la France. J’ai été enfermé pendant 41 jours, je n’ai vu un médecin qu’une seule fois.

    Les policiers m’ont expliqué qu’on allait me renvoyer dans mon pays. Un jour, ils sont venus me chercher, on est allé à l’aéroport. Mais le pilote, voyant que je ne pouvais pas m'asseoir et que j’avais très mal, a refusé de me transporter. On a fait demi-tour et on est reparti au commissariat d’Hendaye et là, les policiers m’ont simplement laissé devant la porte du commissariat en me disant « tu es libre ». J’étais perdu, j’avais très mal, je marchais sans but.

    « Mon sauveur »

    La suite, je préfère que ce soit la personne qui m’a sauvé qui vous la raconte. J’étais très mal à ce moment-là et je ne me souviens pas bien de ce qui s’est passé.

    Somalie MSF témoignage migrant

    Troisième partie du voyage d'Asad depuis Paris jusqu'à San Sebastian. Janvier 2019. © Sarah IMANI/MSF

    [Pablo, un Espagnol d’une quarantaine d’années, prend la parole]

    Je faisais une promenade à vélo avec ma famille du côté de la gare d’Hendaye. C’est là qu’on a rencontré Asad. On a tout de suite compris qu’il fallait qu’il aille à l’hôpital d’urgence. Mais je sais qu’en France, avoir accès aux soins pour des étrangers est en général plus compliqué qu’en Espagne.

    On a donc décidé de le ramener en Espagne à pied. De l’autre côté de la frontière, à Irun, j’ai appelé une ambulance espagnole mais l’ambulance a refusé de venir à partir du moment où j’ai dit que je pensais que c’était une personne migrante. On a donc décidé de se rendre juste à côté, au centre d’accueil pour personnes migrantes à la Croix-Rouge. Il n’y avait personne… On a finalement croisé quelqu’un qui a bien voulu appeler à nouveau l’hôpital. L’ambulance est enfin arrivée.

    Manifestations pour Asad

    Asad est resté deux jours à l’hôpital, mais les médecins ne lui ont rien diagnostiqué, et ils l’ont remis dehors. Un collectif de bénévoles à qui nous avions parlé de sa situation, l’a emmené dans un squat pour migrants. Son état empirait et finalement, nous avons décidé de le ramener à l'hôpital, qui l’a d’abord refusé. Nous avons dû organiser une manifestation avec les bénévoles pour qu’il soit pris en charge.

    [Asad reprend la parole]

    C’est là que j’ai commencé à reprendre espoir. Aucun des pays que j’ai traversés en Europe ne m’a accueilli, il n’y a pas d’accueil pour les gens comme moi. Dans la résidence, je suis un cours d’espagnol, je peux faire de la rééducation pour pouvoir m'asseoir à nouveau, et j’ai des gens qui m’aident et qui me soutiennent. Je vais demander l’asile politique et j’espère pouvoir enfin l’obtenir.