
MSF marque la Journée mondiale de la santé mentale, le 10 octobre, avec des témoignages du Soudan du Sud, le Liban et la Grèce
Soudan du Sud : De patient à porte-parole – un témoignage sur le bien-être mental
Cette année, la Journée mondiale de la santé mentale, célébrée le 10 octobre, a pour thème « Des expériences vécues entendues : de voix authentiques, un véritable changement ». Nous avons invité des personnes engagées dans leur communauté à partager de brèves réflexions sur la santé mentale et le bien-être. Mading, un homme de 42 ans vivant dans le comté de Twic, dans l’État de Warrap, au Soudan du Sud, est l’une d’entre elles.
Mading a commencé un traitement psychiatrique avec notre équipe à Mayen Abun en juin 2024 et l'a poursuivi jusqu'en août 2026, date à laquelle les cliniciens ont constaté son rétablissement et ont arrêté son traitement médicamenteux.
Une personne qui a vécu un problème de santé mentale porte en elle quelque chose de spécial : la connaissance de ce que c’est d’être de l’autre côté de la stigmatisation. Lorsque cette personne s’exprime au sein de sa propre communauté, elle peut avoir un impact que les cliniciens ne sont pas nécessairement en mesure d’obtenir. Elle rend ses besoins plus faciles à comprendre. Elle démontre que la guérison est possible et, ce faisant, contribue à dissiper la peur et la distance que la stigmatisation engendre autour des personnes aux prises avec leur santé mentale.
Ce passage du statut de patient à celui de porte-parole est essentiel pour la personne ayant survécu à un traumatisme, car il l'aide à retrouver un rôle et un sentiment d'appartenance. C’est également important pour la communauté, qui bénéficie de l'expérience d'une personne qu'elle connaît et en qui elle a confiance. Enfin, cela compte aussi pour MSF : notre réponse est construite avec les communautés plutôt que simplement délivrée, en mettant les personnes que l’on soigne au centre de notre travail.
Mading continue de se rendre à la clinique tous les mois pour un bilan et n'a jamais manqué un rendez-vous. Il a souhaité partager son expérience afin que d'autres puissent en tirer des leçons :
« On perçoit souvent une personne souffrant de troubles mentaux comme un ivrogne ou un bon à rien. J'ai été malade pendant neuf ans et, durant cette période, j'ai détruit beaucoup de choses. J'ai blessé ma petite sœur. J'ai eu une fille, et je ne me suis jamais soucié d'elle. Aujourd'hui, je comprends combien la santé mentale est essentielle, pour moi, pour ma famille et pour la communauté.
Ce qui m'a facilité la tâche, ce n'était pas seulement les médicaments, mais aussi les personnes qui se sont occupées de moi pendant ma maladie : les psychologues, ma famille et moi-même. Le simple fait d’avoir un endroit où aller m’a beaucoup aidé. Les structures qui traitent ces maladies sont très rares ici. Ce qui complique les choses, c'est la stigmatisation, ainsi que certaines pratiques culturelles.
L'intégration sociale et le soutien de ma famille m'ont été d'un grand secours, notamment mon cousin, qui n'a jamais baissé les bras. Il veillait à mon état de santé, à la prise de mes médicaments et à mon alimentation. Cela a joué un role important dans mon rétablissement.
À celles et ceux qui suivent un traitement : respectez les consignes qui vous ont été données, et ne vous inspirez pas les uns des autres. Et encore une chose. J’ai été enseignant autrefois, et j’ai eu parmi mes élèves certaines des infirmières que je croise aujourd’hui dans cet hôpital, à l’époque où j’enseignais à l’école primaire et au lycée. Maintenant que j'ai retrouvé toute ma lucidité, je suis fier d'avoir en quelques sortes contribué à mon propre traitement, car j'ai aidé à former un futur soignant qui m'a sauvé la vie par la suite. »
Dans le comté de Twic, MSF propose des activités de santé mentale dans le cadre d'une prise en charge globale, en collaboration avec le ministère de la Santé à l'hôpital Mayen Abun. Parallèlement, un travail de sensibilisation est mené sur les sites de prise en charge communautaire intégrée (PCCI) situés dans les camps de personnes déplacées. Des conseillers et des agents de santé communautaires animent des séances de sensibilisation directement dans les camps, souvent sous un arbre, réunissant une cinquantaine de personnes, voire plus. Ce dispositif permet d'apporter un soutien au plus près des populations, sans attendre qu'elles atteignent un établissement de santé. Trois patients sur quatre sollicitant un soutien psychologique ont subi des violences intercommunautaires ou des violences basées sur le genre.
Depuis début 2026, MSF soutient les services de santé mentale dans différentes régions du pays, notamment à Mayen Abun, Abyei, Bentiu, Pieri, Leer, Chuil, Malakal, Yei, Kajo-Keji et Renk. Malgré les nombreuses difficultés de la vie au Soudan du Sud, l'histoire de Mading montre qu'avec un soutien adapté, les problèmes de santé mentale peuvent être surmontés.

Grèce : En quête de sécurité, prisonnier de l'incertitude
J’ai passé ma vie à fuir. J’ai déjà vécu tellement de traumatismes, et je ne sais pas si je pourrai supporter une nouvelle épreuve. J’en ai assez de cette vie. »
Samuel, Érythréen, septembre 2026. *
Pour une personne en quête de sécurité, ces mots traduisent le poids d’une réalité incertaine et traumatisante, et d’un avenir inimaginable. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un cas isolé. Depuis plus de dix ans, les psychologues de MSF en Grèce accompagnent de nombreuses personnes en proie à de profonds sentiments d’impuissance, de désespoir et de peur. Nombre de nos patients ont subi des événements traumatisants – torture, emprisonnement, perte d’êtres chers – et ont entrepris un dangereux périple pour échapper à la guerre, aux conflits et aux persécutions, pour finalement voir leur santé physique et psychologique se détériorer davantage en raison des politiques migratoires restrictives de l’Union Européenne, fondées sur la dissuasion et l’endiguement.
Nombreuses sont les personnes qui arrivent en Grèce déjà épuisées physiquement et moralement par les conditions de vie précaires qu’elles ont subies dans leur pays d’origine et durant leur périple », explique Anzhelika Iastremska, psychologue pour MSF à Lesbos. « Pour beaucoup, l’arrivée est synonyme d’espoir de trouver enfin sécurité et stabilité. Cependant, les difficultés d’accès aux soins, l’opacité des procédures d’asile et les mauvaises conditions de vie peuvent contribuer à une détresse psychologique persistante et à un sentiment de désespoir. »
Quand le système approfondit le traumatisme
Les politiques restrictives, les mesures de dissuasion, les obstacles à l’accès aux soins de santé, les conditions de vie précaires et les procédures d’asile complexes peuvent contribuer à un cycle de traumatismes, créant un environnement d’incertitude perpétuelle qui dégrade gravement la santé mentale et laisse les individus dans une profonde détresse psychologique.
Pour nombre de nos patients, vivre isolés dans des centres d'accueil reculés semblables à des prisons, avec de hautes clôtures de barbelés, un accès fragmenté aux soins de santé, des déplacements restreints et des conditions de vie précaires peut avoir un impact considérable sur leur bien-être psychologique et émotionnel.
L'environnement du centre d'accueil ravive souvent le traumatisme des personnes ayant survécu à la détention, à la violence ou à la persécution », souligne Georgia Kotitsa, psychologue de MSF à Lesbos. « Beaucoup de patients décrivent un sentiment d'enfermement, d'insécurité et de privation d'autonomie. Pour certaines personnes, notamment celles qui ont survécu à l'emprisonnement ou à la torture, les conditions restrictives, la surveillance constante et le manque d'intimité au sein des centres d'accueil déclenchent une retraumatisation intense. »
De plus, les procédures d'asile complexes et accélérées laissent peu de temps pour obtenir un accompagnement psychologique individuel et une assistance juridique. Les patients font état de difficultés à comprendre et à s'orienter dans ce processus, ce qui aggrave considérablement leur santé mentale et les empêche de trouver une certaine stabilité. Ils vivent dans l'incertitude, subissant un stress intense, transférés d'un centre d'accueil ou d'une ville à l'autre, au terme de procédures opaques, sans aucune information sur la suite des événements. Nombre d'entre eux vivent dans la crainte d'être rejetés et expulsés, tout en luttant pour accéder aux soins de santé, comprendre leurs droits et anticiper l'avenir, dans un contexte de plus en plus restrictif.
Pour de nombreux patients, atteindre Athènes ne marque pas la fin de leur parcours, mais le début d'un autre combat. Ils doivent se frayer un chemin à travers des systèmes qu'ils ne connaissent pas dans une grande ville, surmonter les barrières linguistiques, la précarité de l'emploi, l'insécurité du logement et l'incertitude quant à l'avenir », souligne Katerina Kavakou, psychologue de MSF à Athènes.
Obstacles à l'accès aux soins
Depuis janvier 2026, les psychologues de MSF ont déjà réalisé plus de 900 consultations de santé mentale sur les îles de Lesbos et de Samos. L'une des principales difficultés rencontrées au quotidien concerne l'accessibilité et la continuité des soins. Leurs observations et les témoignages des patients indiquent que le système de santé actuel ne parvient pas à fournir le soutien psychologique et psychiatrique durable dont ont urgemment besoin les personnes cherchant refuge en Grèce, les laissant ainsi prisonnières de cycles d'incertitude et de détresse. Les services et l'interprétation sont souvent limités, notamment en ce qui concerne la prise en charge et le soutien adaptés aux traumatismes, qui tiennent compte des besoins et des expériences de chaque personne. Par ailleurs, le suivi des consultations est souvent irrégulier, ce qui peut entraîner des rendez-vous manqués et des interruptions de traitement.
Au fil des ans, les équipes de MSF ont documenté un large éventail de conséquences. Nombre de nos patients décrivent des symptômes de dépression, d'anxiété, de stress post-traumatique, de stress chronique, de troubles du sommeil, d'inquiétudes excessives et de pensées suicidaires.
Des rêves hors de portée
Je rencontre des personnes qui veulent travailler, aller à l’université et poursuivre leurs rêves. Mais le manque de soutien les prive de la possibilité de se construire une nouvelle vie, et engendre un profond sentiment de désespoir et d’impuissance », explique Nikolina Kazaki, psychologue pour MSF à Samos.
Depuis plus de dix ans, MSF apporte un soutien psychologique aux réfugiés, aux demandeurs d'asile et aux personnes en situation de vulnérabilité en Grèce, en particulier aux survivants de violences. Nos équipes offrent un espace sûr et inclusif, où chacun peut se sentir écouté et soutenu grâce à une approche multidisciplinaire et holistique qui va au-delà des soins médicaux et psychologiques, en collaboration étroite avec des travailleurs sociaux afin de répondre également à des défis sociaux et pratiques plus larges. Cependant, ces efforts semblent dérisoires face à la complexité des besoins et au large fossé qui existe entre le niveau de soutien actuellement disponible et la réalité vécue par de nombreux réfugiés et demandeurs d'asile.
Les gens ont besoin de systèmes de soutien plus complets, avec de meilleurs programmes d’intégration et un accès continu aux soins de santé », souligne Nikolina. « Lorsqu’on a du mal à trouver un endroit sûr où vivre, à accéder aux soins de santé, à gagner sa vie ou tout simplement à se sentir en sécurité, la pression constante peut devenir insupportable, laissant une impression d’enfermement, d’épuisement et de désespoir. »
Avancer malgré tout
Malgré un parcours périlleux, l'incertitude et les nombreux obstacles, les réfugiés et demandeurs d'asile continuent d'avancer, de s'adapter à une nouvelle réalité, de prendre soin de leurs familles et de chercher des moyens de reconstruire leur vie. « Nous rencontrons des personnes qui sont parents, étudiants, amis, membres de la communauté, travailleurs, avec des rêves et des espoirs », explique Katerina Kavakou, psychologue pour MSF à Athènes.
L’amélioration de l’accès aux soins de santé physique et mentale et aux services sociaux, ainsi que de meilleures conditions de vie et un accueil digne, constituent des changements essentiels que MSF appelle de ses vœux. Parallèlement, il est nécessaire de mettre en place des procédures plus claires et mieux fondées afin de réduire l’incertitude, de faciliter l’intégration et d’accompagner les personnes dans ce parcours exigeant visant à retrouver un sentiment de sécurité et de stabilité.
* Nom modifié pour protéger l'identité

Liban : Derrière l'appel – le coût psychologique de la guerre au Liban
Pour les habitants du sud du Liban, la guerre ne s’est pas achevée avec l’annonce d’un énième « cessez-le-feu ». La peur, l’incertitude et les attaques israéliennes quotidiennes continuent de mettre en péril la population et de peser lourdement sur sa santé mentale.
Quitter son domicile signifie perdre ses habitudes, ses moyens de subsistance et un sentiment de stabilité, tandis que la possibilité de devoir fuir à nouveau reste une préoccupation constante. Même avec l’annonce d’un nouveau prétendu cessez-le-feu, les attaques et les démolitions israéliennes dans le sud du Liban se poursuivent, et la peur de ce qui pourrait arriver ensuite plane dans l’air, presque aussi persistante que le bourdonnement des drones israéliens au-dessus de nous.
Je n’étais pas sûre d’être affectée par la guerre, jusqu’à ce que les gens autour de moi commencent à remarquer ma colère, mon irritabilité et me suggèrent d’aller chercher de l’aide », a déclaré Lara*, une mère de 33 ans originaire de Saïda. Elle a décrit le défi que représente la gestion de sa propre détresse en tant que parent : « Comment puis-je continuer à travailler sur moi-même tout en prenant soin de mes enfants ? » »
Lorsque des bombardements intenses, des infrastructures détruites, des déplacements de population et des dangers routiers ont rendu difficile l'accès aux cliniques physiques, Médecins Sans Frontières a apporté les soins de santé mentale directement aux populations grâce à un service d'assistance à distance. La télésanté mentale gratuite a prouvé que la sécurité et la continuité psychologique peuvent rester une priorité, même lorsque tous les aspects de la vie quotidienne sont sous le feu des bombes.
Pour les personnes qui restent dans les zones touchées par les bombardements israéliens, il est parfois difficile de prendre le recul nécessaire pour assimiler ce qu’elles vivent, tant la menace persiste. Ali*, un homme de 37 ans originaire d’Arzay, dans le district de Tyr, est resté dans son village car sa famille n’avait nulle part où aller. Lors d’une séance de soutien psychologique avec MSF, alors qu’il confiait être épuisé par le bruit des bombardements, le vrombissement d’un avion israélien volant à basse altitude a interrompu le fil de ses pensées. « Il y a des avions de combat. Je dois raccrocher. Je fais mon sac. » Il a mis fin à l’appel pour se préparer à partir.
« Ce que nous constatons, c'est que les gens ne doivent pas seulement faire face à ce qui leur arrive, mais aussi à l'incertitude de ce qui pourrait se produire ensuite », a déclaré Yara Kassar, responsable de la santé mentale pour MSF dans le sud du Liban. « Pour les personnes déplacées ou qui se trouvent encore dans des zones touchées par les attaques, il n’y a souvent aucune possibilité réelle de se sentir en sécurité, de se stabiliser et d'assimiler ce qu’elles ont vécu. Cela a un impact profond sur leur santé mentale. »
Amin*, 33 ans, déplacé de Beyrouth, a exprimé son sentiment de résignation lors d’une séance de soutien psychologique par téléphone avec un psychologue de MSF : « Je n’arrête pas de me dire que tout ira bien, mais je ne crois plus à mes propres paroles. Chaque nuit, j’attends le prochain bruit qui nous obligera à fuir à nouveau. J’aimerais pouvoir faire taire mes pensées négatives. »
Trouver du soutien lorsque l'accès aux soins est difficile
Avec l’escalade du 2 mars, les bombardements israéliens se sont intensifiés à travers le Liban ; les déplacements de population, l’insécurité, les infrastructures endommagées, les difficultés financières et le danger des routes ont fait de l’accès aux soins un défi quotidien. Les gens privilégiaient souvent les besoins immédiats de leur famille au détriment de leur propre santé mentale.
En réponse, MSF a lancé une intervention d’urgence dans tout le pays. Ce dispositif comprenait une ligne d’assistance téléphonique gratuite et confidentielle dédiée à la santé mentale, offrant un soutien psychologique à distance aux personnes en situation de détresse liée à la guerre. Cette initiative venait compléter une réponse plus large, incluant des équipes mobiles médicales et de santé mentale ainsi que des consultations en présentiel.
Grâce à cette ligne, nous pouvons offrir une écoute bienveillante et un soutien, qu’il s’agisse de problèmes de santé mentale, de besoins sociaux ou d’une orientation vers des services spécialisés », explique Yara. « Mais un appel téléphonique ne peut ni reconstruire une maison détruite, ni mettre fin au déplacement des populations, ni sécuriser une zone dangereuse. Ce qu’il permet, en revanche, c’est d’offrir un point de contact aux personnes qui tentent de faire face à ce qu’elles vivent. »
Pour ceux qui subissent les attaques et les démolitions israéliennes incessantes, la santé mentale ne peut être dissociée de la crise humanitaire globale ; elle en fait partie intégrante. En temps de guerre, le soutien en santé mentale n’est pas facultatif : il s’agit d’une intervention d’urgence vitale.
À mesure que les besoins évoluent sur le terrain, MSF continue d’adapter sa réponse, en maintenant une présence physique grâce à des cliniques mobiles et des interventions hospitalières, tout en rejoignant les populations à distance via sa ligne d’assistance en santé mentale. Car lorsque les conséquences de la guerre dépassent ce qui est visible, les soins doivent atteindre les personnes où qu’elles se trouvent.
*Nom modifié pour protéger l’identité