Les psychologues de MSF apportent leur soutien aux équipes médicales de la salle d'urgence de l'hôpital public Khalil Suleiman de Jénine suite à la perte tragique d'un de leurs collègues lors d'une opération militaire des forces israéliennes du 21 au 23 mai, alors qu'il se rendait à son travail. © Oday Alshobaki/MSF
Actualité
Guerre Gaza-IsraëlPalestineCommuniqués de presse

« S'accrocher à la vie »

Le vendredi 14 juin 2024

En 1 clic, aidez-nous à diffuser cette information :

Itta Helland-Hansen, coordinatrice de projet MSF à Jénine et Tulkarem, Cisjordanie. © Oday Alshobaki/MSF

Les incursions militaires des forces israéliennes en Cisjordanie sont de plus en plus violentes et fréquentes depuis le début de la guerre à Gaza en octobre 2023. Le personnel médical et paramédical est régulièrement attaqué, harcelé, bloqué et entravé alors qu'il tente de soigner les blessés. Du 21 au 23 mai 2024, la ville de Jénine et son camp de réfugiés ont subi une incursion militaire de 42 heures, l'une des plus récentes et des plus longues d'une série de raids brutaux.

Voici le témoignage puissant d’Itta Helland-Hansen, coordinateur de projet de MSF, qui décrit la situation à Jénine et Tulkarem, où les équipes de Médecins sans Frontières (MSF) sont témoins d'un schéma de violence et d'incursions des forces israéliennes, d'attaques continues contre les soins de santé et d'obstructions récurrentes des ambulances.

Cette incursion a commencé à 8 heures du matin, alors que les enfants arrivaient à l'école et que les gens se rendaient au travail. 

L'une des premières victimes a été le Dr Jabarin, un chirurgien qui a été tué d'une balle dans le dos alors qu'il se rendait à son travail à l'hôpital Khalil Suleiman. 

Il est arrivé sur une civière et ses collègues ont dû porter la douleur de sa perte tout au long de l’attaque. Au total, les forces israéliennes ont tué douze Palestiniens au cours de ce raid.

Les incursions à Jénine sont de plus en plus fréquentes et très imprévisibles, pouvant durer de quelques heures à quelques jours. Elles se concentrent principalement sur le camp de Jénine, qui abrite plus de 23 000 réfugiés palestiniens. Des tireurs d'élite sont déployés autour du camp et de la ville. Les forces militaires, à bord de gros véhicules blindés, bloquent les routes et empêchent l'accès aux ambulances. Il faut parfois des heures pour atteindre l'hôpital Khalil Suleiman, qui se trouve normalement à deux minutes de marche de l'entrée du camp de Jénine. Comme la route vers l'hôpital peut être un piège mortel, beaucoup choisissent de rester à la maison alors que leurs blessures et leurs conditions nécessiteraient des soins médicaux spécialisés.

Vue d'une rue du camp de Jénine, en Cisjordanie. © Oday Alshobaki/MSF

Dans la plupart des projets MSF, nous comblons les lacunes en matière de soins de santé. Ici, les soins de santé sont disponibles à plus ou moins long terme, mais sont rendus délibérément inaccessibles lorqu’ils seraient le plus nécessaires. Au cours des incursions à Jénine et à Tulkarem, nous avons été témoins d'attaques continues et systématiques contre le personnel de santé et de blocages d'ambulances. 

Tous les travailleurs paramédicaux à qui j'ai parlé m'ont expliqué des situations où ils ont été personnellement harcelés, agressés physiquement et gênés alors qu'ils tentaient de fournir des soins médicaux d'urgence. Plusieurs ont été menacés, détenus, agressés physiquement et certains ont même essuyé des tirs.

À Jénine, nous renforçons les capacités des médecins et des infirmières du service des urgences de l'hôpital Khalil Suleiman. À Tulkarem, nous faisons de même à l'hôpital Thabet. Mais comme les patients n'arrivent pas à temps dans les hôpitaux, nous formons également les ambulanciers, ainsi que les volontaires médicaux et paramédicaux dans les camps. Notre objectif est de leur permettre de maintenir les blessés en vie plus longtemps. Nous avons dû développer une toute nouvelle approche pour mettre en place des mesures allant au-delà du sauvetage immédiat, afin que les patients puissent rester en vie jusqu'à pouvoir accéder en toute sécurité à des soins adéquats. Nous avons également équipé les camps de Jénine et de Tulkarem de points de stabilisation, de simples pièces avec quelques lits et du matériel médical de base. Mais comme ces points de stabilisation ont été attaqués et vandalisés par les forces israéliennes lors de leurs raids, certains volontaires médicaux ne se sentent plus en sécurité pour y travailler. C'est pourquoi nous avons décidé de distribuer des kits médicaux portables aux volontaires.

En outre, nous avons mis en place des formations "stop the bleed" dans les camps, en apprenant aux résidents non médicaux à soigner les blessures et à poser un garrot. Au cours de ces formations, des femmes nous ont demandé, sans détour, s'il fallait retirer la balle avant d'appliquer la pression, ou combien de temps un bras pouvait être garrotté avant de risquer l'amputation. Ces questions en disent long sur la réalité alarmante de Jénine et de Tulkarem, où le blocage de l'accès aux soins de santé fait désormais partie de la vie quotidienne que les gens sont contraints d'endurer.

Une équipe de MSF effectue une tournée d'évaluation dans le camp de Jénine avec les membres du comité du camp et les ambulanciers volontaires afin d'évaluer les dommages et les besoins suite à l'incursion militaire israélienne brutale du 21 au 23 mai 2024. © Oday Alshobaki/MSF

Les incursions entraînent également des destructions massives. Les maisons sont bombardées ou démolies, les rues sont éventrées, les systèmes d'approvisionnement en eau et d'assainissement sont détruits et l'électricité est coupée. 

Nous avons fait don de deux tuk-tuks, de la taille d'une petite voiturette de golf, reconvertis en mini-ambulances à l'intérieur du camp de Jénine. 

Ces tuk-tuks, qui sauvent des vies, fonctionnent avec des batteries. Les volontaires doivent donc rationner leur utilisation car ils ne savent jamais combien de temps durera un raid et quand ils pourront le recharger.  Nous ne pouvons pas ajouter de générateur ou de panneaux solaires à l'installation, car cela ne ferait que créer une cible supplémentaire.

Malgré le harcèlment constant et la crainte pour leur propre vie, les ambulanciers volontaires continuent à travailler et à soigner les blessés. Mohammed, l'un des volontaires du camp de Jénine, m'a raconté qu'il avait été touché au poignet par un sniper au cours de la première heure de la dernière incursion. Il a pu se rendre à l'hôpital, s'est fait soigner et a repris son travail. Certains volontaires ont déclaré qu'ils se sentaient plus en sécurité lorsqu'ils ne portaient pas leur gilet paramédical. Ce à quoi ils sont confrontés, c'est à un mépris flagrant de la mission médicale et de la vie humaine. 

Nous n'avons jamais pensé que les gilets médicaux étaient à l'épreuve des balles, mais ils ne devraient certainement pas être des cibles. 

Lors d'une autre incursion récente, dans le camp de Nur Shams à Tulkarem, un volontaire paramédical de la Société palestinienne du Croissant-Rouge formé par MSF a reçu une balle dans la jambe alors qu'il courait vers un patient. Il portait sa veste, qui indiquait clairement son statut médical. Il a fallu plus de sept heures pour qu'il puisse atteindre l'hôpital et recevoir les soins dont il avait besoin. Heureusement, il a survécu. Lorsque nous lui avons demandé s'il avait un message à adresser au monde, il a répondu qu'il n'en avait pas, car personne ne l'écoutait de toute façon. Ici, les gens ont l'impression de ne pas être vus, de ne pas être importants, de ne pas mériter l'attention et d'être abandonnés par le monde.

Nos actualités en lien