Illustration réalisée par des dessinateurs soudanais du réseau du magazine Khartoon. © Mustafa Kiobi/Khartoon Magazine for MSF
Actualité
InternationalSoudanGuerre au SoudanToutes les actualités

Qui raconte l’histoire du Soudan ? Des dessinateurs soudanais racontent une guerre que le monde a cessé de regarder

Le jeudi 6 août 2026

En 1 clic, aidez-nous à diffuser cette information :

Dans un monde qui a largement détourné le regard, une question s’impose : qui raconte l’histoire du Soudan ?

Lorsque nous avons posé cette question à un collègue soudanais de Médecins Sans Frontières (MSF), sa réponse est arrivée avant même que nous ayons terminé de la formuler : 

C’est nous, les Soudanais, qui pouvons raconter notre histoire au monde. »

La guerre au Soudan est entrée dans sa quatrième année. Cela fait plus de 1 200 jours de conflit. Et son histoire ne se raconte pas à travers les gros titres des journaux, mais à travers les réalités vécues chaque jour par les Soudanais.

Illustration réalisée par des dessinateurs soudanais du réseau du magazine Khartoon. © Amani Al-Zein and Nader Jenni/Khartoon Mazagine for MSF

Malgré l’ampleur de la crise, sa complexité et ses conséquences sur la population, le conflit au Soudan a suscité très peu d’attention internationale et de couverture médiatique. Comme le résume l’un de nos collègues soudanais

C’est le résultat d’une indifférence internationale délibérée envers la guerre au Soudan. »

Dans le but de raconter cette histoire à travers les mots et les traits de crayon des Soudanais eux-mêmes, MSF a collaboré avec un réseau de dessinateurs de presse du Khartoon Magazine, dont certains ont été déplacés ou vivent aujourd’hui en exil.

Ensemble, ces artistes illustrent les réalités humanitaires du Soudan à travers un langage visuel et des expressions qui parlent directement aux Soudanais, qu’ils vivent encore dans le pays ou au sein de la diaspora.

Je pense que l’art aide les gens parce qu’il leur donne le sentiment que quelqu’un les comprend, que quelqu’un est à leurs côtés », explique Nader Jenni, illustrateur et auteur pour Khartoon Magazine. 

Parfois, un simple dessin dit ce que de grandes conférences internationales sont incapables d’exprimer. À l’échelle humaine, l’art peut atténuer la dureté de la tragédie, pour quelqu’un, quelque part. C’est précisément ce qui me pousse à continuer. »

Au Soudan, les caricaturistes et les artistes occupent une place particulière dans la vie publique. Le dessin de presse est depuis longtemps un moyen d’exprimer des émotions et des expériences difficiles à mettre en mots. Dans cette perspective, l’illustration n’est pas une simple décoration : c’est un commentaire sur la société.

Dans cette série réalisée en collaboration, les artistes représentent les réalités de la guerre – la faim, les épidémies, les besoins en santé mentale ou encore les obstacles à l’accès aux soins – à travers des proverbes, des dictons et des expressions populaires soudanaises. On y retrouve des formules comme « le réconfort est la moitié du remède » ou « la patience est le premier pas vers la guérison », ainsi que des termes familiers du quotidien comme Hakim (« le sage ») ou Baseer (« celui qui voit clairement ») pour désigner un médecin.

Chaque dessin met en lumière une problématique humanitaire, étayée par les données recueillies dans les projets de MSF au Soudan, où l’organisation est présente depuis plus de 40 ans. Depuis le début de cette guerre en 2023, MSF a considérablement renforcé ses activités pour répondre à l’augmentation des besoins, notamment en matière de soins maternels, de traitement de la malnutrition, de santé sexuelle et reproductive et de soutien en santé mentale.

L’art est un moyen puissant de rendre compte des réalités humanitaires, parce qu’il transforme la souffrance et les chiffres en images et en émotions que tout le monde peut comprendre », explique Akram Abdo, l’un des illustrateurs ayant participé à la série. 

En tant qu’artiste soudanais, je pense que l’art peut attirer l’attention sur des enjeux comme le choléra ou la malnutrition d’une manière simple et proche du vécu des gens. »

Illustration réalisée par des dessinateurs soudanais du réseau du magazine Khartoon. © Fatma Hanouta/Khartoon Magazine for MSF

Un espace dévoré par la guerre

L’art est un langage universel, capable de franchir les frontières. Ce talent artistique existe aussi au sein des équipes de MSF.

Narin Fandoglu, conseillère opérationnelle de MSF, s’est rendue à deux reprises au Soudan l’année dernière, où elle a découvert la vie dans les rues de Khartoum et du Darfour. Sur place, elle a réalisé des croquis pour donner un sens à ce qu’elle voyait.

Ses dessins naissent spontanément : un marché de rue, un café installé devant une maison partiellement détruite, une jarre d’eau en argile que les voisins remplissent pour les passants, ou encore les anciennes pyramides du Soudan, méconnues de nombreux étrangers.

Ses illustrations rappellent que ce qui se passe au Soudan dépasse le seul conflit armé et que les insuffisances de la réponse humanitaire internationale reflètent le manque d’attention accordé à cette crise.

Narin insiste également sur l’importance de laisser les artistes soudanais raconter eux-mêmes leur histoire :

L’un des effets de la guerre est que les artistes et les conteurs ont perdu l’espace nécessaire pour raconter leurs propres histoires. Lorsque des personnes extérieures parlent à leur place, elles mettent souvent l’accent sur une image de "victimes". C’est pourquoi la collaboration entre MSF et les dessinateurs de Khartoon Magazine est si importante : elle leur rend l’espace que la guerre leur a volé. »

Illustration réalisée par des dessinateurs soudanais du réseau du magazine Khartoon. © Mohamed El Amin/Khartoon Magazine for MSF

Les réalités derrière les dessins

Au Soudan, personne n’échappe aux conséquences de la guerre. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), près de 12 millions de personnes sont toujours déplacées, au Soudan ou dans les pays voisins. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) estime qu’environ 33,7 millions de personnes ont aujourd’hui besoin d’une aide humanitaire dans le pays. Quant à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), elle indique que plus d’un tiers (37 %) des établissements de santé restent hors service, privant une grande partie de la population d’un accès aux soins essentiels.

Illustration réalisée par des dessinateurs soudanais du réseau du magazine Khartoon. ©Akram Abdo/Khartoon Magazine for MSF

À mesure que les violences se sont intensifiées, de nombreux acteurs internationaux ont quitté le Soudan en raison des risques sécuritaires ou des réductions de financement, limitant encore davantage l’accès aux soins pour des communautés déjà très mal desservies. Pourtant, même face à ces immenses défis, les dessins peuvent offrir une forme d’espoir.

Les dessins de presse permettent à la fois à l’artiste et à celui qui les regarde d’entrevoir un peu d’espoir, même lorsqu’ils parlent de maladie, de déplacement ou de guerre. Je veux que mon travail parvienne aux Soudanais, partout dans le pays, pour semer un peu d’espoir et alléger une partie de leurs souffrances », explique Mustafa Kiobi, un autre illustrateur ayant participé au projet.

Une image ne changera peut-être pas le monde, mais elle peut témoigner de la lutte quotidienne pour accéder aux besoins les plus essentiels et porter cette histoire jusqu’à celles et ceux qui ne regardaient plus.

Pour moi, l’art n’est pas la solution à tous les problèmes, mais il ouvre une porte en rendant le problème visible », explique Amani Al-Zein, illustratrice et designer de Khartoon Magazine. « Recourir à l’art est un raccourci pour transmettre des messages humanitaires. »

Alors, qui raconte l’histoire du Soudan ?

Le peu d’attention médiatique accordé au Soudan raconte à lui seul une histoire : celle d’une crise que beaucoup décrivent comme une crise de la compassion.

La collaboration entre MSF et Khartoon Magazine est une nouvelle tentative d’offrir aux dessinateurs soudanais un espace pour raconter leur pays, ses souffrances, sa résilience et son humanité.

Nous ne pouvons pas arrêter la guerre avec des dessins, mais nous pouvons refuser de détourner le regard », conclut Narin Fandoglu.

Nos actualités en lien