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Haïti

Hôpital de Tabarre : chirurgie de première classe pour tous

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Depuis 2012, 60 000 Haïtiens de tous les horizons ont bénéficié de soins chirurgicaux de pointe et entièrement gratuits à l'hôpital MSF Nap Kenbé, dans le quartier de Tabarre à Port-au-Prince. La phase d'urgence après le séisme de 2010 étant maintenant terminée, MSF ralentit progressivement ses activités à l'hôpital pour se préparer à une fermeture d'ici mi-2019, afin de réaffecter ses ressources en fonction des besoins humanitaires identifiés, en Haïti ou ailleurs.

    12 janvier 2010. La Terre tremble en Haïti. En quelques secondes, la capitale est rasée, plus de 100 000 personnes perdent la vie et des milliers d’autres sont blessées ou piégées sous les décombres. « En termes de conséquences pour le système de santé local, c'est semblable à une grande épidémie ; mais c’est une épidémie de blessures au lieu d'une épidémie due à une maladie infectieuse », explique le Dr Miguel Trelles, conseiller chirurgical chez MSF. Cette recrudescence des besoins médicaux aigus s'est produite au moment où le pays était le moins à même de soigner les blessés, ses infrastructures médicales ayant été détruites ou désorganisées après la catastrophe.

    Une fracture guérit en 12 semaines environ, mais le temps d’hospitalisation peut varier selon la façon dont la blessure est traitée. Dans les pays à hauts revenus, la fixation interne est une procédure de routine pour les fractures fermées (celles dont la peau n’a pas été ouverte) ; c’était par exemple largement utilisé pour soigner les blessés après le terrible tremblement de terre au Japon en 2011. En plus de rendre le processus de guérison moins douloureux, la fixation interne accélère le temps de guérison et raccourcit le séjour à l’hôpital : par exemple, une fracture fermée sur le tiers supérieur du fémur soignée par fixation interne permettra au patient de quitter l’hôpital après cinq jours. Cependant, la fixation interne n’était pas disponible en Haïti, et les méthodes alternatives pour prendre soin d’une fracture fermée (par exemple en utilisant du plâtre ou de la traction) signifient que le patient doit être immobilisé, à l’hôpital, pendant six semaines.

    C’était un défi compliqué qui suivait le tremblement de terre en Haïti, le plus dévastateur de mémoire d’homme : non seulement parce qu’il y avait plus de personnes qui avaient besoin d’être hospitalisées qu’il n’y avait de lits disponibles à Port-au-Prince ; mais aussi parce que chaque patient avait besoin de rester très longtemps dans ce peu de lits d’hôpitaux.

    La fixation interne ne nécessite pas seulement un équipement spécifique et un personnel formé ; elle comporte également un risque trop élevé si elle n'est pas réalisée dans des conditions de contrôle infectieux parfaites et peut provoquer une infection osseuse (ostéomyélite). « Si les conditions chirurgicales et d’hospitalisation ne sont pas optimales, l’usage d’une fixation interne peut causer plus de mal que de bien », explique le Dr Trelles. La plupart des pays avec peu de ressources où MSF travaille traditionnellement, et où elle a parfois prodigué des soins en traumatologie d’urgence suite à des catastrophes naturelles (RDC, Haïti, Indonésie, Népal, etc.), ont des systèmes de santé faibles et des structures de santé sous-financées.

    Comme il n’est pas recommandé de réaliser une fixation interne dans ces situations, MSF utilise dès lors des tractions ou plâtres pour soigner les patients avec des plaies fermées. Mais en faisant face à l’importance et à l’impact à long terme du désastre, l’organisation a décidé d’ouvrir l’un de ses premiers hôpitaux le plus avancé en traumatologie à Port-au-Prince : l’hôpital de Nap Kenbé dans le quartier de Tabarre de Port-au-Prince qui, parmi d’autres services, offrirait, gratuitement, des procédures de fixation interne.

    En 2010, MSF avait déjà géré une aile en traumatologie de l’hôpital Trinité à Port-au-Prince ; mais elle avait été détruite par le tremblement de terre. Elle était également trop petite, car la demande pour de tels services a augmenté même après que «l'épidémie de blessures» ait disparu : les gens souffraient toujours de violents traumatismes, d’accidents de la route, etc. L’hôpital de Tabarre, une structure temporaire construite avec des containers, a ouvert en 2012, le jour de la Saint-Valentin, avec 107 lits et a offert, gratuitement, des services chirurgicaux de pointe qui auparavant n’était accessible qu’aux Haïtiens les plus riches via le secteur privé.

    L’hôpital a rapidement été victime de son succès : en moins d’un an, le nombre d’interventions chirurgicales était deux fois plus important que ce qui avait été prévu, et la demande ne faisait qu’augmenter, principalement avec des patients victimes d’accidents, comme ceux de la route. Au cours de ses six années d'existence, l'hôpital Nap Kenbé a soigné 60 000 Haïtiens de tous horizons, allant des traumatismes d'urgence aux opérations viscérales avec un long suivi de physiothérapie permettant de récupérer complètement l'utilisation des membres (cf. témoignages). Pour MSF, c'était un terrain d'entraînement pour améliorer la gestion de ses unités de soins intensifs et améliorer ses protocoles d'ostéosynthèse. À partir de 2014, l'organisation a également formé chaque année 24 médecins et chirurgiens orthopédiques haïtiens via un programme de résidence.

    Huit ans après le tremblement de terre, la phase d’urgence de l’intervention est clairement terminée et MSF, en tant qu’organisation d’urgence, prépare la fermeture de son hôpital pour le milieu de l’année 2019. À ce moment-là, il devrait y avoir une capacité supplémentaire pour prendre en charge les soins traumatologiques à Port-au-Prince, y compris avec la réouverture prévue du HUEH (l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti), la plus grande structure du pays avec 500 lits. Elle avait été détruite pendant le tremblement de terre, mais sa réhabilitation, réalisée avec le soutien d’autres partenaires internationaux, est en phase finale.

    « Je peux compter sur mes deux mains »

    Derlens, neuf ans, vit avec sa mère qui gère un petit commerce au marché principal de Port-au-Prince. Sa vie a basculé lorsqu’il a failli perdre sa main droite, ainsi que son avant-bras, en les laissant par inadvertance sur le contour d’une machine servant à fabriquer du pain. Ce matin du 25 juillet 2017, l’enfant avait profité de l’absence de sa maman pour rendre quelques petits services aux boulangers qui s’étaient installés dans une cour voisine à sa maison. Il fut amené en urgence au centre d’urgence de Martissant (géré par MSF) qui l’a alors transféré à l’hôpital de Tabarre où il a été pris en charge totalement pendant ses deux mois d’hospitalisation.

    « Il a suffi d’un petit moment d’inattention de ma part et ma main était déjà broyée. J’ai hurlé, pour qu’on réalise que mon bras était pris dans le moulin. Après l’accident, j’avais très peur. Je pensais que j’allais perdre ma main. Quand je suis arrivé à l’hôpital, une infirmière m’a redonné espoir. Je suis maintenant guéri et je réalise que je peux vraiment compter sur mes deux mains », affirme Derlens qui, après ses deux mois d’hospitalisation et trois mois de rééducation, a retrouvé la pleine fonction de son membre malgré une frappante cicatrice.

    « Une telle prise en charge chirurgicale aurait été impossible à payer dans une structure privée. Regardez, la mère de Derlens ne peut même pas l’accompagner lors de ses suivis médicaux, car elle doit aller chercher le pain quotidien pour nourrir ses enfants », explique Guerdline, la cousine de Derlens, qui l’a accompagné à une séance de physiothérapie.

    Une balle à la jambe en guise de correction

    « Je n’ai pas reçu cette balle à la jambe lors d’un conflit ou lors d’échauffourées quelconques. Je l’ai reçue du petit ami de ma meilleure amie, qui  fait partie d’un groupe très connu de bandits opérant dans la communauté », lâche froidement Cheldine, 17 ans. « J’avais tenté d’expliquer à ma camarade d’école qu’elle se trompait sur son identité. Malheureusement, elle en a discuté ouvertement avec le jeune homme. Ce dernier a juré de se venger. J’ai croisé cet homme à un grand carrefour, un après-midi alors que je sortais de l’école. Il a sorti son arme en présence de tout le monde et il m’a tiré une balle dans ma jambe gauche. J’ai puisé dans toutes mes forces et je n’ai pas pleuré, malgré le fait que le sang coulait par terre et que la population s’affolait autour de moi. »

    « Frustrés et conscients car ils ne pouvaient pas le questionner, les riverains m’ont accompagnée à la clinique MSF de Martissant qui ne se trouvait pas trop loin de mon quartier. Entre temps, ils ont alerté ma mère pour me rejoindre au centre d’urgence. C’était la première fois que je mettais les pieds dans un hôpital MSF. Je savais déjà que tous les services y étaient donnés gratuitement. Mais, j’ignorais que la prise en charge était aussi intégrale. Je n'ai pas eu à payer pour les médicaments, les radiographies et les examens de laboratoire. »

    Mme Jean Pierre, la mère de Cheldine, ajoute : « en plus, nous avons reçu à manger pendant le temps de séjour ! Il est déjà compliqué pour moi de payer le transport pour rendre visite à Cheldine à l’hôpital. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si j'avais eu à payer les honoraires. »

    « J’avais la vie sauve et c’était cela la chose la plus importante »

    Les accidents de la circulation ne sont pas rares dans les rues étroites du bidonville de Martissant, accroché à flanc de coteau dans les montagnes qui entourent Port-au-Prince. C’est ce qui est arrivé à Nadia, qui  vit dans deux modestes pièces dans le bidonville.

    « C’était un après-midi ; je discutais avec d’autres au bord de la route quand j’ai entendu un cri. Je me suis levée de la chaise pour comprendre de quoi il s’agissait, mais il était déjà trop tard : un tap-tap (taxi local) m’a percutée. Je suis restée coincée entre la camionnette et le mur. La chaise sur laquelle j’étais assise me retenait accrochée à la voiture et rien d’autre. Des voisins sont intervenus pour me libérer et sortir mon pied entravé ; moi je pouvais à peine respirer. Suite à l’accident, j’ai été hospitalisée pendant plus de deux semaines à l’hôpital Nap Kenbé de Tabarre. Les premiers jours étaient les plus difficiles, car je songeais à mon petit garçon qui s’inquiétait pour moi depuis l’accident. J’ai ensuite compris que je devais m’adapter, car j’avais la vie sauve et c’était cela la chose la plus importante. Aujourd’hui, ma situation économique est devenue très difficile. Je ne peux plus réaliser des travaux domestiques qui exigent beaucoup de force physique. Je n’ai donc pas besoin d’expliquer que ma mère reste mon seul recours, même pour payer le taxi lors des rendez-vous à l’hôpital

    « J’ai reçu le projectile alors que j’étais dans mon lit »

    Sophonie, 32 ans, a reçu une balle perdu alors qu’elle était couchée dans son lit.

    « Il était un peu après 21h, on ne dormait pas encore lorsque j’ai senti que quelque chose m’avait frappé en plein estomac. C’était chaud, ça faisait très mal. J’ai frotté la partie touchée et j’ai réalisé qu’il y avait du sang. Mon compagnon a essayé de me prodiguer les premiers soins, puis j’ai couru dans la rue pour attraper une motocyclette pour me rendre à l’hôpital ».

    « Arrivée à un hôpital privé, le personnel m’a fait une perfusion et m’a conseillée de me rendre à l’hôpital MSF de Tabarre, parce que selon eux, le cas nécessitait une chirurgie pointue que leur structure ne pouvait pas réaliser. Entre temps, mon compagnon est arrivé et une ambulance m’a conduite à l’hôpital Nap Kenbé. Certes, j’avais un peu d’argent, mais je ne pouvais pas me payer de tels soins. L’argent ne devait pas faire la différence entre la vie et la mort ».

    « J’ai expliqué ce qui m’était arrivé ; puis, j’ai perdu connaissance. C’est comme si je venais de recevoir la balle. Quand je me suis réveillée le lendemain, l’infirmière m’a expliqué que l’intervention avait eu lieu et que les médecins ont choisi de ne pas déloger la balle vu sa proximité avec mon cœur. J’ai suivi le traitement nécessaire avant de quitter l’hôpital au bout de deux semaines. Maintenant, je retourne à la clinique externe pour des radiographies. On me dit que le projectile n’a pas bougé d’un millimètre. Mais, cela reste possible, ce qui me procure un grand stress. J’ai également des problèmes de respiration qui s’aggravent de plus en plus. Je suis hantée par l’idée que l’on me dira un jour que mes jours sont comptés. Je suis obligée d’en parler souvent à mon unique fille pour ne pas provoquer un grand choc dans sa vie si je dois la quitter un jour

    Sophonie soupire : « Depuis, j’ai sombré dans un grand désespoir. Je n’arrive plus à retrouver le sommeil dans cette chambre. J’ai dû la fuir pour aller vivre dans un autre quartier. Je savais que tout pouvait arriver dans ce pays, mais je n’arrive pas à croire que cela ait pu arriver aussi simplement. Je ne vis pas la situation avec colère. Mais, je reste frustrée en me demandant continuellement pourquoi cette situation est-elle arrivée ? »

    Photo principale : chirurgiens et infirmières opérant un patient dans une salle d'opération du centre Nap Kenbé à Tabarre. Haïti, novembre 2017. © Jeanty Junior Augustin